« Je cite souvent Louise Bourgeois à qui on demandait : « Qu’est-ce que ça veut dire ce que vous faites ? » et elle répondait : « Si vous ne sentez pas ce que j’ai voulu exprimer, I have failed – j’ai raté« . »
Sylvie Selig est une Alice artiste qui serait tombée dans le terrier d’un lièvre fou d’art contemporain. Créatrice qui très jeune a beaucoup voyagé et rencontré toutes sortes d’artistes, d’écrivain.es, elle fut assistante d’Helmut Newton en Australie, amie avec Yves Klein à Paris, puis la protégée de Tomi Ungerer à New York… et elle a finalement explosé sur la scène artistique… à 80 ans !
Sylvie Selig a réinventé le cinéma en peignant des toiles d’une longueur insensée, allant jusqu’à 140 mètres de long sur plus de 2 mètres de hauteur, qui s’enroulent sur elles-mêmes comme les rouleaux illustrés de l’Extrême-Orient ancien, pour narrer des épopées poétiques et fantastiques. L’artiste s’est créée une famille de quarante personnages étranges, sa Weird Family, à partir de mannequins de couture dont elle confectionne les têtes en papier mâché, qu’elle habille de vêtements hétéroclites chinés aux puces et ailleurs, et qu’elle orne ensuite d’accessoires originaux, coquillages, os, écorce, et de toutes sortes d’objets les plus singuliers. Illustratrice, dessinatrice, plasticienne, peintresse, brodeuse (et pas seulement d’histoires), Sylvie Selig est aussi poétesse… car elle fait feu de tout bois, y compris des mots, qu’on trouve au cœur de ses œuvres, et qui sont extrêmement beaux, facétieux, et… in English, please. En fait, Sylvie Selig n’a de limites que celles que le monde physique lui oppose.

C’est grâce à l’écrivaine Emmanuelle Favier que j’ai eu la chance de rencontrer Sylvie Selig, qui m’a ensuite ouvert les portes de son atelier avec générosité. Je m’attendais à quelque chose d’extraordinaire, entre caverne d’Ali Baba, magasin de curiosités, bibliothèque, musée… Et je n’ai pas été déçue.
À peine entrée, je me retrouve face à une créature tout droit sortie d’un conte ou d’un film de Miyazaki, figure fantastique qui aussitôt pique ma curiosité. « Je vous présente Bullshit. C’est pour faire fuir les voleurs », me dit Sylvie Selig, facétieuse, l’œil pétillant. Il s’agit bien sûr de l’un des membres de sa Weird Family, gardien des lieux.
Une odeur caractéristique de peinture flotte dans l’atmosphère, une belle lumière inonde l’atelier, coulant à flots par la grande verrière orientée au nord, côté boulevard de Clichy : c’est ici, dans ce quartier, que résidaient les artistes bourgeois de la fin du XIXe siècle, pendant que la bohême investissait les hauteurs de Montmartre, m’explique la maîtresse des lieux. Il y a bien longtemps que les peintre.sses ont déserté ces quartiers, et Sylvie Selig est peut-être la dernière…
Dans cet espace à la fois vaste et limité, toute une carrière transparaît. Tout un chemin. Celui qui conduit des premières illustrations de livres et de magazines à cette chose incroyable que j’ai devant les yeux : la fin d’une épopée. Je reste bouche bée quand Sylvie Selig me révèle qu’elle est en train de terminer Loneliness, une gigantesque œuvre de 80 mètres de long. Elle s’apprête en effet à mettre dans les jours qui viennent un point final à cette aventure étalée sur quatre années, car la toile, segmentée par rouleaux de dix mètres, doit partir à la biennale de Taipei qui débute en novembre prochain. Je repère un de ses personnages fétiches, un homme avec des oreilles de lièvre, elle m’explique comment désormais elle joue avec les coulures de la peinture, et je vois tout un travail de camaïeux verts et bleus figurant l’eau… J’ai l’impression que je pourrais y plonger la main.

