Pourquoi, cette année encore, la rentrée littéraire reconduit-elle avec une telle insistance la scène familiale comme lieu privilégié de la fiction : figures parentales disparues ou défaillantes, enfances marquées par la blessure, silences transgénérationnels, secrets de filiation, héritages énigmatiques, archives exhumées et photographies à partir desquelles l’écriture entreprend moins de restituer les morts que d’interroger ce qui, d’eux, continue d’agir dans le présent ? La question pourrait sembler relever de la sociologie éditoriale. Elle mérite pourtant d’être déplacée vers la psychopathologie sociétale. Car finalement la répétition elle-même fait symptôme.
Ce qui fait ainsi retour, avec une remarquable insistance, dans la littérature contemporaine ne saurait sans doute être rapporté aux seules déterminations du marché éditorial, à ses attentes supposées ou aux formes de reconnaissance qu’il organise. Quelque chose insiste dans cette convocation répétée de la scène familiale. Or cette insistance même invite la psychanalyse à déplacer la question : moins chercher ce qu’elle signifierait que tenter de saisir ce qui, en elle, fait retour précisément de ne pouvoir s’écrire — ce qui, pour reprendre la formule lacanienne, « ne cesse pas de ne pas s’écrire ».
La famille s’est progressivement imposée comme l’une des scènes privilégiées de la littérature française contemporaine. Là où le récit organisait autrefois ses déplacements autour de l’expérience de la guerre, de l’aventure ou du voyage, il semble désormais privilégier un mouvement moins géographique que généalogique : non plus partir, mais remonter. Remonter le fil d’une filiation, reconstituer une généalogie lacunaire, assigner une origine à la blessure, interroger un silence maternel, restituer à la violence paternelle son histoire, donner enfin un nom à ce qui s’était transmis sous la forme du secret. Le roman familial, au sens que Freud donne à cette expression, paraît ainsi avoir débordé l’espace de la clinique pour devenir, sinon un genre éditorial à part entière, du moins l’une des matrices narratives dominantes de la littérature contemporaine.
La rentrée 2026 en offre une illustration presque clinique. Dans Le Nénuphar d’Alexandrine Descotes, l’interrogation sur une naissance par fécondation in vitro conduit à remonter vers un drame familial enfoui dans les années 1950 ; Les Traversées de Flora Blanco Folch se construit autour d’une enquête sur une arrière-grand-mère partie de Galice pour le Brésil, comme si l’exil et ses étonnants silences détenaient encore une part de la vérité du présent ; La Maison du lac de Marius Loris Rodionoff revient, quant à lui, sur une généalogie d’émigrés russes. Des livres très différents, certes, mais toutefois animés par un même geste : remonter. Remonter vers les parents, les grands-parents, les lieux quittés, les secrets, les photographies et les récits incomplets pour demander au passé familial de fournir au présent, en définitive, une clé. Ce déplacement n’est pas sans conséquences théoriques.
Lorsque Freud élabore, en 1909, la notion de roman familial des névrosés, il ne désigne nullement la restitution, supposément véridique, d’une histoire familiale dont le sujet pourrait reconstituer après coup la cohérence. Il met au contraire au jour le travail de fiction par lequel l’enfant remanie ses origines, transforme ses appartenances, idéalise ses ascendants ou leur substitue, en imagination, d’autres figures. Le roman familial ne vient donc pas raconter une vérité préalable du sujet puisqu’il constitue déjà l’une des constructions par lesquelles celui-ci tente de donner forme à l’énigme irréductible de sa propre origine. Or une part de la littérature contemporaine semble procéder selon un mouvement contraire : non plus élaborer une fiction à partir de l’énigme des origines, mais chercher, derrière les constructions du récit familial, une vérité supposée capable d’en épuiser le sens. L’identité du père, le silence de la mère, les compromissions d’un grand-père, les préférences au sein d’une fratrie, la honte demeurée sans parole deviennent autant d’indices à partir desquels le sujet entreprend de reconstituer la causalité de sa propre histoire. À l’horizon de cette enquête se dessine alors une question insistante : quel événement antérieur permettrait enfin de rendre intelligible ce que je suis devenu ?
