« Notre Salut » : jours tranquilles à Vichy

© Kidam - Michigan Films

Les films sur l’occupation permettent aux critiques plus ou moins inspirés de conclure sur le cliché officiel des films sur l’Histoire « Une œuvre d’une actualité brûlante ».  ça fonctionne pour tous les films de guerre, sur les dictatures, l’ère Meiji, « La Guerre du feu »… Mettons les choses au point tout de suite, Notre Salut est bel et bien une œuvre d’une actualité-brulante. Il faut avouer que, au-delà du point Godwin, l’Histoire a tendance à se répéter, d’une part parce que les Hommes ont tendance à sécher les cours d’Histoire, ensuite parce que, peu importe les leçons que l’on peut recevoir, la nature humaine est immuable.

Si Notre salut est l’un des films sur la collaboration les plus aboutis, c’est déjà parce qu’Emmanuel Marre s’attache à filmer la nature humaine. L’occupation est ce moment où les Hommes se révèlent. Les faiblesses, les médiocrités, les frustrations permettent dans ces circonstances exceptionnelles de se distinguer : ainsi s’élève devant nous Henri Marre, un monsieur tout le monde qui voit avec l’arrivée de Pétain au pouvoir la possibilité de sortir de l’anonymat. Loin de Vichy, notre personnage est un « collaborateur ordinaire », un petit homme sincère qui incarne, en mode mineur, ce que Hannah Arendt appelait la banalité du mal. Notre salut est dès lors une anti-épopée, qui montre ce qu’une époque extraordinaire peut offrir aux opportunistes, aux ratés ordinaires. Henri Marre est l’auteur, jusqu’alors incompris, de Notre salut, édité par Fernand Sorlot, celui-là même qui publia le Mein Kampf d’Hitler en France. Ce bréviaire nationaliste, vite tombé dans l’oubli avant-guerre. La chute de la république, l’arrivée de Pétain lui offre une seconde vie. Encore que l’on comprenne vite que la résurrection de cette œuvre pétainiste avant l’heure doit surtout à l’abnégation de son auteur, qui, de façon très gênante pour le spectateur qui ne sait plus où se mettre, tente de le refourguer à tout ce qui peut le rapprocher de Vichy et de son idole. Henri Marre est d’abord sorti vainqueur d’un concours de circonstances. À défaut de charisme, dont il est tristement dépourvu, sa ténacité, son désir maladif de reconnaissance et son nationalisme fanatique seront ses titres de noblesse.

Cet anti-héros est un conformiste qui semble dénué de sentiments, que cela soit envers son prochain, ses collègues et surtout sa famille, que l’on découvre tardivement et que Marre sacrifie à sa carrière sans le moindre scrupule. Notons qu’à la différence du héros de Moravia/Bertolucci, notre conformiste est guidé par son patriotisme qui tourne au nationalisme, mais il est surtout, poussé par son ambition personnelle, l’acteur de sa chute. Ironiquement, ce qui permet parfois d’humaniser des personnages abjects – le rapport à la famille, à ses enfants –, rend notre personnage encore plus pathétique : il ne fait venir sa famille, qui se morfond dans le Paris occupé, qu’à contre-cœur, puis la traine comme un boulet qui ralentirait sa résistible ascension.

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Enième version de l’idée selon laquelle l’art naît de la contrainte, les modestes moyens ont accouché d’une merveille d’épure et de justesse. Marre l’avait déjà démontré dans son précédent (très bon) film, Rien à foutre :  il a un sens du cadre juste qui permet au spectateur une grande proximité avec le personnage central. Nous étions, dans Rien à foutre, tous une hôtesse de l’air en crise existentielle, nous sommes dans Notre Salut, ce petit collaborateur ordinaire, sincère et inquiétant. Étonnamment, on arrive même parfois à se sentir en empathie avec ce personnage plus pathétique que monstrueux. Ses efforts pour se venger d’un monde qui l’a rejeté (la troisième république), mais aussi sa difficulté à trouver sa place dans cette « Nouvelle France », qui rassemble tous les frustrés, les ratés mais qui reste aux mains des élites sorties des grandes écoles, des jeunes loups nés une cuillère en argent dans la mâchoire.