Sylvie Selig a grandi entourée d’œuvres d’art, dans un milieu assez cossu de la Côte d’Azur. C’est surtout sa mère, grande amatrice d’art et collectionneuse, qui favorise son éveil à la culture. Elle encourage la petite fille à dessiner et l’emmène dans des musées, comme le Louvre, qui est une révélation pour Sylvie Selig – elle a alors huit ou neuf ans, mais elle n’a pas oublié ce sentiment de fascination. Très vite, la famille se disloque : Sylvie, treize ans, part avec sa mère s’installer à Melbourne, en Australie, pour tout recommencer. Là-bas, la jeune Française se retrouve très isolée, puisqu’au début elle ne parle pas bien la langue, et que la culture australienne n’a rien à voir avec ce qu’elle a connu jusque là. Nous sommes en 1954, les communications directes avec la France sont impossibles, la jeune fille est livrée à elle-même. Alors elle se réfugie dans la peinture. Comme elle n’aime pas l’école, elle sèche les cours pour aller dessiner des arbres dans le jardin botanique, en face du lycée, ou peindre des visages de jeunes filles dans une salle de rangement du matériel artistique que lui ouvre gentiment une de ses profs, et où elle vient se réfugier pour éviter d’aller en classe.
Elle se présente à des concours et remporte le prix de la Victorian Art Society et le premier prix de la Sun Youth Art Show. Les journaux se mettent à écrire des articles sur la petite prodige française… Elle a quinze ans, et la rupture est consommée : elle ne veut plus aller à l’école. Sa mère l’inscrit alors à des cours d’art à la National Gallery Art School. L’enseignement y est très classique, et la jeune Sylvie n’y trouve pas son compte. Elle cesse donc aussi très vite d’y aller et apprend à peindre toute seule. Aujourd’hui, elle se dit essentiellement autodidacte. L’adolescence de Sylvie Selig en Australie a quelque chose de magique : elle gagne des concours artistiques, la presse parle d’elle, elle travaille pour gagner son indépendance – entre autres comme assistante du photographe Helmut Newton –, répond à des commandes en créant des décors pour un théâtre, participe à ses premières expositions, dont l’une lui est entièrement consacrée, et elle fait même partie des peintresses exposées lors de l’ouverture du Melbourne Museum of Modern Art. Bref, Sylvie Selig n’a pas encore vingt ans et c’est déjà une artiste reconnue.

Seulement la jeune fille ne rêve que d’une chose : retourner en Europe. Elle a soif de culture et l’Australie ne lui donne pas ce dont elle rêve. À dix-neuf ans, elle part donc pour Londres, chez des ami-es de sa famille et, un an plus tard, s’installe à Paris, la ville qui la fascine. Hélas, elle y est reçue avec moins d’enthousiaste qu’en Australie. À l’époque, en effet, l’abstraction règne sans partage sur le monde de l’art. Or, Sylvie Selig est une peintresse figurative – et en plus, elle est une femme. Deux raisons pour lesquelles il lui est quasiment impossible de pousser la porte d’une galerie en tant qu’artiste. Elle a beau connaître Yves Klein et Léonor Fini, qui est une amie de sa mère, la barrière est trop haute. Alors, par nécessité, elle se tourne vers l’illustration, domaine à la fois figuratif et plus ouvert aux femmes. Très vite, elle est embauchée par le magazine ELLE, pour lequel chaque semaine elle réalise une planche dessinée, intitulée : Ça n’arrive qu’à Juliette.
En 1966, Sylvie Selig part pour New York, où elle ne connaît personne. Heureusement, une collègue journaliste à ELLE lui fournit les coordonnées d’un ami illustrateur… Il s’appelle Tomi Ungerer. L’illustration de livres à l’époque est encore peu développée en France, où la littérature pour la jeunesse est balbutiante. En revanche, elle a le vent en poupe aux États-Unis, et Tomi Ungerer a installé son atelier dans l’immeuble des Ziegfeld Follies. « Il a été adorable, il n’a même pas regardé ce que je faisais, il a tout de suite pris son téléphone et appelé tous les éditeurs de magazines, de livres pour enfants en disant : « Il y a une jeune Française illustratrice qui vient d’arriver, elle fait des choses fantastiques, il faut la faire travailler. » » New York à la fin des années 1960 offre un bouillonnement culturel fascinant, et Sylvie Selig en profite au maximum. Elle fréquente des musiciens, des écrivains, va aux vernissages, toutefois elle n’est pas vraiment insérée dans le milieu des arts plastiques. À l’époque, elle collabore avec des magazines comme le New York Magazine ou Esquire et se définit comme illustratrice mais plus vraiment comme artiste.

