19 septembre 2025. Une résolution : que cette chronique devienne plus que jamais un journal de bord – un journal plus ou moins troué. Car il y a des jours où on écrit et d’autres non, sans oublier ceux où l’on efface le travail de la veille – c’est d’ailleurs ce qui s’est passé aujourd’hui : le prologue de cet épisode, achevé en principe hier soir, est passé, après relecture, à la trappe.
J’ai déjà oublié son « contenu », sinon qu’il était question de ces heures perdues où ne plus devoir compter le temps qui passe met en joie. Ces heures sont celles où ces chroniques s’élaborent – et c’est bien parce que le tictac des montres et des horloges ne se fait plus entendre qu’à l’arrivée il y a quelque chose plutôt que rien. Écrivant ceci, j’écoute comme souvent une des dernières compositions de Morton Feldman. Certaines d’entre elles peuvent approcher les cinq heures. J’y reviens toujours, depuis des décennies, car, quel que soit mon état, physique ou mental, elles ne m’ennuient jamais.
Dans trois jours ce sera l’automne. Selon la météo, le climat sera de circonstance. On va devoir se calfeutrer, et relire Le boitier de mélancolie de Denis Roche ou les Poèmes de cour d’Izumi Shikibu :
« Surprise aujourd’hui par le vent du matin
je compte les jours
En une nuit, l’automne est arrivé
[…]
La nuit quand le grêle frappe les feuilles de bambou
Je ne suis pas d’humeur à m’endormir toute seule
[…]
La nuit s’écoule
Je veille
Ne seriez-vous pas froid comme le givre
sur les plumes du canard sauvage
qui reste lui aussi éveillé ? »
(traduit du japonais par Fumi Yosano).
Cinq livres (+1) au programme aujourd’hui (une fois de plus, l’impair est préféré) – So May we Start ?
1. Publié dix ans après sa mort, le 3 septembre 2015, Denis Roche dans les plis du temps (aux éditions du Seuil, collection « Fiction & Cie ») a été conçu par son éditeur, Bernard Comment, comme un « défilé de moments, de circonstances, de fulgurances. Évoquant le poète, le photographe, l’homme […], chaque contributeur part d’une image pour dresser un portrait, signifier un enjeu, un retentissement. […] L’idée est que Denis Roche soit avec nous. À la table des vivants. » Une cinquantaine de photographies accompagnent une trentaine de textes brefs, écrits pour l’occasion, à quelques exceptions près. Il y a donc de quoi lire et de quoi voir – la libre circulation à l’intérieur du volume étant encouragée.

Alain Veinstein : « On n’a pas oublié “La poésie est inadmissible…” Et cette précision aggravante : “D’ailleurs elle n’existe pas…” […] À partir de son expérience personnelle de l’écriture, Denis Roche anticipait une situation qui a tendance aujourd’hui à se généraliser. La poésie rencontre-t-elle la capacité d’écoute de nos contemporains ? De tous côtés il y a pourrissement et disparition ». Jean-Christophe Bailly, commentant une photo de Denis Roche où l’on décèle l’ombre du « photographe comme passager clandestin » : « Il y a bien là quelque chose, il n’y a d’ailleurs jamais rien, rien n’existe pas, et cette obstination du réel à exister est justement ce qui libère universellement en lui la possibilité d’une donnée spectrale : dès que quelque part quelque chose existe cela vient : c’est comme les fantômes qui, justement, vinrent à la rencontre de Murnau dès qu’il eut franchi le pont. Prendre une photo et le faire en conscience, c’est franchir un pont. »
