Nathaniel Rich : « Quelle valeur accordons-nous vraiment au futur ? » (Perdre la terre)

Les lecteurs français avaient découvert Nathaniel Rich via Paris sur l’avenir, sidérante dystopie réaliste, une alliance de mots qui n’a plus rien de paradoxal quand le climat se dérègle. Le sujet est bien de Perdre la Terre. Là est l’Histoire de notre temps, titre et sous-titre de l’essai de Nathaniel Rich qui vient de paraître en France.

La science fiction est sans doute l’une des formes littéraires privilégiées pour saisir la crise, une mise en perspective de nos avenirs, une fiction à peine décalée de nos présents incertains. Dans le roman de 2015, Paris sur l’avenir, Nathaniel Rich nous donnait à lire New York sous les eaux et nos paranoïas contemporaines, la manière dont nos sociétés peuvent (ou pensent pouvoir) tout prévoir, tout calculer et tirer du profit de ces peurs, selon une économie reposant sur notre « culture du risque » : « Le principe numéro un dans l’investissement c’est que le chaos génère des opportunités financières. Et l’époque était au chaos ». Le capitalisme peut tout absorber, même ces fins et catastrophes dont Nathaniel Rich rend inlassablement compte, dans ses enquêtes comme ses récits (il en parlait, ainsi que du changement climatique dans l’entretien qu’il m’avait accordé pour Mediapart en 2O15 et qui peut être visionné intégralement ici).

Ce chaos est au centre, toujours, d’une enquête, Losing Earth, Perdre la Terre — comme on perdrait la tête —, sous-titrée Une histoire de notre temps. Il ne s’agit plus d’avenir et de prospective mais d’un passé récent, la fin des années 70, quand il aurait été possible d’infléchir le scénario catastrophe dans lequel nous sommes désormais pris. Ce questionnement du passé ressort d’une même volonté de sonder un ici et maintenant — depuis hier dans l’essai, depuis demain dans Paris sur l’avenir. Les strates temporelles se mêlent, conditionnels du passé, de nos passés, de nos écritures passées d’un avenir annoncé, dès l’épigraphe du livre, tirée des Proverbes :

De l’Ancien Testament à aujourd’hui, une même menace et des écrits pour l’annoncer, mettre en garde l’homme qui perd la tête en même temps que la terre. Le livre de Nathaniel Rich documente une décennie, celle où nous aurions pu prendre enfin conscience du désastre à venir, l’enrayer, prendre des mesures contre le réchauffement climatique et ses conséquences. L’introduction de son essai commence par cette phrase, implacable : « À peu près tout ce que nous comprenons du réchauffement climatique à l’heure actuelle était déjà compris en 1979. Et peut-être mieux compris ». Pourtant, aujourd’hui 9 Américains sur 10 ignorent ces faits scientifiques ou les nient et leur Président, Donald Trump, éructe que le réchauffement climatique est une invention des Chinois pour nuire à l’Occident. Le pacte faustien de l’humanité avec les combustibles fossiles est toujours d’actualité — poids de l’ignorance, des lobbys, d’un système qui confond greenwashing avec réelles mesures scientifiques et sociales.

Nathaniel Rich le rappelle dès les premières pages de Perdre la Terre : l’effet de serre n’est pas qu’une métaphore née au XXe siècle, c’est une réalité, celle d’un réchauffement climatique liée à la combustion du charbon, du pétrole et du gaz, de ces « quantités de plus en plus obscènes » de dioxyde de carbone rejetées dans l’atmosphère et le scénario de l’accord de Paris sur le climat (« d’ores et déjà enterré ») espérant limiter ce réchauffement à 2° C. est une utopie. Nous avons une chance sur vingt d’y parvenir… or dès 3°, « minimum réaliste à envisager », c’est « la certitude d’un désastre à court terme : les glaces de l’Arctique cédant la place à des forêts, l’évacuation de la plupart des grandes villes côtières, une famine à grande échelle ». A 4°, « l‘Europe connaît une sécheresse permanente ; d’immenses régions de Chine, d’Inde et du Bangladesh se transforment en désert ; la Polynésie est engloutie par l’Océan ; le fleuve Colorado se réduit à un filet d’eau ». A 5°, c’est « la possible disparition de la civilisation humaine ». Impossible de fermer les yeux ou d’espérer que le pire n’est pas déjà là : canicules, incendies, inondations, extinction des espèces, déserts en expansion, migrations, conflits autour des ressources naturelles… Le pire est sous nos yeux, phénomènes que nous voulons croire isolés, dont nous refusons de comprendre qu’ils forment un récit complet dont le dénouement est de plus en plus proche. Ce n’est pas un scénario de science-fiction mais bien celui de notre présent et de notre futur proche.