Au bout de trois ans, elle finit par rentrer en France pour des raisons personnelles, et continue sa carrière d’illustratrice, notamment pour les éditions Bayard. Mais elle est mal payée et les textes qu’on lui donne à illustrer en littérature pour la jeunesse ne sont pas très intéressants. À quarante ans, elle arrive à saturation. Elle a beau ne plus peindre depuis des années, elle décide néanmoins de reprendre sa carrière d’artiste et propose à son mari de devenir son mécène, ce qu’il accepte aussitôt. Dès lors, elle peut s’exprimer sans contrainte. Mais le retour à l’art est difficile : « Les deux premiers tableaux que j’ai peints, j’ai cru que je n’y arriverais jamais. Cela faisait vingt ans que je n’avais pas peint. J’étais un peu découragée, mais j’ai persisté. J’ai commencé par de petites toiles. Elles se sont agrandies au fur et à mesure, jusqu’à devenir… énormes. J’adore travailler sur le très grand, pour la liberté du geste. Je peux faire des dessins « petits », mais des petites peintures, ça m’ennuie, je me sens coincée et je n’y arrive pas. Les grands formats sont tellement excitants, il y a une telle liberté, c’est formidable. »
Le format des tableaux de Sylvie Selig s’agrandit donc peu à peu. Souvent, elle y inscrit aussi des extraits de poèmes – des mots d’emprunts. Elle lit beaucoup et s’inspire de certaines phrases pour créer ses tableaux, comme par exemple de titre de Marcel Duchamp qu’elle récupère pour en faire tout autre chose : La mariée mise à nu par ses prétendants-même. Un jour, elle décide de raconter une histoire tout entière : c’est sa première œuvre longue, Route 66, qui raconte les tribulations de deux personnages. La toile elle-même mesure trente mètres, et elle a été fabriquée spécialement pour l’occasion. Sylvie Selig prépare à l’avance une sorte de story-board, comme au cinéma, et envisage de fixer la toile sur une machine qui puisse la faire dérouler. En outre, elle écrit un texte en anglais qu’elle fait enregistrer par un acteur, et demande à un jeune compositeur d’en faire la musique : les deux accompagnent le déroulement de la toile. Hélas, techniquement, ça ne fonctionne pas : la toile est trop lourde, elle s’affaisse sans cesse. Pendant des années, Sylvie Selig tente d’autres solutions techniques, malheureusement, aucune machine, aucun mécanisme ne réussit à dérouler correctement cette toile immense.