Je viens de nommer deux écrivains que j’ai fréquentés au cours de mes 4,3 décennies de travail à la Maison de la Radio ; des Nuits magnétiques aux derniers avatars de L’Atelier de Création Radiophonique, nombreuses ont été nos occasions de rencontre. En ce qui concerne Denis Roche, même histoire, à ceci près que la première fois que nous nous sommes croisés, à Rome en 1980, je n’avais ni Nagra, ni micros. La sortie de Temps profond en 2019 m’avait incité à transcrire une première série d’entretiens avec Denis Roche pour France Culture : cinq fois trente minutes, construites à partir de choix musicaux résultant d’une « partie de ping-pong » entre un amateur de lyrisme et un adepte du minimalisme, enregistrées le 10 février 1997 à La Fabrique, sa maison-atelier du côté de Reuilly-Diderot, à Paris (on peut trouver la transcription des deux premières ici, et des trois suivantes là). Comme il est question aujourd’hui de « plis du temps », l’heure est venue de reprendre ce travail de transcription, à partir de ce qui avait été retenu de nos échanges pour Temps réel, un projet pour Atelier de Création Radiophonique (chaque intervenant étant enregistré séparément, avant de dialoguer avec les autres par montage). Cet enregistrement, toujours à La Fabrique, avait eu lieu le 3 juillet 2001 :
« Ch.R. : – Temps réel… [un ange passe…] D.R. : – Je ne sais pas. Vraiment je ne sais pas… Ça facilite les choses de penser qu’il y a deux temps différents : il y a un temps réel et il y en aurait un autre qui serait irréel, et peut-être un troisième qui serait le vrai qu’on est incapable d’imaginer, et puis peut-être un quatrième, etc. Bon. Faut s’arranger avec… Récemment, à la suite d’une rencontre avec un jeune photographe, je me suis mis à gamberger sur une chose à laquelle j’avais jamais pensé… On considère généralement que dans l’œuvre d’un photographe – d’un grand photographe quel qu’il soit – il y a grosso modo, à la fin de son existence, une centaine de photos qui tiennent. Si on considère que la moyenne d’une prise photographique est d’1/125e de seconde, ça veut dire que pendant toute sa vie le photographe en question, qui aura fait cent photos, n’aura retenu du temps qui est passé devant lui qu’un peu moins d’une seconde. Terrifiant ! »
« En photo, on fixe le présent – Alors, c’est quoi « le présent » ? (rires) – C’est ce qu’il y a devant l’obturateur quand il est ouvert. C’est tout. Le problème – le drame, je ne sais pas comment il faut dire –, c’est qu’aussitôt fermé l’appareil, l’image est déjà en train de dériver dans le passé. En même temps, la force d’une photographie, c’est qu’elle a eu lieu ; c’est très très fort comme sensation, un peu dévastateur… – Seule la photographie aurait la vertu de fixer le présent ? – Oui. Il y a rien d’autre. Le temps dans la littérature, c’est du bidon : la remémoration, les souvenirs autobiographiques qu’on brasse pendant des heures, des journées, des mois, des années d’écriture, dans un temps complètement (comment dire ?) avachi, qui n’est pas le temps réel… c’est une espèce de temps amolli, distendu, pendant lequel on rumine quelque chose qui a eu lieu il y a très longtemps, mais que le vrai temps ne voit même pas passer… »
« – Et le fait de fixer le présent dans une photographie au 125e de seconde, c’est manière aussi de fixer des fantômes – de différer la mort ? – Ça peut si on est bien disposé (rires). Si on est heureux, oui, on a le sentiment qu’on dresse quelques barrières, je ne dirais pas contre la mort, mais contre l’oubli, qui est une façon de dire la mort. C’est vrai que quand on photographie quelqu’un qu’on aime, qui est beau et jeune, on a l’impression de le préserver un peu ; mais en même temps, cette photo est un tel indicateur du fait que « ça passe » que, dans la seconde qui suit la prise, le sujet a déjà vieilli. À la longue, ça devient assez douloureux car, chaque photo redit l’impuissance qu’il y a à arrêter les choses… »

« – Les gens ne regardent jamais ce qui se passe dans les vitres ; moi je regarde parce que souvent, ça donne des images extrêmement inattendues, improvisées. » À ce moment de la conversation, je me suis mis à chercher des rapprochements entre prise de son et prise de vue : « – On peut ralentir le son, chercher à entendre ce qui se passe à l’intérieur d’un son… Peut-on faire la même chose avec l’image ? – J’ai écrit quelque part qu’en photo le ralenti n’existe pas, ça c’est absolument évident. »
