31 août 2025. Father, Mother, Sister Brother de Jim Jarmusch, recalé à Cannes, est projeté à Venise avec succès. Sur la lagune, le cinéaste a annoncé qu’il a déposé une demande de visa de résidence de longue durée en France pour y tourner son prochain film – mais pas seulement. Bienvenue ! En espérant que la critique hexagonale se montrera plus fine qu’elle ne l’avait été pour son opus précédent, The Dead Don’t Die, auquel à peu près seul Aki Kaurismäki a su rendre hommage dans son dernier opus, Les feuilles mortes.
Le lendemain, brève virée au Quartier Latin pour jeter un œil sur les nouveautés en librairie. Je dois avouer que peu de choses ont retenu mon attention ; mais, d’une part, une trop grande quantité distrait ; et d’autre part, certains titres – je songe à deux ou trois « romans de la rentrée » plutôt prometteurs – ont déjà disparu des étals, et même des rayons. Du coup, je suis rentré chez moi avec trois livres parus au siècle dernier, dont Le Monde désert (1927 – repris en 1960) de Pierre Jean Jouve, un récit composé de monologues, dont le 54e et dernier chapitre ne contient que six mots : « Une fleur bleue dans la montagne. » Heureux de ma trouvaille, je commence à le lire dans le RER : « C’était la berge du lac, caillouteuse et blanchâtre. Elle formait en cet endroit un port naturel que protégeait un bras de pierre. […] On éprouvait en ce lieu un silence très grand et très pur, mais si on y réfléchissait ce silence était formé de bruits, des innombrables rumeurs de vagues qui s’abattaient doucement. » Autre acquisition : La Maison de rendez-vous d’Alain Robbe-Grillet. J’ai appris récemment que Monte Hellman en avait écrit une adaptation pour le cinéma vers 1972 (encore un film fantôme). Désireux de me pencher sur cette affaire, et n’ayant aucune envie de relire ce roman dans mon édition de poche 10/18 pourtant bien conservée, je l’ai racheté dans sa version d’origine (1965) chez Minuit.
2 septembre. Cette chronique en arrive à son cinquantième épisode, soit 31 + 19 (deux nombres premiers). Deux piles d’ouvrages de poésie – etc., car de la prose au programme – doivent en constituer la matière, la première pile agrégeant ceux qui m’avaient été passés de la main à la main au dernier Marché de la poésie, place Saint Sulpice à Paris (souvent intéressants, mais la coupure estivale ne m’avait pas permis de les mettre en lumière) ; et la seconde, moins épaisse, rassemblant quelques titres plus récents qui requièrent d’être défendus au plus vite. Comment traiter cette trop riche « actualité » ? En déposant ces ouvrages au sol comme dans une brocante, avant de faire des sauts de puces de l’un à l’autre ?

Commençons par Élégies mineures de Christophe Manon qui vient de paraître aux éditions Nous : le prototype du livre qu’on lit sans trop tarder, et de plus – son volume le permettant – d’une seule traite, sans penser à souligner tel ou tel passage. Du coup, au moment d’en rendre compte, c’est-à-dire d’en faire passer concrètement quelques vers, il nous faut reprendre, scalpel en tête, le chemin de la lecture, à la recherche de matière à monter, quand bien même il suffirait de le rouvrir au hasard pour tomber sur une belle séquence :
« les morts n’ont pas d’excuse ils entrent
ils sortent par la fenêtre ce sont
de petites bêtes qui rampent sur mon ventre »
On peut bien entendu relire ce livre si beau en commençant par la première élégie, la déchiffrant selon un mix d’attention soutenue et de rêverie non contrainte : « pas les mots n’a pas su / dire les mots les morts / s’oublient ne m’oublie pas les morts / sont sans repos mais / / c’est toujours toujours la même / histoire toujours la même histoire / dit-elle les années toutes / / les années les très longues / années et puis fermer les / et puis fermer les yeux » Changer irrégulièrement de tempo, ou briser la continuité, ne sont pas mots d’ordre mais simples conseils ; comme repérer ce qui revient : le mot « mort » (par exemple), qui circule un peu partout dans ces Élégies mineures.
[En aparté. À propos de « mineur », comme j’ai plaisir à écouter de la musique tout en écrivant, il se trouve que ce qui passe à l’instant sur la platine, ce sont, enchaînés, la Sonate n°1 pour violoncelle et piano et le Trio pour clarinette, violoncelle et piano de Brahms : deux pièces en « mineur », la première en mi et la seconde en la.]