La prolifération de tels récits paraît ainsi témoigner d’une croyance singulièrement contemporaine, selon laquelle le présent du sujet recèlerait, quelque part dans l’archive familiale, sa cause enfouie, et qu’il suffirait d’en retrouver la trace pour que l’énigme de soi devienne enfin lisible.
Le sujet supposé avoir une origine
Jacques Lacan nous a pourtant appris à nous méfier de cette métaphore de la clé, qui suppose qu’à toute énigme subjective correspondrait quelque part un chiffre susceptible d’en assurer le déchiffrement. Le sujet de l’inconscient n’est pas un coffre dont l’enfance conserverait la combinaison secrète. Non, il est effet du signifiant, produit dans l’écart même entre les mots qui l’ont précédé, nommé, désiré, assigné ou rejeté.
Avant même sa naissance, le sujet est déjà pris dans le discours de l’Autre. Un prénom lui est destiné, un sexe imaginé, des ressemblances anticipées, parfois même un avenir professionnel projeté… une place lui est assignée dans une généalogie et dans une économie du désir qui le précèdent radicalement. Attendu ou non, désiré selon des modalités dont il ne sait encore rien, il vient occuper une place dans le désir de l’Autre dont l’énigme lui demeurera constitutive. Une part considérable de son existence pourra dès lors se comprendre comme la tentative, toujours inachevée, de déchiffrer ce qu’il fut pour cet Autre et ce que cet Autre, en le faisant advenir dans son discours, voulait de lui.
« Que me veut l’Autre ? » pourrait ainsi constituer l’une des formulations les plus élémentaires de l’interrogation subjective. La famille en est la première scène, non qu’elle déterminerait mécaniquement ce que le sujet deviendra, mais parce qu’elle constitue le lieu inaugural où lui sont adressés les signifiants à partir desquels il aura à se constituer. Père, mère, frères, sœurs, morts ou absents ne sauraient dès lors être réduits à leurs seules consistances biographiques ou psychologiques, car ils viennent occuper des places symboliques autour desquelles s’ordonnent le désir, les identifications et les modalités singulières du manque.
Ainsi, raconter sa famille ne consiste donc jamais à restituer simplement ce qui aurait eu lieu. Toute entreprise généalogique engage nécessairement un travail d’après-coup par lequel le sujet tente de réordonner le réseau signifiant dont il est lui-même un effet. Ce qu’il reconstruit comme son histoire est ainsi inséparable de la position depuis laquelle, au présent, il entreprend de la reconstruire.
Le succès contemporain du récit familial pourrait alors être lu comme l’indice d’une difficulté particulière à consentir à ce que l’origine conserve d’irréductiblement énigmatique. Notre époque paraît animée d’une véritable passion de la traçabilité. Il faut retrouver, identifier, documenter, établir. Les archives sont interrogées, les dossiers médicaux exhumés, les photographies identifiées, les correspondances rendues publiques, tandis que les technologies génétiques promettent de convertir jusqu’à l’ascendance en données quantifiables. Là où pouvait subsister le silence, nous exigeons désormais de l’information, comme si l’accumulation des traces devait finir par résorber ce qui, dans l’origine, échappe au savoir.
Or l’information ne dissout jamais l’énigme. On peut établir le lieu de naissance d’un père sans rien savoir de la place qu’occupait pour lui la paternité ; retrouver les lettres d’une mère sans découvrir ce que l’on fut — ou ce que l’on ne fut pas — dans son désir ; reconstituer une généalogie sur dix générations sans que s’en trouve davantage résolue la question qui travaille silencieusement toute généalogie : qu’est-ce qui, de cette histoire qui me précède, a fait que je sois devenu celui que je suis ?
