14 septembre 2026. Centenaire de la naissance de Michel Butor. Qu’il ne soit jamais oublié, l’homme comme l’écrivain ayant tellement compté pour nous. C’était toujours un plaisir d’aller le visiter à Lucinges ou, entre deux voyages, de le croiser dans les couloirs de la Maison de la Radio (une fois en compagnie de Frédéric-Yves Jeannet), et bien entendu de le faire parler en studio, sur la musique notamment, ce qui me fait remonter un souvenir…
En 2004, j’avais produit une série de cinq émissions intitulées Igor Stravinsky, un siècle après. Michel Butor, enregistré au studio 118, le 26 mai, en avait été l’invité principal, en solo pour les parties 2 (Stravinsky ou la distance active) et 3 (Portrait de l’artiste en grillon pianiste), en duo pour la 4 (La salive musicale). J’y tenais beaucoup. Je sentais bien que quelque chose allait changer dans la grille de rentrée et que ça n’irait pas dans le « bon » sens – celui qui m’avait conduit à entrer à France Culture, alors que je n’avais pas tout à fait vingt ans. Malheureusement, j’avais raison, ce que confirme cette lettre du 5 septembre 2004 à Michel Butor (comme il n’aimait pas le téléphone, il fallait, sauf urgence absolue, échanger par courrier) :
« Cher Michel Butor, / je dois hélas vous informer que notre série d’émissions sur Stravinsky (enregistrées et mixées avant les vacances) passe définitivement à la trappe. La direction de France Culture a décidé de supprimer les émissions musicales un tant soit peu élaborées, comme Les Chemins de la Musique. La création est aussi en danger, mais il y a encore quelques résistances, et on s’y retrouvera peut-être dans un futur proche. / Tout ce que nous avons fait ensemble ces quinze dernières années appartient maintenant aux années fastes de la radio. Espérons que leurs rediffusions occasionneront quelques regrets ! / En attendant j’ai plusieurs émissions avec vous, Michel Butor, qui restent bloquées dans un placard. Ce secret nous unit ! Amitiés. Ch. R. »
Vingt-deux ans plus tard, cette série est toujours inédite. Mais plusieurs productions plus anciennes avec Michel Butor ont été rediffusées depuis, dans une version parfois remontée, comme Le Tour du monde en quatre-vingt minutes (Atelier de Création Radiophonique, 1998), devenu en juillet 2018, Le Tour du monde en cinquante-huit minutes et trente secondes, la durée des plages de création sur la chaîne n’ayant cessé de diminuer. Espérons que ce centenaire sera fêté comme il se doit, même si on peut se demander qui fête qui, en ces temps où la mémoire est volontiers en berne… La dernière fois que j’ai rencontré Michel Butor, c’était en mars 2015. Il était venu parler de Christian Dotremont à la Maison de Balzac, à Paris. Il avait été éblouissant, mais je l’ai trouvé fatigué quand je suis allé le remercier (et lui apprendre la mort de Claude Ollier qui datait d’il y a quelques mois, mais personne ne l’en avait informé ; il m’avait juste dit : « Je l’appréciais beaucoup, mais il y avait un type [comprendre : A. R.-G.] qui nous empêchait de nous voir tranquillement »). Je me souviens qu’il était ce jour-là en compagnie de Mireille Calle-Gruber, éditrice de ses Œuvres complètes, qui vient de discrètement nous quitter le 18 aout dernier. Que de pages se tournent en ce moment, sans que personne ne soit sensible à ce bruit (de pages – pour reprendre le titre d’une émission mémorable d’Alain Veinstein, au temps de ces années fastes : « Bruits de page, le magazine des livres qui ne font pas de bruit »).
Avec Michel Butor, dont la culture était particulièrement vaste, nous pouvions tout aborder. Mais je ne me souviens pas avoir parlé avec lui de bande dessinée, même si son amitié avec Pierre Alechinsky, qui n’y était pas insensible, aurait pu occasionner quelques prétextes. Alors cette fois, pas de « pont »… faisons plutôt un léger saut en arrière dans ce journal de lecture qui n’a pas forcément vocation à la linéarité. So May we Start ?
1. 13 septembre 2026. En attendant la sortie de Sunday d’Olivier Schrauwen, à L’Association, un livre de 472 pages que je n’ai pu parcourir qu’en PDF à l’heure où j’écris ces mots, ce qui est suffisant pour saisir à quel point ce livre est stimulant, mais pas assez pour préciser mes premières impressions qui requièrent, justement, d’avoir à portée de main l’impression sur papier de ce probable chef d’œuvre dont il convient de ressentir physiquement l’effet de la tourne des pages (mais pas seulement) –
et après avoir intégré Face A face B de Blutch (chez 2042) à la précédente constellation, tout en préparant un grand entretien avec Benoît Jacques à propos de Little Did I Know (Du peux que je savais), hallucinant journal de bord de 384 pages à paraître au Tripode –
ayant donc quasiment en main le brelan gagnant de cette nouvelle saison, je jette un œil sur ce qui se trouve en bonne position dans la pile de bandes dessinées reçues récemment, qui n’est pas trop épaisse et contient d’assez belles choses à faire passer, même si parfois aux antipodes, esthétiquement, de ce qui attire mon regard – ce qui ne m’a pas empêché d’amorcer avec elles un dialogue qui m’évitera l’écueil (parfois appréciable) de l’aphasie.