Malgré cette déconvenue, l’idée du format long ne quitte pas Sylvie Selig. Puisqu’elle ne peut diffuser un texte enregistré en coordination avec l’avancée de la toile, elle envisage une autre manière de procéder : écrire directement son texte sur la toile. C’est la naissance de River of no Return. Cette fois, pas de story-board ni de format préalable : elle se lance en travaillant sur des rouleaux de toile de dix mètres, qui peuvent s’accrocher les uns à la suite des autres. « Bon, au bout de cent trente-cinq mètres, j’ai pensé : ça suffit. Mais j’avais envie de continuer, parce que cela raconte l’art contemporain, et je me disais : ah, mais je n’ai pas mis celui-là, celle-là ! […] Au départ, j’étais partie avec trois personnages, deux garçons, une fille, et un chien. Je m’étais dit, ils vont voyager sur une rivière et ça va être leur rencontre avec l’art contemporain, mais je n’ai pas fait de scénario pour commencer. Au départ je suis allée très doucement, il n’y avait pas beaucoup d’œuvres d’artistes représentées. Après, ça a été la débauche totale. » Ainsi rencontre-t-on Maman de Louise Bourgeois, les Anthropométries d’Yves Klein, les arbres empaquetés de Christo et Jeanne-Claude, Grater Divide de Mona Hatoum, mais aussi des références architecturales à Frank Gehry, Oscar Niemeyer et Zaha Hadid. Le but de Sylvie Selig est de mettre en valeur les artistes contemporain.es, et quand ses connaissances ne suffisent plus, elle continue en élargissant ses recherches : « Il y en a certains vers la fin que j’ai découverts. Par exemple, il y a beaucoup d’artistes chinois que je ne connaissais pas. En cherchant un peu partout, je voyais leurs œuvres et je me disais : ah ça, il faut que je le mette, ça va très bien avec l’épisode que je suis en train de peindre. »

Les processus de création artistique et d’écriture sont presque concomitants et Sylvie Selig s’adapte en permanence. River of no Return débute pratiquement sur ces mots : « Avec un manque d’empathie résigné face aux formes qui dérivent à travers le miroir de la rivière, les Boys demandent : qu’est-ce que c’est que ça ? Ça, répond la fille, c’est pour étrangler les abstractions discordantes de la tigresque rivière reptile. Cependant les Boys assurent qu’à présent, ils sont las des labyrinthes et des miroirs et des tigres. À quoi elle répond : Et alors ? Et suggère qu’ils embarquent sur l’esquif pour écumer la rivière et ses risées. Pour aller où ? demandent-ils. Jusqu’au bout de ce qui jamais ne fut ni ne sera. Mais ça s’appelle l’enfer. Et alors ? Les Boys ne sont pas des poltrons. Ce ne sont, toutefois, pas des héros non plus. Ils soupirent : Écoute, fillette ! Entends-tu comme le vent sauvage fait rage ? Elle rit : Le souffle du vent ressemble à la faible plainte d’un cétacé ; il n’est même pas assez féroce pour faire s’envoler mon chapeau cœur-battu et vous autres, hercules ridicules aux sanglots monotones, tout de suite vous imaginez un ouragan. »

Sylvie Selig use des mots avec la même liberté qu’elle crée ses œuvres, ce qui rend sa langue fascinante. « Je me dis souvent, je suis un écrivain raté » – en réalité, Sylvie Selig est une poétesse réussie. « Je joue avec les mots, avec l’anglais, et les sonorités aussi. » « J’aime bien les décalages », dit-elle à propos de cette langue si particulière, à la fois classique et très contemporaine. Sylvie Selig est en effet capable d’aller fouiller dans tous les recoins de la littérature, elle lui fait subir le même processus alchimique qu’elle applique à l’art, puis invente des mots, des expressions, qui n’appartiennent qu’à elle. L’écriture est pour elle d’une telle importance qu’elle écrit aussi de petits textes, et a même réinventé Le Songe d’une nuit d’été, de Shakespeare, qu’elle a réécrit de manière « complètement farfelue » en ajoutant des personnages russes, et en mêlant l’argot à l’anglais shakespearien. Car en plus, Sylvie Selig écrit en anglais. Elle fait partie de ces créatrices qui réussissent mieux à laisser leur créativité se déployer dans une autre langue que leur langue maternelle, sans doute plus facile à s’approprier. Elle trouve en outre qu’il est plus facile de jouer avec l’anglais car c’est une langue plus plastique, plus malléable que le français, qui reste trop engoncé dans ses règles.
Ainsi totalement débridée, sa créativité littéraire ne connaît pas de limite, et ses épopées, ses odyssées sont donc aussi bien visuelles que verbales. Au point que le texte semble parfois précéder l’image : « Là je vais faire une toile qui fait six mètres de long, je sais ce que je vais y mettre, mais j’ai d’abord écrit le texte. Je ne fais pas de dessin préparatoire. Même pas une esquisse, c’est un gribouillage. Les deux toiles récemment exposées lors de mon exposition à la galerie mor-charpentier avaient leur texte écrit avant la peinture. Donc les mots m’ont plus ou moins plus ou moins guidée dans cette peinture, ou j’avais l’image en tête à mesure que l’écriture se déroulait. La plupart du temps je ne peux pas vraiment dissocier l’une de l’autre. »