« L’idée de refaire une photo dans un endroit, ou une situation, où je l’ai déjà fait dix ans auparavant, quelquefois ça m’angoisse un peu, mais ça, c’est de l’ordre de la superstition. »
« C’est vrai que, dans les fantasmes qu’on peut avoir… que j’ai moi !, il est sûr que si une fée paraissait devant moi… déjà ce serait bien !, et qu’elle me dise : voilà, vous avez trois vœux à exhausser, ou même deux… je suis sûr qu’un des deux serait de retourner dans le temps à un moment précis… Pas pour vivre ce qui s’est passé depuis, pas pour être plus jeune ; non : pour revivre un moment précis, tel jour entre 2h et 4h de l’après-midi. J’en ai quelques-uns dans mon catalogue, toujours les mêmes… je vous les dirai, mais dans une autre vie. Et puis le deuxième vœu serait de revivre ce moment-là, mais en ayant conscience que je le revis, sans avoir de droit de le changer, surtout pas ! Surtout pas changer quoi que ce soit : tel qu’il était… formidable. »
Il faudrait un de ces jours faire de même pour nos entretiens À voix nue, enregistrés aussi d’un trait (deux heures trente, avec quand même quelques très brèves pauses, et cette fois en studio, le 1er octobre 2011 ; il n’y a qu’avec Jacques Roubaud que ça s’était passé aussi rapidement, sans le moindre repentir). Il y en a encore une autre (Le ciné-club de Denis Roche, l’hiver 1999) qui vaudrait le détour (mais cette fois, le son manquerait cruellement). Relevons une dernière citation de ce « défilé de moments, de circonstances, de fulgurances » commémorant le dixième anniversaire de la mort de l’auteur de Dépôts de savoirs et de technique : « Denis avait tout son temps et l’art d’en jouir (Chantal Thomas). » Et notons, avant de passer au livre suivant, qu’une exposition de photographies, portant elle aussi le titre : Denis Roche dans les plis du temps (Guillaume Geneste, commissaire), se tient dans un espace dénommé Les Douches la Galerie, 5 rue Legouvé, Paris 10e, jusqu’au 25 octobre 2025.
2. Journal de bord, plutôt qu’intime – c’était le crédo de Claude Ollier, qui a publié, d’abord chez Flammarion, puis chez P.O.L, les six volumes de son Journal, dont le premier a pour titre Cahiers d’écolier. À Rome en 1980, Denis Roche (qui lui-même écrivait un journal, pour lequel, longtemps après avoir apposé le point final, il trouvera en 2002 un titre : Temps profond) avait encouragé son aîné à ne pas laisser dormir ces Cahiers dans un tiroir. J’ignore depuis combien de temps Christian Prigent tient son propre « journal », qu’il dit « sporadique » ; et s’il a échangé à ce sujet avec Denis Roche (auquel il a notamment consacré un essai, Le Groin et le Menhir, en 1977 chez Seghers) ; mais la parution en 2019 chez P.O.L d’un premier volume, Point d’appui (2012-2018), m’avait conduit à m’y plonger sans attendre (je viens de relire à l’instant les pages écrites le 4 septembre 2015 au lendemain de la mort de Denis Roche ; elles s’achevaient par ces mots : « Denis Roche est vivant parce que sa langue est vivante. “Je n’ai rien à dire, disait-il, que ma violente action d’écrire.” Nous qui le lisons, à chaque fois cette action nous ouvre à du vivant. »)