Rêver la rivière, chez Futuropolis, cosigné par Aude Mermilliod & Edmond Baudoin, n’est pas un livre écrit et dessiné à quatre mains, mais à deux fois deux mains, l’un(e) et l’autre s’étant offert des espaces réservés, mais toujours ouverts à l’écoute de son ou de sa partenaire, avec une façon de faire, de raconter, de composer par images, profondément différente. La conversation qu’ils engagent par battement, chargée d’un vécu conséquent sur le plan du partage, de la transmission et de la création, prend un ton le plus souvent interrogatif sur ce qu’il est possible d’en faire. Dispensant par-ci par-là quelques mises au point (quelques échos de ce qui eut lieu, et dont on ne saura pas tout, heureusement, même si leur relation au départ et ses conséquences ne sont pas éludées), mais sans règlement de compte, ou alors comme on compte, tout en contant les avancées de chacun(e) dans un espace d’échange où l’on doit prendre soin de l’autre, sans que nul n’impose de position dominante : tout un travail ! Edmond Baudoin a une réputation qui ne s’est pas forgée en un jour – faut-il le préciser ? Il se raconte souvent en « homme à (jeunes) femmes », éveilleur, mentor, mais pas seulement : il faut le lire attentivement, et depuis longtemps, pour comprendre pourquoi il ne faut pas imprimer la légende. Plutôt la faire vaciller, ou montrer le revers de la médaille, puisque l’époque a changé, et que celui qui peut (et surtout a pu) passer pour prédateur (gentil, attentionné, amateur de relations toujours consenties, mais capable aussi d’abandons ponctuels) est devenu octogénaire. Même si son œuvre reste en permanence ouverte, et son corps, remarquablement entretenu ; même si l’énergie est toujours vive, le présent ne peut que se confronter au passé, et à un avenir plus incertain que jamais – d’où une certaine mélancolie qui n’est en rien susceptible de provoquer un abandon des outils du dessin, ou un renoncement au langage. Elle provoquerait plutôt son contraire : une joie de revivre, chaque jour, la possibilité de ne rien lâcher de ce qui a fait de lui un maître paradoxal, génialement autodidacte, rusé comme un sioux de l’arrière-pays niçois, et capable de mettre le pied à l’étrier à qui se met en quête de son regard et de son écoute sur son propre travail.
« C’est l’histoire d’un livre qui cherche à se faire » écrit Aude Mermilliod. « Ou plutôt Edmond et moi, nous essayons de rêver un livre ensemble. C’est un rêve complexe. / Dans quelques pages, Edmond va raconter que nous sommes lui et moi dans un train et qu’il m’y montre le début de ce même livre. » C’est du moins ce que ce dernier veut nous faire croire. Ce qui n’empêche pas qu’il y ait recherche de vérité dans ce livre, bien au contraire, d’autant plus qu’il arrive que la mort fasse incidemment acte de présence. Mais ce « vrai », il est nécessaire de le composer comme on le fait en musique. Ce qui est concret, c’est ce qu’on découvre sur les planches : le trait, les coups de pinceaux, les tâches, les couleurs – les blancs, et les textes, inscrits, déposés, peints, par l’une et l’autre, de manière clairement différenciée. Et n’étant un pur aficionado de bande dessinée (que je continue d’explorer par curiosité, et non pour en posséder une vision globale – seuls certains détails m’intéressent), j’en profite pour regarder de près le travail d’Aude Mermilliod, que je découvre, même si elle est loin d’en être à son premier essai. En voici une double page, la deuxième de Rêver la rivière :