Il en va de même pour le dessin. Pour Sylvie Selig en effet, le dessin n’est pas forcément une étape préparatoire à la peinture. Ce serait plutôt une activité annexe, ou peut-être « intermédiaire » mais pas au sens habituel : « Pour la peinture à l’huile, le temps de séchage était long et entre chaque séance de peinture, j’étais obligée de m’arrêter. Alors qu’est-ce que j’allais faire ? Ce dont j’avais vraiment envie, c’était de continuer. C’est ces moments-là d’attente de séchage que je dessine. » Comme on est chez Sylvie Selig, évidemment, ces dessins sont de grands formats. Le plus souvent, elle travaille au feutre sur toile de lin ou papier recyclé, mais elle utilise aussi de l’acrylique, de l’encre, voire du café pour Despite all, let’s intertwine each other, ou des fraises écrasées comme pour Time to erase all evil memories. Il y a quelque chose de très classique dans son trait, dont se dégage une grande beauté formelle, mais bien entendu Sylvie Selig, autodidacte, s’est affranchie de tous les codes. Au fil du temps, elle a orné ses dessins d’accessoires, comme en cousant une pièce de tissu ou un objet. En outre, la broderie s’est invitée dans ses dessins depuis quelques années, quand elle juge que c’est nécessaire car cela permet visuellement de souligner certaines choses, de leur donner une matérialité, par exemple pour représenter une chevelure. Comme Ghada Amer, elle s’est approprié cet art séculaire pour complètement le détourner, le renverser, et au lieu d’en faire l’expression d’une pratique traditionnelle bien ordonnée, en deux dimensions, elle l’utilise pour augmenter l’espace et la profondeur en laissant les fils pendre et cascader en trois dimensions.

À cette créativité formelle, répond évidemment une créativité thématique. Les dessins de Sylvie Selig sont non seulement d’une beauté fascinante, mais comme dans sa peinture, leurs sujets revêtent une grande importance. On se retrouve dans un monde de fantasmes très sexuels dépouillé et presque « primitif », où le phallus est souvent détourné avec espièglerie, mais où est aussi mise en scène la violence que subissent les corps, et en particulier les corps féminins. Car les personnages de Sylvie Selig sont presque toujours entièrement nus, et cette nudité a quelque chose de très naturel. Les femmes y ont des formes suaves mais sans être excessivement sexualisées, tandis que les hommes, souvent représentés avec des oreilles ou une tête de lièvre, voire un masque entre oiseau et médecin de peste, et exposent de manière très directe leurs attributs masculins. Ces personnages sont le plus souvent accompagnés d’un bestiaire foisonnant de lièvres, rats, grenouilles, fourmis et autres insectes, corbeaux et oiseaux de toutes sortes, parfois même anthropomorphes…
Les corps, eux, sont toujours en interactions, parfois érotiques, parfois sans lien avec la sexualité, mais aussi pour dénoncer les violences sexuelles. « Il faut que ça soit direct parce que ce sont des sujets importants et on ne va pas se détourner. Il faut que ça sorte. Il faut en parler. Ce ne sont pas des secrets. » Ces dessins sur les violences sexuelles effraient beaucoup les gens, plus encore que les personnages de la Weird Family. « Les personnages peuvent être fantastiques, assimilés à des contes, alors que là, c’est la réalité, donc c’est beaucoup plus effrayant quand on ne veut pas voir la réalité en face. » Or Sylvie Selig n’a peur de rien, et surtout pas d’appeler un chat un chat : elle se sert de son art pour montrer des réalités que peu d’artistes ont représentées, comme l’avortement, ou la situation très difficile des migrants dans sa longue toile intitulée Stateless.

