Il y avait trente-huit ans qu’on n’avait pas vu à Paris d’oeuvres de Janice Biala, la grande peintresse américaine d’origine polonaise. La galerie Pavec a eu l’excellente idée d’organiser une exposition à la thématique resserrée du 23 octobre au 20 décembre. C’est l’occasion d’enfin aller voir « en vrai » les oeuvres de cette peintresse hélas rare en France, où elle passa pourtant plus de la moitié de sa vie, et qui demeure méconnue malgré un parcours artistique particulièrement impressionnant. Diacritik republie l’article de Carine Chichereau sur Janice Biala, qui souligne justement les caractéristiques les plus éminentes de son parcours entre deux continents et différents styles.

« Durant mes études, j’ai compris que l’histoire de l’art et la peinture étaient quasi exclusivement masculines. C’est pour exposer ce sexisme que je me suis saisie de la broderie, perçue comme relevant du domestique, donc du féminin. Mais à travers le fil et l’aiguille, c’est bien de peinture qu’il est question. Je suis peintre avant tout. »

Ghada Amer

« Moi, je n’ai pas d’imagination, je pars de ce que je vois. »
« Il ne faut aucune prétention quand on est peintre. »
Francine Ledieu

Francine Ledieu est une artiste qui a vécu cachée. C’est peut-être le secret de son extraordinaire résilience. Depuis quatre-vingt-cinq ans, elle dessine, elle peint, mais rares sont celles et ceux qui ont eu accès à ses œuvres. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir été sollicitée. Critiques, artistes, galeristes ont voulu la faire sortir de son atelier : elle a préféré prendre la poudre d’escampette. Francine Ledieu n’est pas de celles qu’on met sur la sellette. C’est une peintresse discrète, qui a toujours pensé qu’elle n’était pas encore « mûre » – et le pense encore aujourd’hui, à quatre-vingt-douze ans… C’est donc un grand honneur qu’elle m’a fait en m’ouvrant les portes de son appartement-musée-atelier, où s’empilent, comme des strates géologiques, soixante-quinze ans de création.

« Je dois être indépendante, sans quoi je romprais toutes les obligations auxquelles je suis soumise. Je crois en mes capacités et j’aime ce travail. Si des obstacles venaient à se dresser devant moi, ils ne m’inspireraient que du mépris. Et après ? À présent que je suis libre, je suis la plus heureuse du monde. » Anna Bilinska

Anna Bilinska est la première peintresse polonaise à avoir acquis une stature internationale à une époque où les obstacles qui se dressaient devant elle étaient presque infranchissables. D’une farouche détermination, se moquant des codes sociaux qui interdisaient à une jeune fille de bonne famille de s’engager dans une carrière artistique professionnelle, elle parvint à surmonter toutes les épreuves, notamment grâce à l’aide indéfectible d’une poignée de femmes de son entourage.

« J’ai toujours eu Matisse dans le ventre. »

En dehors de la peinture, Janice Biala eut deux grandes amours dans sa vie : la France, et l’écrivain Ford Madox Ford. Née dans une grosse ville de garnison en Pologne, alors sous domination de la Russie tsariste, elle connut très jeune New York et la bohème de Greenwich Village ; Provincetown à l’époque où c’était encore un village d’artistes et de pêcheurs ; le Paris bouillonnant de l’entre-deux-guerres, où elle fréquenta entre autres Gertrude Stein, Ezra Pound, Henri Matisse, Pablo Picasso et Piet Mondrian. Après avoir fui l’Europe nazie, elle fut la mécène de Willem de Kooning ; participa à la fondation de l’expressionnisme abstrait à New York aux côtés des plus grand.es artistes de l’époque ; puis elle revint s’installer en France, comme Joan Mitchell et Shirley Jaffe, où elle finit par être classée dans « l’école de Paris », avant de s’éteindre avec le XXe siècle.

« C’est du Finnmark et de la Norvège du nord que je rêve. La lumière me met en extase. Elle se présente par couches, et donne une impression d’espaces différents qui sont en même temps très près et très lointains. On a l’impression d’une couche d’air entre chaque rayon de lumière et ce sont des couches d’air qui créent la perspective. C’est mystique. »
Anna-Eva Bergman, A-Magasinet, 21 avril 1979

Je ne sais plus dans quelles circonstances j’ai découvert Anna-Eva Bergman (sans doute en musardant sur la toile), mais ce fut un coup de foudre immédiat.

Marie-Guillemine Benoist (1768-1826) est une artiste qu’on a enterrée bien avant sa mort. Célèbre de son vivant, notamment pour avoir réalisé le portrait d’une femme noire, peintresse attitrée de la famille Bonaparte, longtemps « cheffe de famille » puisque sa peinture faisait vivre les siens, elle dut s’effacer totalement à la Restauration quand son mari revint en grâce. Ensuite ? L’oubli.

« Pourquoi ne serai-je pas fière d’être femme ? Mon père, cet apôtre enthousiaste de l’humanité m’a bien des fois répété que la mission de la femme était de relever le genre humain, qu’elle était le Messie des siècles futurs… Je dois à ses doctrines la grande et fière ambition que j’ai conçue pour le sexe auquel je me fais gloire d’appartenir et dont je soutiendrai l’indépendance jusqu’à mon dernier jour.

« Ce pays de rêve où une lumière tamisée imposait à l’esprit d’autres spectacles que ceux de la réalité », Alix Aymé

Alix Aymé. Ce nom ne dit pas grand chose, même aux amateurs et amatrices d’art. Pourtant, elle a décoré de ses peintures le plus prestigieux palais du Laos. C’est elle aussi qui a réintroduit au Vietnam l’art oublié de la laque.

« Je parle, non comme tant d’autres pour déplorer une fin mais pour promouvoir un début et sur ce début Baya est reine. Le début d’un âge d’émancipation et de concorde, en rupture radicale avec les précédents et dont un des principaux leviers soit pour l’homme l’imprégnation systématique, toujours plus grande, de la nature […] la fusée qui l’annonce, je propose de l’appeler Baya. »
André Breton, Derrière le miroir, novembre 1947

Plutôt qu’une fusée, pour moi, Baya est une comète. Une apparition jaillie des tréfonds insondables de l’espace que personne n’aurait imaginé voir un jour s’épanouir au firmament des grandes figures de l’art.

« Dans la recherche multiple de Michèle Battut, je crois discerner une constante : elle tente d’approcher l’objet au plus près. Les choses la fascinent par leur présence et c’est cette présence têtue, obsédante qu’elle veut capter par sa toile » Jean-Paul Sartre

Michèle Battut est une artiste fabuleuse. Je l’ai découverte par hasard, au gré de mes errances esthétiques, et j’ai eu un vrai coup de foudre pour certaines de ses toiles.

« La nature donnait l’existence aux plantes, mais mademoiselle Basseporte la leur conservait. » Jean-Jacques Rousseau

Aujourd’hui, son nom ne dit plus rien à personne. Pourtant, Madeleine Françoise Basseporte fut appréciée de Louis XV, qui aimait converser avec elle, ainsi que de Madame de Pompadour, qui fit appel à ses talents de décoratrice.

« On nous demande avec une indulgente ironie combien il y a eu de grandes artistes femmes. Eh ! messieurs, il y en a eu et c’est étonnant, vu les difficultés énormes qu’elles rencontrent. » Marie Bashkirtseff, sous le pseudonyme de Pauline Orell, in La Citoyenne, 6 mars 1881

Marie Bashkirtseff (1858-1884), c’est un peu la rencontre de Berthe Morisot, Louise Michel et Kim Kardashian.