Il arrive que le texte soit un peu envahissant (mais ils ont tant à dire ; ou plutôt à relancer) ; aussi ai-je la tentation de taire mes commentaires. Mais on peut néanmoins ajouter que la lecture de cet album aura suscité une forme d’apprentissage de « comment entretenir un lien », preuve ultime qu’il n’y a pas mensonge : ce livre cherche réellement à se faire – et pas seulement côté « contenu ». Donc : apprentissage de comment l’autrice fait état de sa propre recherche ; et simultanément : désapprentissage de ce qui est trop ancré du travail de l’auteur que je suis depuis maintenant plus de quarante ans. Mais s’il y a une constante chez Edmond Baudoin, c’est qu’il creuse inlassablement des pistes : qu’il reprend – recommence – sans fin son trait, sa musique dit-il, ce qui est à la fois terriblement naïf – et le conduit de temps à autre à de rares échecs graphiques – et incroyablement prospectif, l’entraînant bien au contraire vers de potentiels sommets de son art, aussi peu fermé à ce qui arrive que le sont certaines têtes qu’il dessine crâne ouvert. Voici maintenant la première double page de Baudoin dans Rêver la rivière, qui suit immédiatement celle d’Aude Mermilliod déjà montrée :

Frayer plus avant sur les pistes ouvertes par ces deux fois deux mains nous ferait dépasser les limites que nous nous autorisons nous-mêmes. Et même s’il nous est arrivé de buter sur certains passages, préférant ce qui prend l’empreinte du grand air dans lequel baigne souvent cette histoire (qui a don de déposer du mystère) à ce qui témoigne des certitudes manifestes de l’air du temps (même si au fond, c’est aussi ce qu’on entend par « l’incertain » qui tend cette histoire, nous conduisant à réinterroger ce qui vient trop facilement via les mots), cet album est incontournable pour qui désire en savoir plus sur ces formes de transmission en veine de réciprocité. Et ce qui compte avant tout, c’est comment ça remue, tels une rivière ou un rêve agités.

À l’Ombre des tours mortes (In the Shadow of No Towers) d’Art Spiegelman, paru une première fois en 2004 (en France chez Casterman) est un ouvrage qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. De prime abord assez déconcertant par sa forme, et surtout sa réalisation en carton épais à la manière des livres pour enfants qui donne à ces 40 pages un sacré volume ; puis devenant très vite, par la force de la tourne, familier : à la mesure du référentiel judicieusement choisi – citations, reprises, souvenirs, resurgissements, captures, dépôts mélancoliques – qui circule dans ce que l’auteur présente comme étant « un journal au ralenti ». Cette année, à l’occasion du 25e anniversaire des attentats du 11 septembre 2001, Flammarion en publie une nouvelle édition, de format un peu plus petit (21,5 / 30,8 cm au lieu de 24 / 34,7 ; avec 1 mm de plus côté épaisseur), augmentée d’une postface de deux pages, présentant un dessin inédit, se substituant favorablement aux deux précédentes, plus anecdotiques. Au premier contact, le résultat est acquis : c’est une réussite éditoriale que l’on relit, avec en tête ce qu’on a plus ou moins bien mémorisé, tout en faisant de belles découvertes – ce qui fait qu’on persiste et signe : ça tient la route. Bien joué !