La famille après la famille
Cette prolifération des récits familiaux survient, paradoxalement, au moment même où la famille occidentale a cessé de bénéficier de l’évidence institutionnelle qui fut longtemps la sienne. Non qu’elle ait disparu, au contraire, elle a évolué et ce sont bien davantage ses formes qui se sont pluralisées. Recompositions familiales, monoparentalité, homoparentalité, adoption, procréation médicalement assistée, séparations et nouvelles modalités de la conjugalité ont profondément déplacé les coordonnées traditionnelles de la filiation. Nous ne sommes donc pas contemporains d’un effacement de la famille mais d’une révolution progressive, hors du modèle unique susceptible de prescrire ce qu’une famille devrait être.
Une telle transformation ne saurait être tenue pour extérieure à l’économie psychique des sujets. À mesure que l’institution perd de son évidence, le récit semble en effet appelé à prendre le relais. Il semblerait que moins la famille peut être présupposée, davantage elle aurait besoin d’être racontée. La littérature familiale contemporaine pourrait ainsi constituer l’un des espaces où s’élabore symboliquement la mutation actuelle des structures de filiation. Si nous écrivons tant sur nos parents, c’est peut-être aussi parce que nous savons de moins en moins spontanément ce que les signifiants de « père », de « mère » ou de « parent » viennent désigner — non dans leur réalité juridique, biologique ou affective, mais dans l’ordre symbolique. Lacan avait très tôt souligné que la famille humaine ne pouvait être pensée à partir de la seule détermination biologique. Dans Les complexes familiaux, il en affirme la dimension fondamentalement culturelle et symbolique. Le sujet n’hérite jamais seulement d’un patrimoine génétique : il reçoit des noms, des interdits, des alliances, des dettes, des récits, des légendes et bien entendu, des silences. Il entre dans un monde déjà organisé par des signifiants dont certains lui sont transmis avant même qu’il puisse en connaître la provenance. Et c’est probablement cet héritage symbolique qui, aujourd’hui, exige d’être continuellement repris, interrogé et réécrit. La littérature devient alors moins le lieu d’une simple remémoration familiale que celui où se rejouent les opérations mêmes de la filiation : établir des appartenances que l’état civil ne suffit pas à épuiser, inventorier les absents, reconnaître les dettes, remettre en circulation les secrets, rouvrir ce que l’on pourrait appeler les testaments psychiques laissés par les générations antérieures. Dans ce cas, l’écrivain ne se fait donc pas seulement mémorialiste de sa famille, il en devient le généalogiste symbolique, celui qui tente d’écrire les liens précisément là où aucune filiation ne suffit à les garantir.
Le père expliqué, la mère comprise
Une autre caractéristique de ces récits mérite cependant d’être interrogée car ils ne se contentent plus toujours de raconter, ils tendent à produire de l’explication. La violence d’un père trouve son origine dans celle qu’il aurait lui-même subie ; la froideur maternelle se rapporte à un deuil ancien ; le silence d’un grand-père devient l’effet différé de souvenirs de guerre. À l’alcoolisme est assigné son traumatisme, à la mélancolie son événement inaugural, à la honte son secret fondateur… L’histoire familiale se trouve ainsi progressivement ordonnée selon une logique rétrospective dans laquelle chaque conduite devrait pouvoir être reconduite à sa cause. Cette passion de la causalité psychologique constitue sans doute l’un des traits significatifs de notre contemporanéité. Nous tolérons de moins en moins qu’un acte conserve sa part d’opacité. A tout comportement devrait correspondre une raison, à toute violence un traumatisme, à toute singularité une catégorie diagnostique, à tout symptôme une origine identifiable. Comme si l’intelligibilité causale pouvait venir à bout de ce qui, dans le sujet, résiste précisément à l’intelligible. La psychanalyse ne récuse évidemment ni l’histoire ni l’efficace des événements qui la composent. Elle introduit cependant, au cœur de toute causalité biographique, une discontinuité essentielle , affirmant qu’entre l’événement et le symptôme, il y a d’abord le sujet. Un même événement ne produit jamais mécaniquement un même destin. Ce qui importe n’est donc pas seulement ce qui advient, mais la manière singulière dont ce qui advient vient prendre place dans une économie subjective. Les signifiants auxquels l’événement se noue, les fantasmes qu’il réorganise, les identifications qu’il déplace, les modalités de jouissance auxquelles il vient donner forme. Aujourd’hui pourtant, il semblerait que nous préférions, à cette irréductible contingence, la sécurité d’une cause rétrospective. Dire que mon père fut ce qu’il fut parce que son propre père l’avait abandonné produit un effet de clôture. Dès lors ce qui demeurait opaque acquiert une raison, et l’incompréhensible devient intelligible. Mais l’explication elle-même peut faire fonction de défense. Comprendre peut être une manière extrêmement commode de ne plus entendre… À vouloir restituer aux morts la totalité des causes qui les auraient déterminés, on risque moins de leur rendre une parole que de refermer définitivement la poésie de l’énigme qu’ils ont laissée derrière eux.