Zapp & zipp est le titre d’un second volume (2019-2024), toujours chez P.O.L. « Tenir un “journal” : zapper d’un sujet à l’autre (salut l’imprévu !) ; sans s’interdire de zipper les sujets entre eux (coucou les manies !). » Un tiers plus épais que le précédent, il a pour « souci central », le langage poétique. Le lisant, il m’est arrivé, comme souvent, de glisser quelques marques entre les pages, afin de me remémorer tel ou tel passage. Novembre 2019 : « Le diariste aimerait bien oublier parfois ses marottes (littérature et politique, le poète et maman, Rimbaud urbi et orbi…). Mais le fond revient toujours : soucis de poétique. / Parfois il faut y aller frontalement. / Mais j’aime surtout que ça survienne en douce : à propos de peinture, de cinéma, d’anecdotes biographiques, de rêves… » Et c’est bien pour cela qu’on y prend tant de plaisir – surtout en n’étant pas « poète ». Janvier 2020 : « Mes textes sont souvent peu lisibles, dit-on. Moi, ce que je ne parviens pas à lire, ce sont par exemple les pages lumineuses d’un Sylvain Tesson ou les parfaites poésies d’Olivier Barbarant : je suis donc tenté de les déclarer aussi illisibles que les miennes. / Dire d’un texte qu’il est illisible ne relève pas d’un constat objectif mais d’un énervement polémique. Au pire, ça révèle l’incuriosité, le conformisme, le peu de culture. Au mieux, l’appartenance de l’attaquant à un monde de pensées et de goûts inconciliable avec celui de l’attaqué : aucun dialogue possible. » Et un peu plus loin, même année, même mois (les jours ne sont pas précisés) : « Choisir de faire poète, c’est vouloir qu’une singularité de vision, de pensée, de sensation fasse apparaître dans une langue la possibilité d’autres mondes, plus adéquats à l’expérience que chacun à sa façon fait des choses de sa vie, de ses désirs, de ses peines et de ses jouissances. / La poésie n’éloigne pas du monde : elle rapproche, au contraire, de sa complexité énigmatique. » Mars 2021 : « Ma manie : mettre en tension la phrase (la syntaxe qui produit des énoncés narratifs, descriptifs ou pensifs) et le phrasé (une balistique non figurative, faite de rebonds homophoniques, de variations rythmiques et de calculs prosodiques). C’est cette tension qui garantit la vitalité. Quand elle s’affaiblit, tout s’effondre. »
Il faut se faire violence à chaque fois pour opérer des coupes, sinon on laisserait courir le texte… et notamment ce qui suit dans cette « note » de mars 2021 : « Un livre ne s’arrête pas parce qu’il a épuisé son sujet. » Cut ! Il me semble que c’est clair – qu’il y a de quoi naviguer, réagir, monter. Me mettant en quête d’un ultime fragment de ce « journal de bord », je tombe sur celui-ci : Novembre 2021. « La geste du Graal a beaucoup intéressé les poètes. / Pourquoi ? / Ressassons : pour noter l’effet que ce monde nous fait, nous n’avons jamais les mots. Pire : les mots communément articulés en discours sont une terre gaste entre le monde et nous : nos expériences intimes s’y perdent. Il faut tenter de franchir cet espace. Entrer dans la forêt où git l’énigme : inventer des langues qui disent plus justement la vérité des sensations, des amours, des peurs. Cherche le “réel” en somme – toujours manqué. / Cette quête s’appelle poésie. » Prigent est souvent drôle ; il n’a pas son pareil pour relever en peu de mots les travers les plus communs des « grandes têtes molles » de l’époque : « Dans nombre de poètes, il y a un courtisan avide de notoriété et de miettes de pouvoir. Beaucoup aiment siéger, présider des commissions, diriger des Maisons, émarger à des conseils ». Mais il aime aussi rendre hommage à ses amis ; cette fois c’est « Jean-Pierre Verheggen […] qui est mort cette nuit, à bout de forces. » Ou à des relations plus à distance, cependant vives dans la mémoire, comme Jean-Marie Straub dont, à l’annonce de la mort, il se remémore Othon. Notons enfin que, dans Zapp & zipp, on fait de drôles de rencontres (avec Jean-Pierre Léaud, par exemple) ; que ses grands-parents sabotiers sont évoqués ; qu’il est question aussi bien du vieillissement que de grands classiques du cinéma ; ou encore de Daniel Dezeuze ; etc. Refermons-le après avoir repris ces quatre lignes ouvrant l’année 2024 :
« Jour de l’an. Le petit numérologique note : 2024, c’est 2 + 0 + 2 + 4 = 8.
Le 8, si on le couche : ∞.
Tâchons donc de rester debout.