« Le temps passe, et les souvenirs s’effacent », écrit Art Spiegelman. « On érige des monuments pour se rappeler que quelque chose d’important s’est produit, mais l’objet du souvenir ne cesse de changer. » Un peu plus loin il ajoute, non sans ironie : « Impossible de savoir si Donald Trump sera encore vivant quand ce livre paraîtra -même si, je l’avoue, j’ai ma préférence – mais s’il a disparu alors que vous lisez ces lignes, j’adresse mes condoléances à ses êtres chers (s’il en a) et mes félicitations au reste de la planète. » Gardons en tête que ces lignes ont été écrites à New York City, le 30 mai 2026 ! La préface de 2004 s’intitulait Le ciel tombe ; et la postface de 2026 : La chute continue… mais s’accélère ! On ne saurait mieux dire…

Jason est un auteur de bande dessinée norvégien qui a pris pour habitude d’adresser un grand merci à Lewis Trondheim à la fin de ses ouvrages, et de rendre hommage (souvent par jeu) à des personnalités du monde réel aujourd’hui disparues, comme Georges Perec dans Au-dessus l’Odyssée, ou Magritte, David Bowie, Marlene Dietrich dans La Mort à Trieste – ou mythiques, comme Nosferatu dans ce même ouvrage. On a déjà eu par deux fois l’occasion de souligner son humour retenu, sa manière graphique inimitable de représenter l’impassibilité, et sa fidélité au « gaufrier » de quatre cases identiques par page. À force minimalisme, décalage, et indifférence de traitement entre les faits et les humeurs, ses bandes dessinées peuvent paraître plus qu’étranges, et même engendrer une forme de malaise paradoxal, comme il en surgit sans prévenir dans les mondes en apparence trop tranquilles. Oublie ce monde cruel, son nouvel opus chez Atrabile, raconte « l’histoire de Nick Drake », un des météores les plus fameux de la scène musicale britannique – par sa discrétion comme par son talent – au passage des années 1960 et 1970. Il n’a réalisé que trois albums qui, pour moi – mais nul n’est obligé de me suivre – gagneraient à être remixés dans une version plus dépouillée : aussi dépouillée, disons, que cette bande dessinée de Jason, qui trouve le moyen d’être émouvante, tout en ne faisant aucun compromis susceptible de tirer une larme à celles et ceux qui regretteraient de ne pouvoir se frotter qu’à son fantôme.

Bien que loin d’être « muet », Oublie ce monde cruel est organisé autour de silences qui souvent expriment des non-dits, même si Nick Drake peut proclamer ouvertement, alors qu’il vient de déposer sans mot dire une bande magnétique qui deviendra rapidement mémorable (le master de son dernier album Pink Moon) : « J’ai échoué dans tout ce que j’ai entrepris ». On connaît la suite : le chanteur s’est suicidé à 26 ans, sans même attendre d’en avoir 27, comme les célébrités en devenir mythique. Ne connaissant pas vraiment cette histoire (contrairement à celle de Syd Barrett qui ne fut actif que jusqu’à 27/28 ans, mais qui a survécu jusqu’à 60), je fais confiance à Jason pour en avoir tiré le plus crucial – soit, une fois encore, les moments d’attente, le temps morts, les joies retenues, quelques liens fugaces et diverses chansons. Certains sont nés pour cette forme paradoxale de fortune qu’est l’infortune, ce sujet a été mille fois traité depuis des siècles (on songe, entre autres, à William Blake tel que cité dans Dead Man de Jim Jarmusch : « Some are born to sweet delight, / Some are born to endless night »), mais avec Drake, il l’est de manière singulière, à la mesure du dessin de Jason : de son sens de la formulation du temps qui passe, et ne passe pas.
2. Paz Boïra, née en 1972 à Valence en Espagne, a rejoint Bruxelles en 1991 pour étudier la gravure à l’École Nationale Supérieure d’Arts Visuels de la Cambre, et l’illustration et la bande dessinée à l’Institut Saint-Luc. C’est là qu’ont été créés le collectif Frigo Production et les éditions Fréon qui, quelques années après, fusionneront avec les éditions Amok pour former le Fremok (FRMK), qui publiera, à partir de 2004, ses livres. J’avais écrit, dans une chronique (publiée en mars 2022 à l’occasion de la parution de Malgré une fin proche) qui rendait compte de l’ensemble de son travail, et notamment d’un ses premiers livres, Ces leurres et autres nourritures (2008), que les images qu’elle compose paraissent énigmatiques, même si certaines renvoient à quelque chose de connu : des corps ou des parties du corps, des matières, des interpénétrations entre corps et matières, comme une comète pénétrant l’origine du monde, des animalcules, des paysages éblouis.