La littérature sous le régime du trauma
Il serait difficile de ne pas mettre en relation cette prolifération du récit familial avec la place considérable qu’a progressivement acquise la notion de traumatisme dans notre culture. Le terme a largement débordé le champ clinique pour investir la langue ordinaire. On en trouve à tous les coins de rue : traumatismes familiaux, scolaires, amoureux, professionnels ou transgénérationnels constituent désormais autant de catégories disponibles pour ordonner rétrospectivement une existence… Avec la diffusion de ce vocabulaire s’est ainsi imposée une certaine manière de se raconter. Désormais, nous ne faisons plus seulement le récit de ce que nous avons vécu, nous cherchons à identifier ce qui, dans ce vécu, nous aurait constitués comme sujets blessés. Ce déplacement est loin d’être anodin. Dans ses usages contemporains les plus extensifs, le traumatisme tend parfois à fonctionner comme un opérateur général de causalité rétrospective. Le présent devient l’effet supposément déchiffrable d’un passé dont le sujet serait le dépositaire meurtri. L’existence s’organise alors selon une sorte d’imaginaire archéologique. Sous le symptôme, la blessure ; sous la blessure, l’événement ; sous l’événement, enfin, la vérité qui permettrait d’expliquer le sujet à lui-même. Une telle conception suppose qu’il existerait, enfouie dans l’histoire, une scène première dont l’exhumation restituerait au présent sa cause et au sujet la raison de ce qu’il est devenu.
La découverte freudienne introduit pourtant une complication autrement plus radicale. Le traumatisme psychique ne saurait être confondu avec l’événement lui-même : il suppose la temporalité de l’après-coup (Nachträglichkeit). Il explique que ce n’est qu’à partir d’un second temps qu’un événement antérieur peut acquérir rétroactivement une valeur traumatique qu’il ne possédait pas nécessairement au moment où il fut vécu. L’histoire psychique ne procède donc pas selon la continuité d’une causalité linéaire ; elle est faite de reprises, de remaniements et de resignifications par lesquels le présent ne cesse de modifier le statut du passé. Le temps de l’inconscient n’est donc pas celui de l’historien, puisque le passé lui-même y demeure en permanence susceptible de changer. Ce que nous croyons retrouver lorsque nous racontons notre enfance est toujours déjà travaillé par la position depuis laquelle nous la racontons. L’enfant dont parle l’adulte n’existe plus ; plus radicalement encore, il n’a peut-être jamais existé exactement sous la forme que le récit lui restitue après coup.
Toute autobiographie se trouve ainsi prise dans ce paradoxe : elle vise une vérité qu’elle ne peut atteindre qu’en la construisant. Elle est, en ce sens, une fiction vraie — non parce qu’elle serait indifférente à l’exactitude des faits, mais parce que sa vérité la plus décisive se situe ailleurs ; dans les choix, les déplacements, les silences et les reconstructions par lesquels le sujet, croyant raconter ce qui lui est arrivé, donne surtout à entendre la vérité de son fantasme.