C’est sans doute cet esprit de liberté totale qui l’a conduite à passer justement à la création en trois dimensions, et à l’invention de sa Weird Family. « Les personnages sont venus il n’y a pas si longtemps, peut-être sept-huit ans, tout à fait par hasard. J’avais commencé à modeler des têtes en papier mâché et puis je possédais un petit mannequin d’enfant du XIXe siècle que j’aimais beaucoup, et un jour je me suis dit : Tiens, je pourrais lui mettre une tête… Il n’avait ni tête ni bras. Et avec l’envie d’en faire d’autres a commencé cette série de la Weird Family. […] À l’époque je n’avais pas d’autre mannequins, alors j’ai commencé à chercher sur Le Bon Coin. Je les ai affublés de tissus, de vêtements, d’objets hétéroclites. Je fouine beaucoup, je suis souvent dans les brocantes et aux puces et j’ai amassé beaucoup de choses qui pouvaient inspirer mes personnages. Aujourd’hui, je dois en avoir plus d’une quarantaine. […] Pour les personnages, j’ai un mannequin, je me dis, je vais lui faire une tête en papier mâché, ensuite que vais-je lui mettre dessus, sur la tête ? Quand je fais un personnage, je sors tout ce que j’ai dans l’atelier, donc il y en a partout. Quand je commence je ne sais pas du tout quelle personnalité ou quelle tête il va avoir, au départ ce n’est pas une idée préconçue et ça vient au fur et à mesure de ce que je trouve et que j’ai sous la main. Sa personnalité se développe au fil de ce que je lui mets. Alors que pour la peinture, je sais toujours où je vais. » En outre, comme de vraies personnes, les personnages de Sylvie Selig ne cessent d’évoluer car il lui arrive de continuer à les transformer au gré de son imagination.

Ainsi donc, pendant quarante ans, Sylvie Selig crée avec une ardeur qui se déploie de plus en plus, sans entrave, gagnant toujours de nouveaux territoires, pourtant son œuvre reste totalement méconnue du public. Elle participe à quelques expositions dans les années 1980, avant de se lancer dans les grands formats. Dans les années 1990 et 2000, elle travaille presque dans la clandestinité – elle ne fréquente ni les vernissages ni le milieu artistique. Elle expose quinze toiles de grand formats, portraits de réalisateurs de cinéma, à l’Espace Commines en 2009 à Paris. En 2019, elle expose à l’Arte Fiera de Bologne et, à Paris, elle est invitée à un salon de dessin, Ddessin, où on la laisse accrocher ses œuvres dans une pièce minuscule.
Le moment de grâce se produit la même année. À quatre-vingts ans, quand les autres prennent leur retraite, Sylvie Selig réussit enfin à percer – grâce à Instagram. « C’est ma nièce qui un jour m’a dit : je vais te mettre sur Instagram. Alors j’ai hurlé : pas question ! Elle m’a répondu : tu verras, c’est la meilleure vitrine du monde pour montrer ce que tu fais. Je l’ai écoutée et j’ai posté sur Instagram. En premier, il y a eu la librairie Métamorphose qui m’a contactée. Ils voulaient m’exposer, et l’exposition a eu lieu en 2021, et ils ont édité ce magnifique catalogue. […] Les commissaires de la biennale de Lyon [Sam Bardaouil et Till Fellrhath] ont aussi commencé à me suivre sur Instagram. […] Ils sont venus voir l’expo chez Métamorphoses et ont voulu m’inclure dans la biennale [16e Biennale de Lyon]. Voilà comment ça a démarré, et après ça a fait boule de neige. »