Sinon ça va être long. »

Chez P.O.L toujours, Pot Pourri est le nouveau recueil de Liliane Giraudon – recueil au sens où il rassemble des sections plutôt hétérogènes, même si « toutes touchent directement au poème. » / « C’est quoi la poésie ? On la fait avec quoi en dehors des mots ? » La première section, Fausse couche, est un fac-similé d’un cahier d’écolier (ville de Marseille, fournitures scolaires gratuites). « La poétesse entame une conversation avec le temps » : et voici que tout raccorde – Denis Roche, fantôme bienveillant, apparaît une fois encore dans le souvenir. « Des documents d’archive (pages de cahiers, dessins, collages, scénarios de films jamais tournés, morceaux de théâtre injouables, tentatives projetées ou laissées en plan) s’articulent avec émotion et humour à des travaux achevés plus récents. » Avec à la clef une promenade, aussi libre que possible : « Pot Pourri peut se lire comme un parcours. / La poésie n’est pas une affaire personnelle ». J’ai pris plaisir à m’attarder dans la cinquième section, Le poème cherche son usage, dédiée à Sabine Macher. On y trouve, en bas de page (la première), MÉ-LAN-CO-LIE (il ne sera pas facile d’en faire passer des fragments, à moins de démonter sa mise en page, ce qui ne me semble pas être une bonne idée). Et à revenir, bien plus d’une fois, sur la deuxième, Ce qui s’affiche les nuits où tu n’as pas pu dormir (dans la résonance de Louise Bourgeois, Liliane Giraudon accumule, semble-t-il, les « dessins d’insomnie »). Cette section, la plus longue (une cinquantaine de pages), est découpée en trois temps, avec autant de dessins. Elle est composée de 224 paragraphes de longueur inégale. J’ignore pourquoi, mais le 201em’obsède :
« Votre estomac est-il un cimetière ? Question abrupte et posée par une femme dont le visage est à demi rongé. Tu y repenses et tu retournes la question : votre cimetière a-t-il un estomac… alors se met à te perturber l’étymologie d’estomacet par logique celui de viscère et pourquoi étymologie est au féminin et pourquoi l’origine du mot littérature est si obscure et pourquoi tu as passé ta vie à vouloir y entrer en écrivant alors que tu aurais mieux fait de rester dans le silence de la lecture et pourquoi tu continues à t’y sentir intruse, bâtarde, déplacée. Ail dans la bouche, accent sur la langue. Les guerres intestines soulèvent l’estomac. Les guerres se poursuivent jusqu’à tard et jusqu’ici. Vieille femme fatiguée des guerres. Voilà ce que tu es devenue. »

Retour à Fausse couche – ces pages sur Cahier d’écolier : « 23. Les poires de la propriétaire pourrissaient dans l’armoire. » Puis rebondissement vers celles d’un Carnet de Soins où le mot « VIVRE » est disposé verticalement sur 17 centimètres, avant que l’on ne découvre divers fragments d’imagerie médicale « intime ». Ou bien – la lecture faisant un double salto arrière : « 52. La question : quand tu écris qu’est-ce que tu touches, quelle partie du corps, quel clavier, quel désordre du monde ? est-ce qu’on touche seulement quelque chose ? la lecture passe du trajet à la navigation. » Ou encore – salto avant : « 144. Tu te demandes si on peut dire que le silence dort puisque le silence n’existe pas. L’imbécillité de la question achève de t’éveiller totalement. » Liliane Giraudon ne laisse jamais tomber le montage, signant des volumes de plus en plus personnels, exigeants, drôles, toniques, même si nourris d’inquiétude (gardons en mémoire ces deux mots écrits en capitale : VIVRE / MÉ-LAN-CO-LIE). Des ouvrages si singuliers que nul ne se risquerait à les définir en quelques mots – sinon, en ce qui concerne ce (provisoirement) dernier, en se limitant à ces deux-là qu’on ne s’étonne pas de trouver en titre : Pot & Pourri (non reliés par un trait d’union).
