Philippe Sollers (1936-2023) aimait de nombreux peintres (et beaucoup Picasso) – « mais aucun ne m’émeut autant, sans raison, que Cézanne » disait-il dans Le Paradis de Cézanne, qu’il avait publié en 1995 aux éditions Gallimard, et qui reparaît aujourd’hui, alors que l’exposition « Cézanne et nous » a ouvert ses portes au Grand Palais, à Paris, jusqu’au 17 janvier prochain.
Sollers aimait parler de la guerre secrète des peintres – qui résumait toutes les autres, disait-il. Manet, Monet, Degas, Pissaro, Renoir, Cézanne, Rodin, Picasso, Matisse… Augustin de Butler, l’auteur de Lumières sur les impressionnistes (Editions de L’Echoppe, 2007) lui envoie un jour une carte postale sur laquelle figure une reproduction de Watteau, et cette citation de lui qu’il colle derrière : « Le mur de béton qui a consisté à couper le génie français de son histoire, je m’y cogne la tête tous les jours. » Pourquoi ? Augustin de Butler se le demande sans cesse, en relevant la façon dont est censuré le fait que les impressionnistes se réfèrent sans arrêt au XVIIIè siècle, quand ce n’est pas, comme Rodin l’a dit lui-même, au grec, à l’art grec… Sollers raconte cela dans son livre sur L’Iliade et L’Odyssée, Guerres secrètes (Carnet Nord, 2007). Vingt ans auparavant, il avait publié Les surprises de Fragonard (Gallimard) – où il écrivait : « Où et comment, à quelles conditions, l’être humain peut-il apparaître dans sa plénitude concrète, non forcée, non mythologisée, fragile, épanouie ? Où et quand le non-sommeil de la raison permet-il d’éviter les monstres tout en laissant place au désir ? » Sollers dit de cette question qu’elle est l’âme de Fragonard et de tout ce que ce nom montre.
Pas de « spirituel dans l’art », même si le but de l’art est « l’élévation de la pensée » dit Sollers dans Le Paradis de Cézanne, dans lequel il dit son émotion pour le peintre du Jardinier Vallier, pour celui de la Montagne Sainte-Victoire ou encore pour le « chemin de Cézanne » qui mène, au-delà de Bibemus, à un à-pic qui débouche tout à coup sur l’espace où vient se dresser la montagne Sainte-Victoire – devant laquelle Heidegger est resté immobile longtemps, à regarder, comme l’a raconté François Fédier (1935-2021) dans ses Soixante-deux photographies de Martin Heidegger qu’il avait publiées dans la collection L’Infini/Gallimard de Philippe Sollers.
« Quel est le Temps de Cézanne ? » demande Sollers qui cite le cours fameux de Heidegger : « Qu’appelle-t-on penser ? », où Heidegger en vient même à dire que penser reviendrait à remercier… Je remercie, donc je pense… C’est « l’émotion même de la pensée au-delà de toute représentation » pour Sollers – qui ajoute qu’en effet, Cézanne veut du temps, le plus de temps possible : cent séances de pose pour le portrait de Vollard, des journées entières dans la nature, sur les collines, dans les bois, au bord d’une rivière ou d’un lac – et ça n’est jamais assez ! « La peinture est la nature au paradis » écrit Sollers – ajoutant qu’il faut écouter Rimbaud dans la Nature de Cézanne : « La mêlée des arbres et de l’air léger » ; « Le clair déluge qui sort des prés » ; « Le front de l’allée touche le ciel. » En réalité, selon Sollers, « tous les arbres sont des Cézanne » et devraient être appelés ainsi… Cézanne, c’est aussi celui qui dit « Je vous dois la vérité en peinture, je vous la dirai. » Et vous verrez alors que vous ne voyez pas lui répond Sollers. Cézanne, c’est celui qui a dit encore : « David a tué la peinture » – suggérant que cet assassinat n’a pas été commis par quelqu’un, mais par ‘quelque chose’. « Quoi ? La vertu » pour Butler – et le vrai révolutionnaire renchérit Sollers c’est lui, Cézanne. Le peintre dont la peinture est polémique et politique (tout le XIXè siècle s’est ligué contre elle).
Cézanne intervient juste avant la boucherie de 1914… Il faudrait parler du bleu de Cézanne (et donc quand même un peu de « spirituel dans l’art », puisque Kandinsky dit dans son célèbre traité « Du Spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier », que le bleu est la couleur typiquement céleste) – le bleu de Cézanne qui descend du bleu du XVIIIè siècle… Le bleu des Baigneuses – les Baigneurs et les Baigneuses qui sont le grand secret de Cézanne : « Il se tait là-dessus, et d’ailleurs, vérifiez, tout le monde est embarrassé pour en parler. Ces figures sont trop autre part, ni dans le passé ni dans le future », dit Sollers – qui dit encore que Cézanne égare son monde, se faufile, rompt, se retire, veille à ce qu’on ne lui mette pas le « grappin » dessus… Mais l’exposition du Grand Palais – « Cézanne et nous » ?
Cézanne a un jour écrit à Emile Bernard : « L’art est réservé à un nombre restreint d’individus. » Marcelin Pleynet a écrit dans son « Cézanne » (Folio Gallimard, 2010) : « Que faut-il penser des foules qui aujourd’hui s’amassent devant les musées ? Qu’en est-il aujourd’hui d’une possible intelligence de l’œuvre d’art, de l’œuvre de Cézanne ? Est-ce bien encore d’art qu’il s’agit ? » A lire Sollers, oui ; à lire Pleynet… à lire et relire Sollers – qui dit par exemple : « Il n’est pas interdit de regarder tour à tour le Baptême du Christ de Piero della Francesca et le Grand Baigneurde Cézanne. Si vous ne voyez pas ce que je veux dire, je ne peux pas faire grand-chose pour vous. » Oui, dit encore Sollers : « En quelle langue parler de Cézanne ? On est quand même en Provence, pays des troubadours. Sans ces poètes-là, pas d’amour courtois, de doux style nouveau, de Divine Comédie. Oublier la cause de Dante, c’est ne rien vouloir savoir du temps long des langues, de leur violence érotique rentrée »… Néanmoins, l’éditeur a choisi de garder la graphie du nom Cézanne avec un accent aigu, plus lisible en français, « même si à l’issue des recherches généalogiques, les descendants du peintre ont validé l’orthographe originelle de Cezanne » lit-on dans une note de l’éditeur (dans cette nouvelle édition)… Cézanne, Sollers : entièrement art.
Philippe Sollers, Le Paradis de Cézanne. Éditions Gallimard, 145 p., 58 illustrations, 28€.
Exposition « Cézanne et nous », Grand Palais, du 23 septembre 2026 au 17 janvier 2027.