Même de nuit, sixième ouvrage de Paz Boïra au FRMK – petite somme de papier plongée dans une nuit sans égale où s’imprimeraient des monotypes colorés, des lignes pas toujours fermées mais cependant précises, et des mots aussi rares qu’inquiétants, ouvrant la possibilité d’un récit enragé, d’humeur vengeresse, aspirant cependant à autre chose qu’à une « destinée fatale », donc à la fois obscur et lumineux, comme arrachant à cette nuit une « nouvelle forme de vie » –, incite à une lecture silencieuse plutôt qu’à un déluge de commentaires. « Je me trouve à l’orée d’une forêt. / J’empoigne un sabre surgi du sol, / comme posé là pour moi. / / J’aime la sensation de son poids, sa matérialité qui m’invite à m’en servir. / / Je marche. Traverse un ruisseau. / Quand. / Du bruit. / Des voix / Qui m’interpellent. / / J’aperçois des gens derrière le buisson. Je les reconnais. Des gens qui m’ont fait du mal ? Membre de ma famille, grand-mère, amis, profs, médecins, politiciens, types malsains… / Alors / Une rage sans précédent s’enflamme en moi. / Une envie dingue de les tuer tous. »

À la manière d’un rêve, ce qui surgit au dormeur, à la dormeuse, n’est jamais défini comme étant potentiellement dangereux, voire mortel ou, au contraire, porteur d’espoir. Tout est affaire de sensations, de perception des traces, et de voyage intérieur dans l’espace-temps, où le « surgissement des entrailles de la terre » d’une sorte de Yéti, « réveillé d’un sommeil de mille ans » réjouit la conteuse et ses acolytes : « Je suis tellement émue et palpitante que je manque d’oxygène. / Par sa redécouverte, / la vie revient parmi nous / et la nature borde, tel un parent bienveillant, le lit de notre existence. » Il convient alors de se laisser aller, jusqu’aux dernières pages du livre, où l’on découvre les sources : Marguerite Yourcenar, Jean de la Croix, Daniel Odier, alors que l’histoire vient de s’achever dans un tourbillon aussi musical que graphique où la couleur retrouvée, même si jamais véritablement perdue dans l’obscurité, devient seul langage tissé d’infrabasses, battant la terre tandis que le sol tremble.