« Prière à la personne qui a pris le soin de venir écrire au pinceau sur la porte de l’immeuble où je vis “Ta poésie c’est de la merde” de venir signer… Message nuit du 29 septembre 2024. » Une photo accompagne ce message – elle aura le dernier mot. Pot Pourri est à parcourir en tous sens, et pourquoi pas dans « cette chambre d’hôtel qui revient toujours dans tes rêves et où tu ne te souviens pas d’avoir un seul jour dormi. » Notons enfin que le centre international de poésie Marseille propose depuis le 20 septembre 2025 une grande exposition consacrée aux travaux de Liliane Giraudon (commissaire Cécile Marie-Castanet) : madame himself & l’humour poétasse (jusqu’au 20 décembre).
3. En juin 2024, pour saluer la publication du volume collectif Transatlantique – Sam Francis, j’avais mis en avant un échange entre le peintre californien et Yves Michaud. J’en cherche un autre, maintenant, pour introduire les Carnets bleus de Sam Francis que fait paraître L’Atelier contemporain : un volume impressionnant, qui pèse son poids, et ne se laisse pas lire avec insouciance, tant on peut se retrouver – ou non – dans ce mix de notations aphoristiques et de poèmes, déposés en contrepoint de l’œuvre picturale sur toile, ou sur papier (ce qui est le cas des nombreuses reproductions qui ponctuent de livre). « Y.M. – Est-ce que la peinture est une manière à échapper à la mélancolie ? S.F. – Non, je ne veux pas m’échapper. Je veux trouver de quoi il s’agit. La peinture est toujours une manière de trouver ce que c’est. Il faut rester en ce point parce que si c’est là, c’est pour une raison. Ce n’est pas là pour être évité. La mélancolie n’est pas quelque chose à mépriser. C’est une affaire sérieuse dans l’univers. C’est un problème cosmique. Elle n’a rien à voir avec la personnalité. C’est comme un archétype, ou un Dieu, ou une image gigantesque, un symbole. Elle a des facettes. Elle est construite comme un diamant. Le diamant de la mélancolie vous ouvre à de nombreuses idées. Je n’ai rien contre la mélancolie. J’en ai eu déjà beaucoup de bénéfices. (Mon art, mon métier, ma magie…, L’Atelier contemporain, 2015). »

Retour à la case « carnet », ou « cahier », ou « journal » – de bord, bien plus intime qu’on pourrait le croire, la navigation conduisant, via des fleuves intranquilles, dans un monde de pensée(s) : « le chaos parfait est la seule perfection. » / / « les idées rodent autour / des images comme des ombres. » / / « Je peux paraître plongé dans un nuage de doute / mais c’est plus comme de la vigilance. » Avouons-le sans tarder : ce livre est indispensable si l’on désire acquérir une meilleure connaissance de Sam Francis – le peintre et l’œuvre se montrant solidaires. Pontus Hultén : « Les écrits de Sam Francis sont très étroitement liés à ses peintures. Mais ces écrits ne concernent pas seulement l’esthétique ; ils traitent souvent de questions fondamentales, mais de façon subtilement métaphysique. » Et c’est bien là où, en incurable matérialiste, il m’arrive de décrocher – ce qui ne m’empêche pas de raccrocher assez vite, tant ça fuse, de manière souvent éclatante, séduisante, interrogative… Pontus Hultén : « Peut-être écrit-il pour se débarrasser d’idées et de formulations qui autrement lui tourneraient indéfiniment dans la tête. Un sentiment de nécessité anime ces écrits. » Et Sam Francis :
« L’œil est
la lumière
du corps »
Nancy Mozur : « [Il] peignait avec des mots autant qu’avec des pigments. » Jaime Robles : « Pour lui, la poésie était l’art premier. Le poète était un artiste qui comprenait directement quelque chose d’essentiel sur la vie, pas seulement de façon individuelle et personnelle, mais aussi dans un sens universel. » Étrangement mystique : « Si l’homme a créé la mort, Dieu a créé la résurrection », écrit Sam Francis qui nous frappe en permanence par la singularité de ses notations fragmentaires :
« Je croise un homme. Je le regarde dans les yeux
il regarde dans les miens
les miens sont bleus, les siens dorés.