Mais on y trouve aussi celui qui aura le dernier mot, « amour » : « juste effleurer tes seins me serrer / contre tout contre toi t’étreindre / et te couvrir de mon amour / / si grand mon amour ceci / n’est qu’une lente et tragique / ascension vers nulle part / / où aller pour éviter les intempéries / / mais la mort chaque jour / se rapproche un peu plus / / la mort s’approche petit / à petit pas non pas / / ce soir je suis trop fatigué » Tournant les pages – revenant en arrière, explorant plus avant – j’entends des chants : comptines, jeux (colin-maillard), mots d’enfants (là où s’agite le « mineur ») et des silences. C’est parfois très doux – d’une douceur déchirante :
« combien de nuits à trembler peu
à peu dépouillés de caresses en longues
cicatrices combien de cauchemars
sur les joues sans avoir et puis repris
donnés ou de déroutes que nous portons
en insomnies lentement vers l’abîme et nous
avec les souvenirs glissent tout fuit il pleut
d’ivresse sur les épiphanies s’il pleut nous
voici seuls de rages et d’heures énormes
affrontant chaque grâce et d’acquiescement
qui font de tous nos attachements oh combien
d’égratignures pourtant chaque instant jamais
de joies pourtant ne sommes jamais prêts
alors que faire alors que faire ? »
Vingt élégies, de quatre pages chacune, séparées par deux pages blanches ; mais nul temps mort : juste de quoi reprendre sa respiration. Une fois encore, je ne trouve pas les mots pour faire passer ce que ressens de si poignant dans cette petite somme de quatre-vingts pages aussi serrées qu’aérées. Du coup, le montage doit continuer – inlassablement (quitte à me répéter, ce n’est qu’ainsi que le Terrain vague peut explorer ce qui s’y est déposé) :
« cette prodigieuse fissure dans l’apparence des choses / / selon les jours selon / la lumière c’est selon / / depuis la nuit des temps / / nous avions huit ans nous avions / dix ans puis douze ans puis quatorze / ans les années toutes ces années / / qui s’accumulent un jour et / / un autre encore et celui d’avant »
Sixième livre de Christophe Manon que j’ai plaisir à intégrer dans une constellation, après Provisoires (Nous), Porte du soleil (Verdier), Signes des temps (Héros-Limite), Tout disparaîtra (sun / sun éditions), Un amour (Dernier Télégramme), Élégies mineures ne se laisse pas quitter, même si – simple question d’équilibre, et de partage – une fois dépassé les 4000 signes, espace comprises, il convient de dériver vers le livre suivant – le sésame pour opérer ce passage étant frottage, mot qui rime avec montage (rappelons brièvement notre méthode : frotter les livres entre eux, comme des silex, afin de construire un feu) : « une pierre à la place du cœur / / et de vieilles de très anciennes blessures » écrit Christophe Manon. Et Guylaine Monnier : « Il presse l’éclat d’un silex contre le pouce, en éprouve la nature vive, il admet qu’elle pourrait le blesser. Je lui prends le caillou, le passe sur mes lèvres tandis qu’il chantonne : – La nature est sauvage mais sans cette sauvagerie sans ses grands abats de comètes et d’astéroïdes sans l’effusion du magma sur ses flancs pas de pluies de laves nourricières ».

Dans un tel pot de terre, aux éditions Série discrète, est le troisième livre de Guylaine Monnier ; c’est aussi le premier que je lis, marquant d’un signet ce fragment :
« les arbres accueillent / dans les allées / indiquant la coulée où glisser / / puis ils vous laissent marcher / / toujours de côté /
les arbres disent notre enfance / son sol /
je n’entends plus le nom de mes arbres / / on n’emporte pas la fôret dans des cartons / / ses racines à la flore du même sol / / acquis en promenade ou sur des cartes d’écolier : / une graine une écorce / les fruits gardés dans les poches jusqu’à compotée / alors nommés les arbres grimpés regrimpés / feuille à feuille sur l’herbier annoté /
une seule feuille suffit / pour figurer un arbre »
Faisant un rapide tour sur Internet, je glane quelques informations sur le livre et son autrice : « Les thèmes centraux de ce texte : le rapport à la nature, aux éléments, à la terre, à l’écologie. / Le texte se déploie à la manière d’un récit, avec ses personnages, ses dialogues, ses ellipses. Un récit de l’enfance ou marqué par l’enfance, et le rapport de l’enfance aux paysages, notamment ceux qui sont familiers. Dans ce rapport aux paysages, il est aussi question de partage, de ce qui se transmet des uns aux autres, d’une génération à l’autre. / D’un point de vue formel, une métrique s’impose dans un espace parfois contraint, des mots épars ou resserrés, qui pourraient s’accumuler ou s’éparpiller comme des cailloux. Pour parler de cette forme, Guylaine Monnier évoque les murs en gabion, ces constructions faites de pierres enfermées dans des grillages, retenues par le métal et qui parfois s’en échappent. »