L’Averse, deuxième livre d’Aude Bertrand aux Éditions 2042 après Au Travers du rayon, conte une histoire en trois volets – L’entretien, L’infortuné, À l’abattu – qui prend pour prétexte « une pluie de serpents » qui s’est abattue sur Kutak, petite bourgade qu’on ne saurait précisément situer. Irracontable par des moyens autres que la bande dessinée, elle « met en scène » trois personnages – Pia, « une animatrice de radio qui vient d’échouer à un entretien d’embauche » (parce qu’elle n’a pas « la voix »), Felice, « un artiste sonore qui vient de manger par inadvertance un œuf de serpent », Otto, « un biologiste militant pour la protection de l’environnement » – qui ne se croiseront jamais. « La forme participe au récit et même si dans ce livre il y a beaucoup de texte, j’aime explorer les possibilités narratives formelles et muettes », nous dit l’autrice, ajoutant qu’elle réfléchit « beaucoup à comment amener le son dans l’image ». D’où cet artiste sonore dont on ne pourra entendre les œuvres ? Ou cette voix radiophonique qui flanche au moment de devoir annoncer cette invraisemblable pluie de serpents ? En tant qu’ancien praticien de la radio – de cette forme aujourd’hui disparue où l’on taillait dans la bande magnétique – je m’amuse à regarder comment Aude Bertrand dessine le travail de montage avec des ciseaux démagnétisés.

Mais, quand j’oublie la narration, et que je prends distance avec le dessin, ce qui me frappe, c’est le travail de la couleur, et pas seulement le « vert fluo » des serpents. On assiste, peu à peu, à l’élaboration d’un langage original, générant sa propre autonomie, qui suppose une forme d’apprentissage via une lecture proprement visuelle, comme il se doit en bande dessinée, si l’on désire sortir des poncifs de « l’histoire illustrée ». Bien entendu, l’autrice a aussi « des choses à dire » (et nous ne les dirons pas à sa place) ; mais, me semble-t-il, elle a surtout des choses à montrer, non pour démontrer que ce qu’elle avait à dire valait la peine d’être représenté sur la page, mais tout simplement pour donner à voir – et donc à entendre, puisque une bande son doit être composée à la lecture, et avec quelle liberté…, le tout à la frontière du réel et de l’imaginaire : « Ce qui m’intéresse c’est d’explorer cette frontière […]. Même si une averse de serpents reste un phénomène improbable, la référence à ces pluies d’animaux [certaines études plus ou moins scientifiques prétendant expliquer les chutes de poissons ou d’oiseaux] empêche de glisser dans un monde totalement fantastique. » Un monde plutôt animé par la paranoïa, l’inquiétude, et la folie de vouloir à tout prix le sauver. Le résultat est vraiment curieux, non seulement par ce qu’il tente de nous faire passer, mais aussi et surtout, par cette recherche du comment s’y prendre – comment opérer des tensions entre le récit, le dessin, et la couleur : comment abstractiser ce qui ne doit pas sonner comme un simple message, tout en ne laissant pas dépérir le sens. Aussi les animaux auront le dernier mot – ce qui n’est pas plus mal.

Le Parc Saint-Rien de Margaux Meissonnier, à L’Employé du moi, est le quatrième ouvrage de cette autrice diplômée en illustration aux Arts-Déco de Strasbourg en 2017 (les trois premiers ayant été publiés aux Éditions Magnani). Bien que d’esthétique et de mode de narration profondément différents de ceux d’Aude Bertrand, on pourrait reprendre à son sujet certaines remarques qui viennent d’être déposées, à propos notamment du dessin et de la couleur – le dessin « souple rendant ses sujets à la fois mous et gracieux », l’encre diluée, l’aquarelle, changeant, certes, la donne, mais non l’esprit. Ce qui retient d’emblée l’attention et requiert de laisser tomber certaines réserves (en ce qui me concerne, une résistance à toute forme de néo-surréalisme, même s’il me paraît clair qu’en bande dessinée, ce n’est pas une si mauvaise idée, alors qu’en peinture, aujourd’hui, mieux vaut s’abstenir), c’est la dynamique du projet, moins courante qu’on ne l’imagine, qui impulse cette quête de liberté propre au terrain vague – ce lieu plus ou moins (in)déterminé dont il est question dans Le Parc Saint-Rien : « On va où ? Au terrain vague. Marrant… c’est là où tu as abandonné tes certitudes. »
Quant à l’histoire (à ne surtout pas raconter, comme toujours, surtout quand elle « marche »), elle se passe dans ce fameux parc, mais en mettant ses pas sur ceux des travailleurs, des travailleuses : des techniciens de surface et des gardiniers (il y a plaisir à relever ces mots d’usage courant légèrement transformés) en lutte contre la direction (rien de neuf, même si tout est neuf). Et, de page à page, cette histoire donne rapidement quelques fruits (ou plutôt des « frouits »), bien plus graphiques que comestibles, même si tout se digère sans problème en ces lieux où la légèreté, l’humour, règnent, malgré les cadences infernales exigées par ceux (celle) d’en haut. Un indice, quand même : un des personnages principaux, Arlaime, doit « aplanir un terrain vague pour le lendemain où aura lieu un math de bootball ». Ce faisant, il rencontre Fleur, un végétal de petite taille qui parle. Il l’a malencontreusement arrachée à la terre au début de ce travail impossible, et il souhaite repiquer dans un meilleur lieu. Leurs échanges s’engagent, tandis que l’exploration du Parc suit son cours.