Le pire est sans doute que les mesures urgentes qui sont désormais la seule condition de notre survie en tant qu’espèce auraient pu être prises dans la décennie 1979-1989. Des scientifiques et climatologues avaient alerté les pouvoirs politiques, avaient été entendus, mais les lobbys industriels ont dépensé des milliards de dollars pour arrêter les projets de lois envisagés (« transition des combustibles fossiles vers les énergies renouvelables et le nucléaire, des pratiques agricoles plus sages, une reforestation, l’instauration de taxes carbone »). La négation de l’évidence n’est pas seulement un aveuglement lâche, c’est un parti pris économique, libéral (voire libertarien) et capitaliste, avec la violence et l’exploitation (des ressources, de la nature, des humains et non humains) comme pierres angulaires.

 

 

 

 

 

Pourtant, dès la première conférence mondiale sur le climat (Genève, février 1979), des scientifiques de 50 États avaient affirmé le caractère « nécessaire et urgent » d’une réaction assortie de mesures concrètes. Au printemps 1979, alors que Jimmy Carter venait de faire installer des panneaux solaires sur le toit de la Maison Blanche, Le Syndrome chinois, film de James Bridges, et Un lointain miroir, essai signé Barbara Tuchman, s’installaient en tête du box office et des listes de meilleures ventes de livres aux USA. Tout était en place, faits et récits de ces faits, mesures à prendre, perspectives offertes par la fiction…

Le  nœud du problème est identifié depuis des années, avec les articles de Gordon MacDonald, les rapports du comité Jason (ton neutre pour énoncer des conclusions « cauchemardesques »), avec les alertes lancées par Rafe Pomerance. Pomerance et MacDonald se lancent « dans une grande tournée CO2 (…) MacDonald déroulant méthodiquement l’aspect scientifique des choses, tandis que Pomerance se chargeait de placer les points d’exclamation aux bons endroits ».

Jimmy Carter, sensibilisé à la question écologique comme aux conséquences économique de la crise pétrolière, entend et ses conseillers se penchent sur l' »apocalypse climatique » annoncée par MacDonald et le rapport Charney finit par acquérir « l’autorité d’un fait établi », mettant en garde contre les conséquences cataclysmiques d’une politique attentiste : l’ampleur du dérèglement climatique comme du réchauffement est « proportionnelle aux pouvoirs de la technologie », en expansion constante depuis la première révolution industrielle. Notre espèce a désormais en main deux moyens aussi efficaces l’un que l’autre pour « se suicider » : en appuyant sur le bouton nucléaire (solution rapide) ou en ne prenant aucune mesure contre les émissions de dioxyde de carbone et l’effet de serre (solution plus lente mais « menace tout aussi mortelle »).

Le culte du progrès, du confort, la course en avant de nos technologies ont masqué les conséquences : « L’effet avait été séparé des causes. Au fur et à mesure que nos technologies gagnaient en sophistication, notre comportement, lui, se faisait de plus en plus puéril. Alors que nombre de nos activités quotidiennes requéraient la combustion de grandes quantités de carbone, nous n’étions conscients que de manière passive et périphérique du vrombissement de nos climatiseurs, du clic des interrupteurs allumant nos ampoules, du grondement de nos moteurs à combustion interne. Mais la dette ne s’accumulait pas moins ».

Les alertes se multiplient durant cette décennie, signés de géophysiciens, climatologues, de l’anthropologue Margaret Mead, des individus entendent mais rien ne débouche sur aucune prise de conscience réelle des pouvoirs politiques et des grandes entreprises qui sacrifient « le coup d’un risque à long terme » sur l’autel des colossaux profits à court terme. Si le climat a été stable pendant des siècles, pourquoi cesser de considérer cette stabilité comme une norme intangible ? Pourquoi changer de comportements ou de politiques ? comment changer nos perceptions du passé comme de l’avenir ? La révolution industrielle a pourtant changé, sur des échelles exponentielles, les données du problème et la grille depuis laquelle le passé peut nous servir de guide ou de référence… Et « quelle valeur accordions-nous au futur ? », nous sentons-nous même concernés par le devenir des ressources en particulier et de la planète en général ? Pour les élus, le long terme ne s’étend jamais au-delà de leur mandat ; pour les industriels, le profit se réalise à court terme : les lobbys vont rapidement étouffer les mesures envisagées, la mondialisation des intérêts complexifiant encore les données du problème.

