Alors que l’œuvre en prose de Katherine Mansfield est très connue et reconnue, son œuvre poétique est peu considérée, voire ignorée.
Dans L’oiseau du karaka, Florence Pazzottu réunit et traduit une quarantaine de poèmes de Katherine Mansfield, un certain nombre étant inédits en français. L’ensemble, bien sûr, n’est pas simplement une juxtaposition de textes mais construit une série réglée par le style, les choix formels, certains thèmes, certaines images récurrentes. S’il s’agit de poésie, on peut constater une proximité avec les nouvelles et récits de l’autrice dont on retrouve des aspects plus concentrés, ramassés, ce qui produit des textes volontiers énigmatiques, suspendus, intenses.

Avec la poésie, Katherine Mansfield ne semble pas quitter tout à fait le récit : les poèmes évoquent des personnes, des lieux, une temporalité complexe, des relations, des actions. Pourtant – selon une manière dont on peut trouver des équivalents dans ses textes en prose –, l’ensemble ne déplie pas un sens, une structure narrative classique, linéaire ; il s’agit de moments, d’instants, d’objets du quotidien, de situations réduites à quelques éléments – d’images à la fois simples et énigmatiques, récurrentes, qui combinent certains objets privilégiés comme d’autres qui leur sont proches : le jardin, la nature, le temps, la présence éphémère, l’animal, la sensibilité, les sensations, l’obscurité…
À l’intérieur de ce monde, le « je » qui énonce est d’abord celui à qui advient ce monde et ses énigmes – et qui advient par ce monde et ses énigmes –, ces apparitions vagues, l’écoulement du temps. Le « je » n’est pas souverain, surplombant, il est traversé d’images, de visions de la nature ou d’objets internes – les deux pouvant se rejoindre, se confondre –, d’êtres qui sont autant dans le monde que dans l’esprit : un « je » troué, dispersé et pluriel, qui est un réseau mobile de mots, d’images, de sensations. Le lyrisme de Katherine Mansfield consiste à écrire ces failles, cette pluralité et porosité du « je », le temps qui arrache à soi, la conscience qui se déploie hors des catégories communes du « moi », faisant de l’autrice comme une sœur de Virginia Woolf.
Ici, par exemple, un enfant vient jouer dans le jardin. Il vient comme une apparition, il est « tout pâle et silencieux », ou plutôt « il était », puisque l’enfant venait « autrefois », le mince récit qui s’esquisse au passé rendant présente une figure spectrale, là durant le temps de la lecture et pourtant passée : l’enfant est « parti » sans un signe, sa présence étant indissociable de son absence, de son apparition éphémère, à peine saisie, déjà prise dans la séparation, l’éloignement, la disparition. Le poème à la fois exprime et rend sensible une impression, un sentiment pour lequel sans doute il n’y a pas de mots suffisants : lorsqu’il y a en même temps l’évidence d’une présence forte, d’un lien (« nous nous sommes embrassés »), et d’une distance incommensurable, d’une disparition sans fin. Le temps, la mort imprègnent le poème, le retour incessant de celui qui « est parti » et dont toujours revient l’absence (dans un autre poème : « Je ne peux ni te voir ni t’entendre, mais je sais que tu es là »).
Ailleurs, Katherine Mansfield met en scène le processus de l’imaginaire, celui d’une perception autre de soi et du monde : le monde et l’imaginaire se confondent, des éléments du premier devenant des éléments de l’autre, soumis à sa logique autre, aux règles de la sensation, de la sensibilité, de l’imagination, de la subjectivité la plus singulière. La figure d’un oiseau apparaît comme le seuil sur lequel s’opère le basculement : tout devient oiseau, le monde – l’arbre, le ciel – autant que soi (« Je me sentais exactement comme un oiseau »). Là encore : pas de mot suffisant pour dire ce processus, il faut tout un poème non pour nommer mais pour exprimer et créer. Katherine Mansfield est aussi, certainement, comme une sœur de Nathalie Sarraute.
On ne s’étonnera pas que les figures évoquées, en plus de l’oiseau, soient celles d’enfants – comme cela est le cas dans la plupart des autres poèmes – puisque la logique non rationnelle (par exemple, selon des relations de causalité objectives) qui se déploie ici est celle de l’enfance (par exemple, par analogie) et que le texte est écrit depuis le point de vue de l’enfance (d’où aussi, dans les poèmes, la reprise de certains éléments du conte, parfois de la comptine – mais aussi du rêve). On se souviendra d’un des « conseils » de Rilke à un jeune poète : écrire de la poésie, c’est écrire « comme » un enfant, écrire depuis l’enfance qui est moins un âge qu’un certain type de rapport au monde et à soi – écrire à partir du plus singulier, écrire sans les mots qui sont immédiatement donnés, écrire en dehors de la logique « adulte » qui est sociale, prise dans une certaine façon de penser et de sentir réductrice et qui ne correspond pas à la seule possibilité de dire, vivre, penser le monde. L’enfant – l’enfance – est ici la figure du poète, de la poétesse, de l’écriture poétique (« J’ai inventé une chanson qui a continué à chanter toute seule / Et qui était sans paroles […] »).
Dans un autre poème encore, c’est l’instant qui est écrit, un instant pris en lui-même, étrange, peut-être inquiétant, sans explication, sans contexte, sans prolongement : « Il y a un vent solennel ce soir », le « il y a » étant l’expression la plus simple de quelque chose qui advient, qui est là, qui, comme l’enfant du premier poème, apparaît et dont on fait l’expérience. Un événement a lieu, de la nature, qui paraît porteur d’un sens, mais lequel ? Les éléments de la nature subissent une force qui les agite, qu’ils expriment par leur mouvement, force à la fois vitale (mouvement) et dangereuse, destructrice : le vent « crie si fort » ; l’herbe « tremble sur le sol calme ». Là encore, quelque chose est présent, plus ressenti que vu, autant en retrait qu’évident. Là encore, le monde nous déborde – et notre vie intérieure nous déborde puisque le paysage du monde, extérieur, est également une dimension du monde intérieur : attention, sensation, sentiment que l’on ne sait nommer ni penser selon la clarté rationnelle habituelle. Rien de grandiloquent dans cette scène, rien de lourdement symbolique, de facilement attendu : du vent, de la pluie, de l’herbe. La beauté de ce texte est désarmante.

Dans ce poème, le « je » a disparu même s’il y a bien un point de vue qui contemple, qui ressent, mais devenu lui-même un pur « spectateur » perdu dans ce qui advient et lui advient : des mouvements, des images, des sensations, des perceptions, des mots… Si les poèmes de Katherine Mansfield disent une sorte de fragilité des choses, des êtres, des événements, ils disent aussi la fragilité du « je » qui écrit, qui est avec le monde, avec soi, qui est moins un « moi » constitué qu’un ensemble poreux et pluriel.
La puissance des poèmes de Katherine Mansfield réside aussi dans le fait qu’ils accueillent cette porosité, l’accompagnent, la déploient, l’affirment comme une façon désirable d’exister – en accueillent autant la douleur que l’émerveillement, la joie.
Katherine Mansfield, L’oiseau du karaka, éditions LansKine, octobre 2026, 120 pages, 15€. Poèmes choisis et traduits par Florence Pazzottu.