En vacances, un couple récemment formé et fort préoccupé de ce nouvel amour m’a posé cette question : es-tu romantique ?
Par fierté, et car leur amour qui se nourrissait du regard d’autrui commençait à m’exaspérer, j’ai répondu non et renchéri sur l’aspect narcissique du romantisme.
Puis je me suis interrogée : ai-je déjà aimé de manière non narcissique, sans me complaire dans le fantasme ?
La première fois que je suis tombée amoureuse, j’avais 11 ans, il s’appelait Raphaël. Son autoportrait datait de 1506 et j’ai espéré que, malgré les siècles, il m’aime en retour.

Et puis rapidement il a fallu me tourner vers les « vrais » garçons, lieu de déceptions. Fort heureusement les déceptions amoureuses ont réussi à exalter de nouveau le drame romantique que l’adolescente en moi attendait.
Un jour, j’ai lu Arria Marcella – souvenirs de Pompéi de Théophile Gautier, et je me suis sentie enfin comprise, car qui d’autre qu’un incurable et total romantique pouvait raconter l’amour désespéré que peut susciter une œuvre d’art ?
C’est l’histoire d’Octavien, qui découvre, en visitant le musée archéologique de Naples, un morceau de cendre noir coagulé qui a épousé le contour de la poitrine d’une femme tuée lors de l’explosion du Vésuve. C’est le coup de foudre : « Cette catastrophe, effacée par vingt siècles d’oubli, le touchait comme un malheur tout récent ; la mort d’une maîtresse ou d’un ami ne l’eût pas affligé davantage, et une larme en retard de deux mille ans tomba. »
Gautier décide que l’amour transcende la distance du temps et Octavien se retrouve à Pompéi, en l’an 79 ap. J. -C., rencontre Arria Marcella et l’aime le temps d’une nuit avant que cette parenthèse temporelle ne se referme.
Mais ce qui m’a le plus marquée, c’est ce que dit la riche et belle Aria Marcella : « On n’est véritablement morte que quand on n’est plus aimée, ton désir m’a rendu la vie, la puissante évocation de ton cœur a supprimé les distances qui nous séparaient. »
Et je pense qu’est resté en moi, malgré ma revendication de cynisme et de détachement, cette croyance que cet amour impossible est un amour « vrai », pur.
Cette émotion me saisit de nouveau dans le musée de l’Acropole à Athènes, face au fragment W.V 9-10 de la fresque du Parthénon. Deux hommes sont représentés : un homme, de face, le visage partiellement effacé, nu. Le deuxième, de profil, à cheval sur un étalon qui semble commencer à s’impatienter.
C’est le premier homme qui me fascine. Son corps nu est incroyablement calme, il porte une chlamyde sur ses épaules – grande pièce de tissue de 2 mètres, apanage des militaires grecs de l’époque. Il tient les rênes de son cheval dans la main droite et un strigile, une sorte d’étrille pour gratter la saleté de sa peau après le sport, dans la gauche. Il a l’air si calme, le regard tourné derrière lui. Il attend.
De lui, je suis amoureuse. De ce visage partiellement détruit, de cette nudité parfaite et sans honte, de cette paix calme qui émane de sa posture.
Des millénaires nous séparent, pourtant quelque chose me frappe. Il me semble bien plus réel que moi, bien plus tangible. Il va me survivre de manière certaine et continuer d’émouvoir celui qui le regarde, inspirer de nouvelles émotions. Alors, est-ce du romantisme ou simplement l’admiration de la beauté ?
Cet amour-là est-il « moins vrai » que l’amour du couple me demandant si je suis romantique ?
C’est la question de Sabrina Calvo dans Les nuits sans Kim Sauvage, publié aux éditions la Volte. Dans un futur dystopique pas si lointain, la mode est le centre de tout, de l’identité, de l’économie, de la possibilité d’émancipation et simultanément de l’aliénation. Et cela dans deux mondes : l’Ouvert et le Clos, qui se côtoient.
L’Ouvert est un monde virtuel où les gens préfèrent vivre de manière quasi permanente ; le Clos est notre monde « réel », tangible où nous sommes coincés dans et avec nos corps. Dans cet entre-deux, Victoire, passionnée de mode, met toute son énergie pour réussir et semble pouvoir accéder à la reconnaissance grâce à Maria Paillette, son assistante virtuelle qui lui assure une réussite fulgurante. Pourquoi ? Car Maria Paillette est folle amoureuse de Vic. Et soudainement, je renâcle : un amour digital me semble « faux ».
Je me rends bien compte de l’absurdité : je suis encline à accepter pleinement l’amour à destination d’une sculpture mais pas celle d’une Intelligence artificielle.
Pourtant, j’ai le sentiment qu’aimer une œuvre d’art c’est aimer l’impossibilité de cet amour, alors que les intelligences artificielles obéissent et entrent en compétition avec nous.
Alice Rohrwacher rajoute une couche à ma confusion avec son très beau film la Chimère sortie en 2023. Arthur – Josh O’Connor – un pilleur de tombes étrusques, un tombaroli anglais – a un talent étrange : ressentir le vide. Hanté par son premier amour Beniamina, il la cherche dans chacun de ses pillages, tel un Eurydice profanateur. Découvrant la tombe d’une femme de pierre, ancienne de 2000 ans, la figure de l’être aimée et perdue et l’œuvre en pierre immuable se superposent, mettant au même niveau la femme aimée et la sculpture.

Peut-être que ce double amour n’est pas excluant mais englobant. Notre amour pour notre conjoint.e, projection d’un fantasme et d’une idée que nous avons, est aussi vrai que mon amour pour le portrait de Raphaël ou celui de Victoire pour son assistante virtuelle.
Dans ce monde contemporain ou tout semble se mélanger de plus en plus, où nous scrollons et créons notre identité en ligne, il ne me semble ni absurde ni impossible que tout se renverse en permanence, et que le vrai et le faux s’interpénètrent : « Ce que nous découvrons, ce que nous aurions voulu découvrir, c’est une forme d’existence libérée de ce que nous avons vécu de l’autre côté, dans le Clos. Tout s’aplatit. Il n’y a plus de Clos ni d’Ouvert. Nous avons avalé l’autre monde, et il nous a retournés en lui. » (Sabrina Calvo)
Sabrina Calvo, Les nuits sans Kim Sauvage, Folio/SF, mars 2026, 400 pages, 10,50€.