Pour le reste, il faut se rendre sur place, tourner les pages, s’offrir quelques arrêts sur image, ainsi que nombre d’allers-retours selon l’humeur du moment, avec le risque de s’y retrouver enfermé la nuit – ce sera alors dans votre tête que se joueront les prolongations.
3. 16 septembre. Toujours en attente de Sunday, continuant ma lecture de Little Did I Know tout en esquissant quelques questions à envoyer à Benoît Jacques, l’heure de prendre congé a sonné. Mais comme il reste un peu d’espace avant l’apposition du « signe de trop » et qu’il y a toujours quelque regret à devoir zapper des ouvrages lus et appréciés, profitons-en pour signaler deux albums parus chez Dargaud : l’un de Mathieu Sapin, devenu expert es-reportage, l’autre de Florence Cestac (ici associée à Serge-Antoine Guéron) qui excelle dans l’art de la biographie dessinée – biographie imaginaire cette fois, mais nourrie d’expériences vécues : « où tout est inventé et pourtant tout est vrai ».

En liberté de Mathieu Sapin, qui paraît dans le label « Charivari », traite de lieux de privation de liberté, qu’il a visité carnet et crayon en main : douze mois d’immersion avec Dominique Simonnot, Contrôleuse générale de ces espaces impénétrables pour le commun des mortels, tels l’établissement pour mineurs de la Valentine à Marseille, les prisons de Nantes et de Vendin-Le-Vieil (où le premier quartier de haute sécurité est entré en service en juillet 2025, sous la houlette de Gérald Darmanin), la clinique psychiatrique de Bully-les-Mines, le centre de rétention administrative de Geispolsheim, etc. Et c’est terrifiant, voire cauchemardesque : le reporter, qui se dessine comme à son habitude sans se faire de cadeau (ce qui ne peut que le rendre sympathique), n’en revient pas, notant avec précision tout ce qui se trouve à portée de regard, toujours en éveil. Il peut même parfois se produire une scène cocasse – l’humour n’étant pas totalement absent de cet album. Mais c’est la misère carcérale qui nous est rapportée en premier lieu, les conditions de détention indignes, et le fatalisme qui en résulte chez les personnes concernées.

Que faire ? De bonnes questions sont posées, divers témoignages sont rapportés, sans pour autant trouver de réponses permettant d’améliorer la situation. Dominique Simonnot, qui n’a cessé d’alerter les autorités et de sensibiliser le grand public, est en fin de mandat. « En France, on adore punir. On adore enfermer. Sur le volet pénitentiaire, on est parmi les plus mauvais élèves », dit-elle, « c’est pas pour jouer les cassandre, mais un jour il va y avoir un gros drame ». Mathieu Sapin : « Difficile de soutenir tout ça… Ça peut donner envie de se replier sur soi-même, se couper du monde », ce qu’il n’a pas fait, heureusement, en conscience du caractère inestimable d’être en liberté. Alors, merci à lui d’avoir lâché les politiques et les people (dont il parle aussi très bien) pour un sujet plus difficile, car plus sensible. En espérant qu’il revienne un jour à la pure fiction – souvenons-nous de son Journal de la jungle publié à L’Association, dont on est en droit d’attendre, avant qu’il ne soit trop tard, une forme de reprise.