Je note aussi que Guylaine Monnier a cofondé l’outypopo – l’ouvroir de typoésie potentielle – et un festival dénommé Tapage, avant de reprendre ma lecture : « Les ombres portées de mon enfance sont violettes. Les couleurs du monde disent une enfance. Or l’enfance distribue ses violettes Or les violettes flétrissent au fond des poches. Or les poches se percent. Les couleurs se répandent. L’enfance s’obstine » CQFD – la séquence ne s’achève pas sur ces mots, alors accomplissons un dernier saut : « Quelle est la limite ? L’enfant la cherche dans le terrain vague / la mère sous les doigts. La limite se cherche d’elle-même / À l’économe, à bouts de soi, de tout ce qui m’enveloppait / je me suis émondée. La mère se creuse d’ancien corps grave / D’abord la poche en papier laminé. L’enfant le sein, l’homme / le centre. – Ce que je vois dans le miroir ? Je suis une / femme je suis un Homme. Tout autour la coquille nous évide »

La limite étant à nouveau, sinon atteinte, disons à portée, continuons de dériver au gré du courant, avant de nous accrocher à une branche. Cette dernière a pour nom « bricolages [S] », ce qui tombe bien car il s’agit d’une définition possible de l’activité « critique » : celle qui rime avec « montage [s] ». De Camille Révol, je ne sais rien, sinon que son livre bricolages [S] aux Éditions Louise Bottu présente un dessin de François Matton en couverture – cinq mouches, en écho à ce que l’on lit en 4e de couverture (et qu’on retrouvera pages 123-124) : « Les mouches, il y avait les mouches. Histoire de changer d’horizon je ne les lâchais pas des yeux. » Ayant emporté ce livre dans ma besace, pour le lire tout d’abord dans les transports, puis dans une salle d’attente, j’en ai repéré sept fragments entre les pages 13 et 71, ce qui fait déjà beaucoup à monter (j’ai bien entendu repris ma lecture un peu plus tard, notant encore d’autres fragments, parfois brefs comme celui-ci : « Vieillir, quelle étrange aventure pour un petit garçon, a écrit George Oppen, mort à soixante-seize ans des suites de la maladie d’Alzheimer… »)
Mais restons-en à cet arbitraire de sept : « dimanche 14 heures / L’ennui et moi ? La même histoire, toujours. Au début ça va, moi bien disposé, quasiment complice et puis rien à faire, pas convaincu de sa réalité. / c’est réciproque, je crois. » […] « petit éloge de la destruction / Le monde des artistes-peintres se divise en deux catégories, dit Miguel Barceló dans le poste, ceux qui grattent et ceux qui ne grattent pas. Lui il gratte. » […] « Elle qui ? on demande / Elle sans qui. / Ellesanqui/Elsanki/Helsanki/Helsinki / Aki / / Aki qui ? on demande / Aki d’Helsinki » […] « Et puis un jour. / / Un jour la révélation. Comme ça, sans crier gare. Une révélation, quoi. Parler c’était traduire. Ouvrir l’œil, traduire. Traduire un visage, un paysage, une sensation. Écrire dans sa langue, sa propre langue ? Déjà traduire, encore traduire. Traduire c’est trahir on disait. Mais trahir quoi ? Tout était traduction, la réalité même. Tout était trahison. » […] « Ce que j’attends d’un texte ? Un flux, un rythme, une musique. » […] « Si c’était ça le sujet, moi qui écris et qui vais mourir ? Tout en feuilletant je me disais, simplifier oui, simplifier d’accord, et pour être simple, moi qui écris et qui vais mourir on ne peut pas dire, c’est simple. Trop simple. Tout le monde écrit. Tout le monde va mourir. Trop simple pour en faire un sujet. » […] « (Monter, toute l’habileté du romancier, elle disait, Lego de briques hétéroclites à assembler, l’habileté ou l’affèterie.) »
Curieux journal, étrange roman, étonnante mise en texte de scènes saisies au vol, improbable recueil poétique flirtant avec la chanson et la prose, oui, bricolages [S], sous-titré rhapsodie, est un titre qui sonne on ne peut plus juste. Ici montage rime aussi avec grattage. Mettons-nous en quête d’un dernier fragment avant de reprendre notre dérive : « Se chercher dans les mots, se perdre dans les phrases ? États d’âme et cucuteries. Alors pourquoi. Pourquoi ce journal. Faiblesse, distraction, réflexe ? Tout bêtement des lignes ? Un exercice ? De toute façon ce n’en est pas un. Pas vraiment un journal même si mon projet… Il m’arrive d’en faire, oui. Rien de plus banal encore que. Mes projets sont dominicaux. / Exclusivement dominicaux. »