Le grand marché de l’intime
Il existe néanmoins à cette prolifération du récit familial une dimension économique et culturelle que la psychopathologie aurait tort de tenir pour extérieure à son objet. L’intime est devenu une valeur, non seulement subjective, mais également narrative, médiatique et marchande. Le sujet contemporain se trouve continuellement sollicité par des dispositifs qui l’invitent à produire le récit de lui-même à travers les réseaux sociaux, les podcasts, les émissions, les entretiens, l’autofiction participent, selon des modalités différentes, d’une même injonction devenue presque imperceptible à force d’être généralisée. Dire qui l’on est, rendre son histoire intelligible, produire la vérité narrative de son identité. Or comment répondre à cette demande autrement qu’en remontant vers ce dont on suppose être issu ? L’intime connaît ainsi un renversement singulier. Ce qui tirait autrefois une part de sa consistance du secret, de la réserve ou du non-dit acquiert désormais une valeur nouvelle par l’opération même de son dévoilement. Le secret familial n’est plus seulement ce qui doit être soustrait au regard ; il devient ce dont la révélation organise la promesse du récit. La formule « ma mère ne m’avait jamais dit que… » contient déjà, à elle seule, toute une dramaturgie de la révélation ! Et ce n’est plus seulement le secret qui importe, mais le moment où celui-ci pourra être levé. Nous sommes ainsi entrés dans ce que l’on pourrait appeler une économie de l’aveu. Michel Foucault avait montré combien l’Occident avait historiquement lié la constitution du sujet à l’obligation de produire un discours vrai sur lui-même. Notre contemporanéité semble avoir radicalisé cette exigence. Il ne suffit plus au sujet d’être supposé détenir une vérité sur lui-même ; il lui faut encore pouvoir l’identifier, l’organiser en récit et la rendre publiquement partageable. L’identité tend dès lors à se confondre avec la capacité d’en produire la narration.
La littérature ne saurait évidemment demeurer extérieure à cette transformation. Mais une difficulté apparaît lorsque l’écriture cesse d’être d’abord l’épreuve d’une langue – pour ne pas dire d’un style – pour devenir la certification d’une expérience : j’ai vécu, donc j’écris ; j’ai souffert, donc mon récit vaut. Aie ! Comme si l’intensité de l’expérience pouvait garantir par elle-même la nécessité de la forme qui prétend en rendre compte… Or c’est peut-être précisément au point où cette équivalence se défait, que commence la littérature. Une douleur ne constitue pas encore une œuvre ; une enfance malheureuse ne produit aucun style ; un secret familial, aussi considérable soit-il pour celui qui le porte, ne devient pas pour autant une forme littéraire. L’expérience ne garantit jamais l’écriture. Elle lui fournit tout au plus ce matériau sur lequel la langue devra accomplir son propre travail de déplacement, de découpe et de transformation.
La formule lacanienne selon laquelle « la vérité a structure de fiction » prend ici toute sa portée. Elle ne signifie évidemment pas que toute vérité serait mensongère mais qu’aucune vérité subjective ne saurait apparaître indépendamment des formes symboliques qui lui permettent de se produire. La vérité n’attend pas, intacte et gentiment, derrière le récit que celui-ci vienne simplement la recueillir : elle advient dans l’opération même de sa mise en forme.
La question proprement littéraire demeure alors entière. Elle ne consiste peut-être pas à demander à l’écrivain : « Qu’avez-vous vécu ? », mais à lui adresser une question autrement plus exigeante : « Qu’avez-vous fait, dans et par la langue, de ce que vous avez vécu ? »
Le déclin des grands récits et le retour des petites généalogies
Pourquoi cette question acquiert-elle aujourd’hui une telle acuité ? Sans doute faut-il la rapporter, au moins en partie, à l’affaiblissement des grands récits collectifs qui ont longtemps fourni aux sujets des coordonnées symboliques susceptibles d’inscrire leur existence dans une histoire excédant leur seule biographie. Religion, nation, classe, progrès, révolution ou représentation d’un avenir commun constituaient autant de systèmes d’appartenance à partir desquels une existence pouvait se situer, se raconter et parfois trouver sa justification. On pouvait se reconnaître catholique, communiste, bourgeois, ouvrier, républicain, royaliste, paysan ou militant, et inscrire ainsi la singularité de son histoire dans une généalogie politique, sociale ou spirituelle qui la précédait et la dépassait. Ces identifications n’ont certes pas disparu, mais elles semblent avoir perdu une part de leur puissance organisatrice.