Oui chef ! de Florence Cestac & Serge-Antoine Guéron est aussi, à sa manière, un livre de témoignage sur un milieu terrifiant – celui de grande cuisine – où les apprentis et autres petites mains (ou grosses paluches, ça dépend) se crèvent à la tâche sous la houlette de chefs parfois étoilés, aussi brutaux que clairement infatués : de véritables dictateurs. Comme je ne suis pas adepte de haute gastronomie (mais sans aller jusqu’à dire comme Gilles Deleuze que manger me dégoute – j’apprécie quand même les bons mets), et donc n’allant que très peu au restaurant, j’aime comment Florence Cestac traite de ce milieu, non sans violence graphique : le chef (à qui il faut toujours dire oui) en prend pour son grade. Bien documentée par un scénariste compétent et lucide, qui a passé un CAP de cuisinier tardivement (à 30 ans) avant de devenir « chef d’une brigade de 10 personnes » puis de quitter les fourneaux en 1996 pour fonder « un cabinet de recrutement de talents dans le domaine de la restauration et de l’hôtellerie » – donc partant concrètement de son expérience –, la dessinatrice donne le meilleur d’elle-même, accentuant volontiers le trait jusqu’à une relative vulgarité, assumée, mais associée à une tendresse non simulée : se plaçant davantage du côté de la grand-mère du narrateur qui a humblement assuré aux fourneaux dans l’excellent « routier » qu’elle a créé. La morale de cette fable, c’est qu’il convient de toujours revenir à la source ; et, refusant toute forme de notation : faire de son travail un plaisir.

17 septembre. Rude journée, comme on aimerait en vivre tous les jours. En trois temps. 1. Projection de Notre salut, film d’Emmanuel Marre. Compte-rendu (le film commençant à faire son chemin dans la tête, se bonifiant à chaque respiration) dans le prochain Terrain vague. 2. Accrochage de somptueux originaux d’Yves Chaland à la galerie Antoine Mathon qui vient d’ouvrir au 19 rue Racine à Paris. Un très grand espace découvert par hasard en flânant. Les prix rendant ces dessins et planches inaccessibles, on se replongera dans les albums en rentrant. 3. Importante exposition F’Murrr à la Mairie du 5earrondissement de Paris – commissariat : Lucie Servin, avec l’expertise du Fonds de dotation F’Murrr au futur (Barbara Pascarel et Elisabeth Walter) – dans le cadre du Festival Formula Bula, qui nous réserve, du 25 au 27 septembre, bien d’autres surprises. Elle reste ouverte jusqu’au 9 octobre, du lundi au dimanche, de 19h à 17h, le jeudi de 10h à 19h (à suivre)
Aude Mermilliod & Edmond Baudoin, Rêver la rivière, Futuropolis, août 2026, 200 pages, 26€
Art Spiegelman, À l’Ombre des Tours Mortes, Flammarion, septembre 2026, 40 pages, 32€
Jason, Oublie ce monde cruel, Atrabile, août 2026, 104 pages, 15€
Paz Boïra, Même de nuit, FRMK, septembre 2026, 120 pages, 23€
Aude Bertrand, L’Averse, Éditions, 2042, septembre 2026, 160 pages, 26,50€
Margaux Meissonnier, Le Parc Saint-Rien, L’Employé du moi, août 2026, 200 pages, 24€
Mathieu Sapin, En liberté, Éditions Dargaud « Charivari », août 2026, 96 pages, 21,50€
Florence Cestac & Serge-Antoine Guéron, Oui chef !, Éditions Dargaud, août 2026, 64 pages, 17,50€