La caméra ne lâche pas son triste héros qui est de presque tous les plans. Evidemment, si le procédé fonctionne, c’est aussi grâce au talent de l’acteur. Adèle Exarchopoulos illuminait son précédent film, ici Swann Arlaud semble hanter chaque plan, d’une sobriété presque angoissante. Mégalomane, intelligent mais pas autant qu’il ne le pense, il erre comme un fantôme dans la foule. La mise en scène et le jeu de l’acteur permettent au spectateur de s’identifier avec ce triste personnage. On insiste sur le travail d’Arlaud qui ne cherche jamais à extérioriser tout ce que la collaboration avec les nazis peut avoir d’effrayant. Il ne joue pas « le collabo », il joue l’être humain, avec ses faiblesses, ses lâchetés et ses obsessions, qui se trouve emporté dans un tourbillon qui le révèle mais le dépassera vite. Petit homme dans la grande Histoire. La bassesse d’Henri Marre ne passe pas par des moments spectaculaires, mais par un regard, un geste, en décalage avec les autres, par son silence. Par son langage choisi : Henri Marre ne parle pas de rafles, il parle de regroupement. Il ne parle pas d’extermination des juifs, il parle tarte aux pommes avec un officier allemand, invité à un repas du dimanche. Dans ces riens, dans ce qui est tu, le spectateur voit s’ouvrir le gouffre. Quant à Henri Marre, ce personnage qui a toujours du mal à trouver sa place dans le cadre, c’est le spectateur qui forcément s’interroge.

La mise en scène « réaliste » (dans le sens flaubertien du terme, on constate mais l’on n’a pas accès à son intériorité, nous faisant nous identifier alors au personnage) permet l’immersion. Le fait que cet anti-héros n’agisse pas par haine nous interroge : qu’aurions nous fait à sa place ? Patriote, frustré de n’avoir jamais été considéré, magouilleur qui se voit blanchir par une époque où tout se trouble, Marre nous incarne quand nos destins obscurs se voit modifiés par l’Histoire. Sans faire injure à la formidable photo de Olivier Boonjing (on y reviendra), on croirait être dans un épisode de la série documentaire Strip Tease : les petites mesquineries et absurdités du quotidien des collabos, si ce n’est qu’ici le ridicule tue. Bien sûr, on songera également au Chagrin et la Pitié d’Ophuls, chronique du pétainisme ordinaire.

Mais l’un des coups de génies de Notre Salut, c’est qu’il ne fige pas cette interrogation dans le passé. L’utilisation aussi surprenante qu’appropriée de musique moderne permet de ramener le propos à notre époque accompagnant un scénario qui avance au fil du contraste entre la médiocrité des hommes et l’importance du drame. On a peine à réaliser que l’une des plus grandes horreurs de l’Histoire de France ait été causée par des personnages comme Marre, comme ces « élus » (par le Maréchal et son comité) : ridicules ; à l’image de la rencontre avec un ministre, dans un cabaret pendant les répétitions, nous sommes bien devant un gouvernement fantoche. La pureté de Marre, sa sincérité, le rendent d’autant plus dangereux. Patriote voyant en Pétain (comme la majorité des Français de l’époque), le sauveur de la France contre les ennemis identifiés, la franc-maçonnerie, « la juiverie », le communisme, Blum… Des ennemis qui reviennent d’ailleurs à la mode dans la France de 2026 (comme le disco, il y a des choses qui ne se démodent jamais vraiment totalement). Les dialogues versent aussi volontiers dans l’anachronisme : au détour d’une phrase, on croirait entendre un étudiant en marketing, un de ces adeptes de la novlangue des écoles de commerce et le contraste avec le point de vue documentaire est trop violent pour que l’on n’établisse pas un pont entre les conquérants d’hier et les décideurs d’aujourd’hui.

Screenshot

Si l’image est dépouillée, le propos est riche. Alors, je vous vois venir, « image dépouillée », pour les critiques, c’est souvent un moyen de dire : « y a pas un euro dans le décor et la lumière ». Sauf qu’il n’en est rien ici : image dépouillée certes, mais très travaillée, sur la forme d’abord, l’image est délavée, presque à mi-chemin entre le noir et blanc et la couleur. La nuit est filmée en clair-obscur, car elle est le domaine de cette France de la collaboration : les actes ignobles se font au grand jour, mais le collabo « vit la nuit ». Le cadre lui attrape le moindre mouvement, chaque expression qui, sans jamais que la caméra insiste lourdement, envahit l’écran et marque le spectateur.