Cette fragilisation des coordonnées symboliques rejoint, sous un autre angle, le diagnostic proposé récemment par le psychanalyste Roland Gori dans Dé-civilisation. Les nouvelles logiques de l’emprise (Les Liens qui Libèrent, 2025). Il y décrit une société où l’affaiblissement des médiations symboliques et la dégradation de la fonction du langage compromettent notre capacité à élaborer collectivement l’expérience. La création devient alors l’un des lieux possibles de résistance à cette dé-civilisation : non pas seulement conserver ce qui fut, mais réinventer des formes susceptibles de rendre à nouveau le monde partageable.
À mesure que s’affaiblissent ces grandes généalogies symboliques, les généalogies familiales, biologiques et affectives paraissent acquérir une fonction nouvelle. Faute de savoir avec certitude de quelle histoire collective nous sommes les héritiers, nous cherchons avec une insistance croissante de quelle histoire familiale nous serions les produits.Le déplacement n’est pas seulement thématique, il engage une modification du régime même de l’historicité subjective, comme si la question de l’appartenance, ne trouvant plus suffisamment à se soutenir dans un horizon commun, se repliait vers l’archive privée des origines. L’ancêtre vient alors, d’une certaine manière, occuper la place laissée vacante par l’avenir. On demande parfois au pauvre grand-père ce que l’utopie ne promet plus. Lorsque l’horizon collectif cesse d’organiser puissamment le temps à venir, le passé familial devient susceptible d’offrir au sujet une profondeur, une continuité et une intelligibilité que le futur peine désormais à lui garantir. Une part de la littérature contemporaine semble porter la marque de cette inflexion temporelle. Sa passion documentaire n’est peut-être pas sans rapport avec la fragilisation de notre capacité à investir l’avenir comme espace de projection collective. Une société qui se représente volontiers son avenir peut produire des récits de conquête, de rupture ou d’émancipation ; une société devenue incertaine quant à ce qui vient paraît davantage tentée de retourner vers ce qui l’a précédée afin d’y rechercher les coordonnées de son présent. Il ne s’agit évidemment pas d’ériger cette hypothèse en loi esthétique ni de rabattre la diversité des œuvres sur quelque diagnostic d’époque. On peut néanmoins y reconnaître un possible indice psychopathologique du contemporain. À mesure que le futur devient plus difficile à imaginer, le passé semble exiger toujours davantage d’être déchiffré.
Le sujet victime de son histoire
Un autre risque se dessine alors. À mesure que le sujet entreprend de rendre compte de ce qu’il est par ce qui lui est arrivé, il peut être conduit à se penser comme le produit presque exhaustif de sa propre histoire. La causalité biographique cesse alors d’être un principe d’intelligibilité parmi d’autres pour devenir une véritable assignation identitaire : « je serais ce que mon père a fait de moi, ce que ma mère n’a pas su me donner, ce que ma famille m’a transmis ou refusé ». La causalité tend ainsi à se confondre avec l’identité. C’est précisément en ce point que la psychanalyse introduit une résistance qui est indissociablement théorique et éthique. Nous l’avons déjà dit, il ne s’agit évidemment ni de récuser la réalité de ce qui fut subi ni d’en minimiser les effets. On le sait, violences, abandons, humiliations et traumatismes peuvent laisser dans une existence des traces considérables. Mais la visée de la cure ne saurait consister à fixer définitivement le sujet dans la position d’objet de son histoire, comme si la reconnaissance de ce qui lui fut imposé devait épuiser la vérité de ce qu’il est.L’analyse cherche au contraire à faire apparaître ce qui, dans la rencontre avec l’événement, relève de la réponse singulière du sujet. La distinction est décisive puisque le sujet n’est pas responsable de ce qu’on lui a fait ; il est en revanche progressivement conduit à reconnaître ce qu’il fait, au présent, de ce qui lui a été fait. Il ne s’agit nullement de réintroduire subrepticement une culpabilité là où il y eut violence, mais de restituer au sujet une possibilité de déplacement. C’est en ce point que peut se dégager une forme de liberté qui n’a rien à voir avec la fiction naïve d’un libre arbitre souverain. C’est une liberté minimale, mais essentielle, qui consiste à ne plus être entièrement identifié à la place que l’histoire semblait avoir assignée. Or certains récits familiaux contemporains paraissent parfois accomplir le mouvement inverse. L’enquête sur les origines se transforme alors en triste procédure d’assignation. Le père est constitué en coupable, la mère en objet de diagnostic, la famille en système explicatif dont l’auteur serait le produit et la victime. Le récit cesse d’ouvrir l’histoire pour en instruire le procès ; il rassemble les pièces, établit les responsabilités, distribue rétrospectivement les places de chacun.