C’est donc lors de la 16e Biennale de Lyon, en 2022, que Sylvie Selig pour la première fois jouit d’une vaste exposition de ses œuvres dans l’immense espace des usines Fagor : dessins brodés, personnages, et sa peinture long format, Stateless, une toile de cinquante mètres de long. Celle-ci raconte l’histoire d’un lièvre anthropomorphe qui vient en aide à une jeune réfugiée que la police veut à tout prix renvoyer dans son pays d’origine, où la guerre fait rage, dénonciation sans fard de la politique des pays occidentaux envers les ressortissants du sud. On imagine que pour elle, c’est une sorte d’épiphanie de voir ainsi ses œuvres exposées, dont sa Weird Family qui, à l’époque, compte vingt-huit personnages, et surtout, Stateless, qu’elle n’a jamais pu voir entièrement déployée.
« Loneliness comme River of no return et Stateless, je ne les ai jamais vues en entier, seulement par morceaux. Je suis arrivée aux usines Fagor quelques jours avant l’ouverture, et les cinquante mètres étaient déjà posés sur les panneaux, mais il y avait des bâches devant, donc je ne pouvais pas les voir. Et le matin du vernissage, quand je suis arrivée, ils avaient enlevé les bâches, et là j’ai fait WOW, c’était très émouvant. »
Exposition : le mot ici prend tout son sens, dans toute sa polysémie, puisque c’est le moment où Sylvie Selig entre dans la lumière. Tout à coup, le public découvre ses œuvres, dont cette toile incroyable. Or la directrice de la Biennale, Isabelle Bertolotti, a déjà d’autres projets pour elle : l’achat par le MAC Lyon des 140 mètres de River of no return. Pour ce faire, un financement participatif est lancé, et l’œuvre entre dans les collections du MAC Lyon en 2023. Elle est exposée dans toute sa longueur au printemps 2024 au musée même. Là encore, c’est un moment particulièrement émouvant pour Sylvie Selig, puisqu’elle n’a jamais vue River of no return ainsi déployée sur tout son cours. C’est sa première exposition muséale, et une centaine d’œuvres y sont présentées.

La prochaine étape pour Sylvie Selig, à présent, est donc en novembre 2025 la présentation à la Biennale de Taipei de Loneliness, cette toile que j’ai eu la chance de voir à la toute fin de sa création (enfin, un petit bout puisqu’elle mesure quand même 80 mètres). Arriver à la fin me confie Sylvie Selig est « presque angoissant. En même temps je suis très contente de la terminer parce que j’ai mis très longtemps à la faire, étant donné que j’étais prise par la biennale, l’expo au MAC Lyon, et celles à la galerie mor charpentier. J’ai mis trois ans à peindre River of no Return, qui est beaucoup plus longue que Loneliness, 80 mètres de long, qui m’a pris quatre ans. Donc je suis très contente d’en avoir terminé, et en même temps, c’est un peu angoissant. Mais je sais déjà ce que je vais faire après. Je ne crois pas – mais avec moi, on ne sait jamais – que je vais faire une immense toile très très longue, je vais faire des toiles plus modestes de quatre, six ou dix mètres, éventuellement, mais pas plus. » Sylvie Selig semble déborder d’une créativité inépuisable qui me fascine et me ravit.
Lorsqu’Emmanuelle Favier m’a parlé de Sylvie Selig pour la première fois, je n’en croyais pas mes oreilles. Comment pareille artiste avait-elle pu passer sous les radars des galeristes et autres marchands d’art, que j’imagine à l’affût de la nouveauté pour de bonnes comme de mauvaises raisons ? Certes, elle a toujours été entourée de personnes qui l’ont soutenue dans sa carrière, depuis sa mère jusqu’à son mari en passant par ses ami.es. Mais une jeune peintresse figurative débarquant à Paris en 1960, en pleine période d’abstraction – courant très masculin, même si de grandes peintresses abstraites comme Janice Biala ou Joan Mitchell ont à la même période quitté les États-Unis pour rejoindre Paris où elles étaient mieux accueillies – avait peu de chance de se faire accepter dans ce milieu très élitiste.