Mes yeux changent plus profond les siens aussi
Ce qu’il voit forme couches de bleu
ce que je vois forme montagnes d’or
qui brillent une grande chaîne de montagnes
en or tout au fond de ses yeux.
Nous échangeons nos regards intérieurs
d’œil à œil. »
(traduit de l’anglais, USA, par Bruno Krebs)

Lieux & jeux, d’échanges, où la peinture – la couleur – est centrale, obsédante, nourricière, stimulant la pensée : « Je peins les choses les plus simples. / Les étoiles reposent froides contre des montagnes de nuages. / Vents d’aube. / Lumière externe nous la cherchons pour qu’elle nous éclaire à l’intérieur. / Et nous possédons une lumière intérieure / qui transforme les objets pour en faire un nouveau monde – un reflet de divinité. / / Pas exact, mais vrai. / J’apprends à prendre soin de mon ignorance. »
« La peinture est toute profondeur / entrée verticale / au lieu du suprématisme du carré / La couleur et l’incolore, le plan et le volume / L’art tient son propre contenu dans son idée. / / La couleur peut s’étendre à l’infini / s’épandre à l’infini / dériver à l’infini / s’immobiliser à l’infini / comme le temps peut se suspendre / s’étend s’épand / et dérive à l’infini / est relation indéfinie » Débrouillez-vous avec ça… Ça vaut la peine de creuser l’affaire, et d’autant plus si on aime la peinture de Sam Francis, sans pour autant que notre regard se laisse contaminer par ces réminiscence d’idées, poétiques ou philosophiques. Avant d’avoir lu ces Carnets bleus (avec en tête, toujours accroché dans le souvenir, le livre d’entretiens avec Michaud), j’entretenais une relation plutôt souple, oscillant entre détachement insouciant et interrogations sur la forme et la couleur, avec les toiles de Francis (vues pour l’essentiel dans la galerie de Jean Fournier). Ces écrits me permettent de mieux ressaisir ce qui a animé leur surgissement, souvent rapide, mais sans jamais rien figer.
Un peu plus d’une cinquantaine de reproductions de peintures sur papier accompagnent généreusement ces Carnets bleus(en deux temps : Bleu saturé ; Bleu cobalt) qui s’achève par un section nommée Éros gravé (Rêves et rêveries) : « Je me suis vu entier – / J’ai regardé dans un miroir après avoir peint un tableau et j’ai vu mes cheveux, longs et bouclés, échevelés mais quand même ordonnés autour de ma tête. Et le visage dans le miroir semblait plus jeune et pourtant il ne l’était pas. J’avais l’air en meilleure santé et plus maigre et j’avais les pommettes plus hautes presque comme un chef indien. »
Notons rapidement que L’Atelier contemporain poursuit l’aventure des livres collectifs de la collection « Beautés », autrefois édités par Lienart, puis par la Galerie Jean Fournier associée au FRAC Auvergne. Le nouvel opus (non numéroté) de cette belle série a pour thème La plénitude du fragment :
« Pourquoi Empédocle nous fascine-t-il tant ?
Serait-ce le cas si nous pouvions le lire intégralement ?
Nous lisons avec délices des bribes de pensée sauvées du désastres.
Recopiées par d’autres.
Même ses sandales laissées au bord du volcan sont nimbées de l’aura du volcan (Jean Frémon). »

Onzième volume de la collection « Transatlantique » chez ER Publishing, Josef Albers, sous la direction de Pierre Mabille, recueille, as usual, un ensemble de « notes de regard », de brefs essais, d’artiste à artiste des deux côtés de l’Atlantique. Neuf voix plus une, celle de l’editor qui, dans sa préface, nous rappelle que « pour Albers la forme simple, qu’elle soit visuelle ou verbale, recèle un potentiel infini. » Ce peintre, né en Allemagne en 1888 et mort aux USA en 1976, par ailleurs enseignant – au Bauhaus tout d’abord ; puis au Black Mountain College –, a été non seulement un artiste important, un penseur de la couleur, mais aussi un écrivain : un poète. M’étant penché ici-même, et à plusieurs reprises, sur le travail essentiel du couple Albers (Josef et Anni), je renvoie aux publications concernant, d’une part, l’exposition Anni et Josef Albers, L’art et la vie au Musée d’art moderne de Paris, et d’autre part, le volume de Poèmes et dessins de Josef Albers (traduits par Pierre Mabille et Andrew Seguin) aux Éditions Unes.