L’archive contre le manque
Il faut cependant restituer au récit familial une fonction plus ancienne et sans doute plus fondamentale qui voudrait qu’écrire ses parents, c’est aussi tenter de consentir à leur perte. L’écriture ne relève plus seulement, dès lors, d’une entreprise de remémoration ou d’élucidation ; elle peut constituer l’un des opérateurs symboliques par lesquels le sujet cherche à instaurer une distance avec les figures premières qui ont organisé son rapport au désir. Freud avait placé le meurtre du père au cœur de sa mythologie psychanalytique ;
Lacan en déplacera radicalement les coordonnées en faisant prévaloir la fonction symbolique sur la personne du père. Au-delà de leurs différences théoriques demeure cependant une nécessité structurale : l’advenue du sujet suppose qu’une séparation puisse s’opérer d’avec les figures premières de l’Autre. Non qu’il faille s’en affranchir absolument — entreprise aussi illusoire qu’impossible — mais il faut qu’elles puissent perdre quelque chose de leur puissance inaugurale afin que le sujet ne demeure pas indéfiniment captif de la place qu’il occupait dans leur désir. Or notre temps entretient avec cette opération de séparation un rapport singulièrement ambivalent. Les relations familiales se sont considérablement transformées. Elles sont généralement moins hiérarchisées, davantage psychologisées, traversées par un idéal de communication, d’explication et de négociation. Les parents sont invités à être plus présents, plus attentifs, plus disponibles à la parole de l’enfant. Pourtant, cette proximité nouvelle ne semble nullement avoir diminué leur importance dans l’économie psychique des adultes. Leur présence dans les récits contemporains est parfois considérable, comme si l’affaiblissement de l’autorité symbolique avait moins entraîné la disparition des figures parentales que renforcé leur consistance imaginaire. C’est en ce point que l’hypothèse lacanienne conserve une particulière richesse. Le déclin d’une certaine fonction symbolique du père ne signifie nullement que le père réel devienne insignifiant. Il peut, au contraire, acquérir une présence d’autant plus envahissante qu’aucune médiation symbolique suffisamment consistante ne vient limiter son poids imaginaire. Ce dont le sujet parvient difficilement à se séparer revient alors dans le discours, se répète, se commente, se réinterprète. Ainsi la figure parentale devient l’objet d’une élaboration potentiellement interminable.