Lorsqu’ à quarante ans elle retrouve ses pinceaux, Sylvie Selig constate elle-même que ce que sa peinture ne déclenche guère d’intérêt. « C’est comme le regard sur l’art textile, la broderie. Dans ce salon du dessin [Ddessin, 2019], j’avais exposé deux broderies et un galeriste a osé dire à la directrice du salon : « Mais ça, c’est du travail de bonne femme » C’était il y a moins de dix ans. » Rappelons que l’art textile, que les femmes ont toujours pratiqué, a longtemps (toujours ?) été considéré comme « inférieur » en raison de tous les biais discriminants qui frappent tout ce qui est perçu comme « féminin ». (Raison précise pour laquelle une artiste telle que Ghada Amer a choisi la broderie).
Et en effet, Sylvie Selig a tout entendu au cours de sa carrière, tous les clichés attribués aux œuvres « féminines » : « C’est gentil ce qu’elle fait, c’est des petites aquarelles ». Mais quand je lui demande si, justement, elle a choisi le grand format pour contrer cette image des « petites peintures », puisque longtemps les femmes ont été cantonnées à des petits formats, elle me répond que non : c’est seulement sa liberté qui s’exprime. Sylvie Selig a réussi à s’affranchir de tous les conditionnements, de genre (dans tous les sens du terme), de style, et même de format. Sylvie Selig est parfaitement consciente que sa condition de femme l’a longtemps desservie, mais quand je l’interroge sur la manière dont elle voit les choses avec le recul, elle me fait cette réponse, très encourageante : « On n’existe enfin. On est au devant. C’est net. »

Elle n’est pas la seule artiste féminine à avoir percé très tard dans sa vie, à un âge où on est censée avoir abandonné ses activités professionnelles, ou tout au moins avoir passé sa période la plus productive. Louise Bourgeois a vraiment été reconnue à 70 ans, Etel Adnan (https://diacritik.com/tag/etel-adnan/) à plus de 80, sans parler de Carmen Herrera qui a vendu sa première toile à 89 ans… Désormais, Sylvie Selig tutoie le succès avec philosophie : « C’est dans l’air : les femmes, on les découvre, les vieilles, on les découvre aussi, donc j’ai bénéficié de ce courant, et puis aussi Instagram et les réseaux sociaux, ça m’a aidée car je travaillais dans mon coin, je ne connaissais pas du tout ce milieu et personne ne voyait mes œuvres. »
Aujourd’hui, Sylvie Selig a atteint les sommets de la reconnaissance institutionnelle, avec River of no return achetée par le MAC Lyon. J’envie les personnes qui ont eu la chance de voir à Lyon ses immenses toiles déployées, et celles qui à Taipei verront pour le première fois Loneliness. J’attends avec impatience désormais qu’un musée français accueille à son tour une autre de ces incroyables peintures long format, qui montrent bien que les femmes, quel que soit leur âge, sont capables d’une créativité tous azimuts et sans limites autres que celles des lois de la physique.

Bibliographie :
– Inside Out Fairy Tales – Les Fables cruelles de Sylvie Selig, texte de Sylvie Aubenas, 2021, Librairie Métamorphoses, 17 rue Jacob, 75006
– Sylvie Selig – River of no return, Musée d’art contemporain de Lyon, 2024
L’article d’Emmanuelle Favier sur l’exposition à la 16e Biennale de Lyon
Enfin, cette visite virtuelle de l’atelier de Sylvie Selig par Yoyo Maeght :
Tous les droits des images appartiennent à Sylvie Selig, droits gérés par l’ADAGP.
Un immense merci à Sylvie Selig qui m’a généreusement accueillie chez elle pour répondre à mes questions, ainsi qu’à Emmanuelle Favier qui a permis cette rencontre.