Il ne faut pas croire que La Guerre éternelle d’Olivier Rolin, malgré son sous-titre, ne parle que de Troie. C’est bien d’une permanence de la guerre, d’une certaine conception de la guerre et de l’Histoire que traite ce livre, comme le souligne l’exergue emprunté à Walter Benjamin, rappelant que l’ange de l’histoire, tourné vers le passé, ne voit « qu’une seule et unique catastrophe ». Troie est l’autre nom de cette guerre éternelle à laquelle les hommes se livrent et, plus surprenant, l’autre nom de l’amour.
La chute de Troie, qu’Olivier Rolin décrit en des pages qui nous rappellent les corps qui tombent du 11 Septembre, « c’était hier, aujourd’hui, c’était demain ». Troie est le chiffre et la lettre des guerres à travers les âges. L’écrivain se rend dans les environs de la ville tombée dans l’Antiquité, chantée par Homère, après avoir lu et relu l’abîme qu’est L’Iliade et plongé dans son « âpre mélancolie » (Borges), lu et relu tant et tant de textes sur cette épopée qui contraste avec L’Odyssée. L’Iliade ce sont « des chants multiples jetés au vent, destinés à se perdre, mais non », un aède aveugle les assemble, lui aussi fiction peut-être. C’est sur la trace de textes innombrables sur une légende, sur un lieu impossible à cerner, sur une guerre qui n’a peut-être pas eu lieu que part Olivier Rolin, il veut voir, il va voir, avec Levent Yilmaz, Emmanuel Lascoux et François Hartog, manière aussi de faire retour à sa jeunesse militante, à ses combats intellectuels et politiques, à ses premières lectures d’helléniste.

Si sa mélancolie le pousse à se sentir « périmé », en ce qu’il est homme de l’écrit, « de papier et d’encre », des lettres, des livres et non de l’IA et des réseaux sociaux, c’est une épopée drôlissime que nous offre Rolin, avec francs éclats de rire, quand on suit les tribulations des quatre camarades sur les traces de Troie. C’est aussi une réflexion amère sur un moment, un lieu et un livre « archétype de toutes les guerres d’extermination », Srebrenica, Hiroshima, Marioupol, Gaza, sur l’histoire qui « se conjugue au futur antérieur ». C’est encore un livre d’amour quand l’auteur évoque un amour perdu, sa passion pour une Andromaque d’aujourd’hui, « woman of Troy », rencontrée en 1995 dans une ville bombardée et assiégée — « ne pas avoir su la rendre heureuse est une des fautes de ma vie ».
Jane Birkin est Hélène, Andromaque, les Troyennes, toutes les femmes, comme Troie est toutes les villes rasées. Toutes deux sont l’« allégorie de la perte de ce à quoi une vie est attachée ».
Somptueux livre, dense, drôle, puissant que La Guerre éternelle, des hommes entre eux, d’un homme contre les fantômes de son passé. Au moment de son départ, Olivier Rolin écrit qu’il se trouve « même des rêveurs pour penser que la littérature était la vraie vie, ou que le monde était fait pour aboutir à un beau livre ». Oui, il s’en trouve et La guerre éternelle est de ces livres qui concentrent le monde, sont la vraie vie, la seule qui mérite d’être vécue.
Olivier Rolin, La Guerre éternelle, Gallimard, août 2026, 244 p., 20 € — Lire un extrait