L’exemple que donne Nathaniel Rich dans le chapitre 5 de Perdre la terre est tout particulièrement éloquent : suite à la publication du rapport Charney, Exxon, géant pétrolier américain, crée son propre programme de recherche sur le dioxyde de carbone. Mais il ne s’agit pas de réfléchir aux moyens de minimiser les impacts environnementaux mais de savoir « dans quelle mesure la compagnie pouvait être tenue pour responsable de ce réchauffement »… L’ensemble du livre égrène les rendez-vous manqués : Carter signant un Energy Security Act en 1980, quelques mois avant l’élection de Ronald Reagan qui va mettre un point final à toutes les lois envisagées et un point d’honneur à détricoter tout ce que son prédécesseur avait commencé à mettre en place… au point d’inquiéter son propre parti tant sa « Bliztkrieg antiécologiste » est radicale.

Il faut se plonger dans l’enquête capitale et ultra-détaillée de Nathaniel Rich appuyée sur deux années de recherches, des centaines d’entretien et un article fleuve publié dans le New York Times en août 2018, pour mesurer l’ampleur et les conséquences sur notre avenir de notre rendez-vous manqué avec la Terre. Un immense ratage avec, pour acmé, le premier sommet international sur le réchauffement climatique, à Noordwijk en 1989, et le déni du gouvernement Bush père qui a bloqué toute solution. « Tout le monde savait » pourtant pendant des décennies les dirigeants politiques se sont contentés de donner l’impression de soutenir des mesures en faveur du climat sans jamais prendre d’engagements fermes. Nous avons su, nous savons et ce n’est plus aux « symptômes » qu’il faut s’attaquer mais au déni et à notre incapacité à agir. Si « toutes les conversations ou presque que nous pouvons avoir en 2019 au sujet du changement climatique » étaient les mêmes en 1979, quelque chose a changé : des solutions existent et Nathaniel Rich les détaille dans l’épilogue de son essai. Mais elles supposent une prise de conscience individuelle et collective, ce dont nous semblons encore incapables.

Lorsqu’un élu démocrate du Tennessee nommé Al Gore se lance, durant la même décennie, dans son combat pour l’écologie, il perçoit combien la situation est celle d’un scénario : « Dans les histoires d’environnement et de santé, on retrouvait tous les éléments de la narration classique : des méchants, des victimes et des héros », avec un personnage central occupant les fonctions « de narrateur, de chœur antique et d’autorité morale ». Décider d’alerter, provoquer des audiences toutes les semaines, « c’était comme concevoir le story-board d’une série judiciaire » autour de « sujets possédant l’intensité dramatique nécessaire », la santé (les dangers du sel, le cancer) et pourquoi pas l’effet de serre ? Son chef de cabinet doute du plot promis par l’effet de serre : « Il n’y a pas de méchants (…). Et puis qui est la victime dans cette histoire ? ».
Réponse du « rusé » Al Gore : « Si nous ne faisons rien (…), nous finirons tous par être les victimes »…
Ou les méchants, objecte Nathaniel Rich.

En effet, à nous d’écrire le scénario désormais, depuis l’énorme ratage des années 80 et sa « mauvaise science fiction » malgré les coups de semonce (dont l’annonce d’un trou dans la couche d’ozone en 1985), à nous de l’écrire dans la conscience aiguë d’une urgence plus que jamais vitale. Si les années 80 au centre de l’enquête ont vu « ce qui avait d’abord été un problème scientifique (…) se transformer en histoire politique », à nous de remettre les faits scientifiques au cœur de l’engagement et des décisions politiques.

Nathaniel Rich, Perdre la terre (Losing Earth), trad. de l’américain par David Fauquemberg, Seuil, Éditions du Sous-Sol, mai 2019, 288 p., 17 € 50 — Lire un extrait