« L’art que défend Albers “n’est pas un objet, mais une expérience”, il peut aussi être considéré comme un enseignement en soi », écrit Pierre Mabille dans cette même préface, qu’il conclut, après avoir présenté les contributions des neuf artistes qu’il a convoqués, en poète :
« Bref, faire de cet ensemble une conversation
une conversation do it yourself
une conversation animée car
tous parlent avec accents dans
tous les sens depuis ici et là
mais
par écrit c’est forcément
plus clair et réfléchi
donc peut-être plus
Hm…
Albers ? »
Cette conversation étant, comme il se doit, ample et labyrinthique, nous ne pouvons en fin de parcours qu’en tirer trois/quatre éclats – pas vraiment pris au hasard : simplement relevés au cours de nos pérégrinations d’une page à l’autre. Par exemple : « Certaines couleurs doivent être nommées, d’autres doivent être inventées (Stephen Dean). » Ou bien : « Albers goûtait la simplicité (et la complexité historique) de l’idée selon laquelle les peintures s’apparenteraient à un schéma directeur, à un “plan”. Mais quel type de plan ? À vrai dire, plutôt que d’un véritable plan, ses peintures relèvent de l’énigme. Il s’agit, pour le regardeur comme pour l’artiste, d’une expérience de la perception du plan. Ce plan est un dispositif portatif d’effondrement des limites, un signe d’effacement. Où êtes-vous ? lance-t-il. Il s’agit, de bout en bout, d’un modèle mental et perceptuel (Sarah Morris). » Ou encore : « Ce qui m’a marquée dans les peintures de Josef Albers, au-delà de l’énergie intrinsèque de la couleur, c’est la matérialité délicate qui contraste avec le hiératisme des formes. Ce que j’avais compris comme un concept, et que j’avais appréhendé de façon pictographique, m’est apparu ici tout autrement, comme une vibration (Fanette Mellier). »
Et, pour revenir une dernière fois au texte d’ouverture de ce volume, notons qu’après avoir cité Donald Judd : « On est stupéfait devant la manière dont l’éclat naît de tant de discrétion. […] Les innovations chromatiques les plus marquantes sont celles de Pollock et d’Albers », Pierre Mabille remarque que « la notion de discrétion est importante ici car dans le champ de la peinture, Albers se distingue par une échelle peu “américaine“, la dimension modeste des tableaux et le procédé artisanal revendiqué sont éloignés des ambitions spectaculaires et immersives de ses contemporains. Malgré ou grâce à cet écart, en découvrant aujourd’hui dans les musées américains les Hommage to the Square [la plus fameuse série d’Albers, composée de très nombreuses variations] accrochés parmi les œuvres de Ellsworth Kelly, Frank Stella ou Robert Ryman, et parfois même Mark Rothko, notre regard établit des relations de bon voisinage. » Un volume Transatlantique de plus à ranger précieusement dans la bibliothèque – en attendant le prochain, qui sera consacré à John Baldessari, un des principaux représentants de l’art conceptuel de la côte ouest américaine (à suivre)
Denis Roche dans les plis du temps (collectif), Éditions du Seuil, septembre 2025, 144 pages, 19€
Christian Prigent, Zapp & zipp, P.O.L, septembre 2025, 736 pages, 29€
Liliane Giraudon, Pot Pourri, P.O.L, septembre 2025, 152 pages, 20€
Sam Francis, Carnets bleus, L’Atelier contemporain, septembre 2025, 352 pages, 30€
Collectif sous la direction de François-Marie Deyrolle et Camille Saint-Jacques, La plénitude du fragment, collection “Beautés”, L’Atelier contemporain, 120 pages, 20€
Transatlantique – Josef Albers, sous la direction de Pierre Mabille, ER Publishing, septembre 2025, 160 pages, 20€