Le récit familial contemporain pourrait ainsi être entendu comme l’un des lieux où se travaille cette difficulté de la perte. Écrire ses parents reviendrait moins à les retrouver qu’à tenter de les perdre autrement, en les faisant passer de la présence qui insiste à la représentation qui autorise une séparation. Car pour quitter ses parents, encore faut-il pouvoir les perdre ; et pour parvenir à les perdre, nos écrivains semble éprouver l’impérieuse nécessité de les écrire…
Ce que la rentrée littéraire nous dit de nous-mêmes
Si les tables des librairies se couvrent, rentrée après rentrée, de récits de filiation, il serait donc insuffisant d’en rapporter la prolifération aux seules logiques du marché éditorial. Quelque chose de notre contemporanéité s’y donne à lire. Nous sommes devenus, en un sens, des sujets généalogiques. Nous demandons ainsi à la famille de nous rendre intelligibles au moment même où ses formes traditionnelles perdent de leur évidence. Mais cette passion généalogique pourrait être l’indice d’une inquiétude plus profonde encore. Notre époque parle peut-être autant de transmission parce qu’elle ne sait plus très bien ce qu’elle désire transmettre… Elle interroge inlassablement les parents au moment où elle hésite sur ce qu’elle veut léguer aux enfants ; elle investit l’archive avec d’autant plus d’intensité que l’avenir lui apparaît moins assuré. L’omniprésence du passé familial pourrait ainsi constituer l’envers d’une difficulté collective à instituer ce qui vient. Sous l’inflation du récit de filiation se laisserait alors discerner une forme de mélancolie historique. Nous multiplions les ancêtres au moment même où nous éprouvons davantage de difficulté à produire ce que l’on pourrait appeler des descendants symboliques. C’est à dire des œuvres, des institutions, des croyances, des formes politiques ou des projets dont nous puissions imaginer qu’ils nous survivront. Ce n’est plus seulement le passé qui insiste mais c’est probablement l’avenir qui manque. La rentrée littéraire prend, sous cet angle, l’allure paradoxale d’un cimetière extraordinairement loquace. Les morts y sont continuellement rappelés à la parole. Or les morts ne répondent pas. Et c’est peut-être cette absence de réponse, davantage encore que leurs secrets, que notre époque peine à supporter. La psychanalyse introduit ici une limite dont la littérature pourrait précisément faire une ressource esthétique. Tout ne sera pas su ; tout ne sera pas réparé ; toute souffrance ne pourra être reconduite à son événement inaugural ; toute énigme familiale ne trouvera pas sa résolution. Et après tout : il n’y a pas de famille, sans secret familiale… Il demeurera du manque – et heureusement, non comme insuffisance provisoire du savoir mais comme condition structurale du sujet. Il demeurera également du réel, au sens lacanien de ce qui résiste à sa complète symbolisation. Toute famille comporte nécessairement un tel reste. Mille pages consacrées à un père n’épuiseront jamais ce qu’il fut ; une mère pourra être interrogée jusqu’à sa mort sans que soit définitivement élucidée la place occupée dans son désir. Quelque chose demeure hors d’atteinte, irréductible à l’archive comme à l’interprétation. Et c’est précisément parce que quelque chose échappe qu’un sujet peut advenir autrement que comme le simple produit de sa généalogie. Une littérature qui prétendrait résoudre définitivement l’énigme familiale ne ferait alors que substituer une mythologie causale aux mythologies dont elle prétend s’émanciper. Une littérature qui consent, au contraire, à l’irrésolu accomplit une opération autrement plus exigeante car elle cesse de demander au passé de lui fournir la vérité dernière de son identité et fait de ce qui manque non plus un défaut à combler, mais la condition même de l’écriture.
C’est peut-être là que se situe la ligne de partage entre les récits de filiation qui travaillent véritablement la littérature et ceux qui ne font que reconduire les symptômes discursifs de leur époque. Non entre ceux qui auraient une histoire familiale digne d’être racontée et les autres, mais entre ceux qui supposent encore, qu’au terme de l’enquête se trouvera le dernier mot de leur histoire et ceux qui découvrent que toute généalogie rencontre nécessairement un point où le savoir défaille.
Ainsi la littérature voit le jour lorsque l’enquête rencontre sa limite, lorsque la généalogie découvre sa béance, son trou, lorsque les morts cessent enfin d’être sommés de répondre. Elle n’a plus alors à nous dire définitivement d’où nous venons. Elle peut faire de ce qui manque dans l’origine, une langue à partir de laquelle il devient enfin possible de tout commencer.