Ainsi succèdent aux séquences presque naturalistes du jour, Emmanuel Marre va à l’essentiel, « à l’os » pourrait-on dire : un homme dans son travail, rigoureux, fiable. De ce visage d’employé modèle ne sort que peu de choses : la frustration du subalterne, l’envie : un homme droit dans ses bottes dont on comprend la déliquescence morale, au fur à mesure que, hors champs, la France sombre dans la compromission et la honte. Petit opportuniste noyé dans la vague collaborationniste – ce que le spectateur ressentira d’autant plus que le montage fait se succéder les séquences très rapidement, sans laisser une seconde de trop : le film dure 2h40, et pourtant, plus les évènements, hors-champs, se précipitent, plus ce personnage au centre de chaque plan –, Henri Marre est emporté dans un tourbillon, et nous avec. De la débâcle au débarquement, le montage évite les amorces pour rentrer immédiatement dans le vif du sujet : le propos est clair, le basculement vers la dictature se fait plus rapidement que les citoyens ne peuvent l’imaginer.

Il est évident que faire un film sur la collaboration, sur l’antisémitisme d’Etat et sur la chute de la démocratie ne saurait être totalement innocent, alors que montent les idées extrémistes et que les partis démocratiques historiques se compromettent avec les dirigeants populistes. Emmanuel Marre raconte certes le destin de son grand-père mais c’est bien de notre salut qu’il s’agit. L’utilisation de musiques modernes, n’est pas innocente, ni un gadget : le film peut ainsi passer des années 40 aux années 2020, le choix de chansons des années 80 permet une distance assez ironique qui renforce la cruauté du procédé. Les personnages apparaissent d’autant plus grotesques, et l’emballement des Français devant la visite du vieux dictateur, sous le Live is Life d’Opus, à la fois risible et tragique. La nomenklatura vichyste célèbre la chute de la république sous le son de « Pop-Corn », reprenant la chorégraphie originale, des marionnettes désincarnées, déshumanisées, aux mains de Pétain et Hitler. Des musiques pops contrastent avec la violence, souvent cachée dans les textes et lois, de l’époque.

Mais Notre salut n’est pas un jeu de massacre qui se contenterait de nous expliquer que « la collaboration, c’était mal ». Le film est plus fin qu’il n’y paraît quand il dépeint les pantins de L’État Français : le héros contraste avec ses collègues entre les fanatiques qui, au fur et à mesure que les alliés avancent prennent le pouvoir, incarné par entre autres par un simili Jacques Doriot peroxydé en blond aryen : un nazi en puissance, et ce collabo, personnage fascinant (sans mauvais jeu de mot) qui possède une conscience, une limite morale. Vichyste représentatif de l’ambiguïté de l’époque, il refuse de se compromettre totalement, preuve que, même au cœur du régime, il était possible à certains de dire non. Mais pour cela, il fallait encore accepter de sacrifier sa carrière : il ne s’agit pas de rendre le personnage sympathique, mais de rappeler que la collaboration, comme tous les mouvements extrêmes et meurtriers, sont aussi des mouvements complexes car oui (scoop ?), les Hommes sont complexes. Pour certains, collaborer c’était empêcher les Allemands de gouverner, être capable d’imposer un régime totalitaire estampillé NF (Norme Française) au nom de l’indépendance du pays. Même dans ce creuset d’opportunistes, d’idéalistes ou de fanatiques, Henri Marre reste seul, ni un monstre, ni un humaniste. Un mystère, formidable allégorie de la collaboration.

© Kidam – Michigan Films

Alors, Henri Marre : petit Eichmann de province ou Rastignac raté ? Sincère pétainiste (comme tant d’autres), aveuglé par ses frustrations ? Emmanuelle Marre laisse le spectateur en face de sa propre morale : il n’assène rien, ne cherche pas à nous édifier. Le collabo est laissé à la croisée des chemins, là où le roman familial l’aura abandonné, vers l’anonymat ou le jugement de l’Histoire. En 1945 ou en 2026, peu importe que nous fussions persuadés d’avoir raison, à la fin de l’histoire nous sommes tous seuls face à nos actes.

Notre Salut – France – 2h40 – Un film écrit et réalisé par Emmanuel Marre – Photo : Olivier Boonjing – Montage : Nicolas Rumpl – Avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Harpo Guit, Matthieu Perotto, Manon Kneusé, Mathilde Abdel-Kader, Jean-Baptiste Marre