Le nom de Valentin Degueurce ne nous est pas inconnu : il s’est agrégé aux souvenirs de l’hiver 2022, quand son premier livre Mihubi a paru aux Éditions Unes. De ces pages peuplées de paysages, avais-je écrit, difficile de paraphraser ce qui s’y est déposé – et d’ailleurs à quoi bon ? L’inconnu rapporte – arrange, transforme, remodèle – l’inconnu en direction du lecteur et de la lectrice inconnu(e). Je pourrais reprendre cette formulation à propos de Pharo, son deuxième opus aux mêmes éditions, qui s’ouvre ainsi : « [le vent avait tourné / toute la nuit / sous le plexi souple / de la cage d’escalier / je mangeais dans le rêve] / / [le vent avait coupé / toute la nuit en deux] » (difficile de respecter la mise en page du poème sans la photographier, ce que je préfère éviter). Sentiment d’étrangeté, alors que tout paraît d’une précision implacable ; alors que certaines visions peuvent se dessiner, certes sans contours, à partir de quelques agencements ; alors qu’au fond, presque tout nous échappe – et tant mieux : « le soleil le soleil tarde / puis FRAPPE, jusqu’à l’éblouissement, externalisation du cou / des choses vertes et violettes / / pigeons, colliers, fronts de mer, bronzages / le livre ouvert le jour soulève la lumière puis tombe des mains / cols d’oiseaux, coutures étroites, lignes d’artillerie / le livre se retourne / le périmètre de suppression au bout de la langue et dans un rayon courbe / / il fait tout à coup / / illisible / / la paupière indéniable / le pays, à demi imaginé / / devant l’immeuble la plage est courte / urbaine / l’eau, publique / les maillots retiennent leurs hôtes / les cous brûlent comme des bijoux »
Écriture singulière comme on le voit, comme on l’entend – comme elle nous entraîne –, se déployant en quatorze séquences plutôt brèves. De la dernière, retenons encore cette strophe :
« sauf un rêve
la même température
les heures presque à travers
rabattues les yeux clos dans une longue chambre plate
nous repassons l’espace, par vitesse et fumée, enfumés, la cage pleine
la cage pendue le cœur décroché
deux fois battus
ou doublés »
tout en relevant au passage, et avec plaisir, que ce livre – bien façonné, comme toujours chez cet éditeur – bénéficie d’une vignette de couverture signée Vincent Bioulès ; et son édition de tête, d’une œuvre originale du même artiste.

Toujours chez Unes, Premiers espaces de Marie Roumégas : premier opus d’une jeune autrice (née en 2003). La vignette de couverture est cette fois signée Alexandra Roussopoulos (qui a réalisé pour l’édition de tête des interventions originales à même les pages). La lecture de cet ouvrage relativement bref (une cinquantaine de pages, soit cinq de plus que le précédent) se fait agréablement, sans inciter à affuter notre crayon pour élaborer quelques échos « critiques », même si le lecteur parfois s’interroge – mais comment donner vie à ce rapport fragile, sans s’égarer dans le commentaire et ses épuisants automatismes ? Le silence n’étant pas la meilleure solution, il nous reste à « tailler » une fois encore « dans la matière » afin d’obtenir un ou plusieurs fragments tenant la route : attestant un cheminement à tâtons, mais sans se perdre, dans la lecture de ces Premiers espaces.
Premier essai : « Sur la plage, de grands mâts transpercent des bœufs entiers. Ils arrivent déjà morts par dizaines dans des bateaux réfrigérés qui ravitaillent l’île deux fois par semaine. On ne trouverait pour viande que quelques gros oiseaux, si les ferrys ne venaient pas. La nuit, on les entend gémir à la façon des nourrissons affamés ; leur cri déchire l’âme des mères, des pères, et de ceux qui n’ont jamais été ni l’un ni l’autre. C’est une espèce de laquelle on ne peut s’empêcher de penser qu’elle souffre. » Deuxième essai : « Ses cheveux courts et frisés auréolent son crâne ; elle ressemble, de dos, aux bouquets de persil de son jardin. Elle y passe mécaniquement sa main pour donner une forme – les cheveux sont froissés par la sieste –, en vain. » Troisième essai : « Les précautions des rocs pour garder leurs trésors ne suffisent pas à les protéger. Sans se soucier de l’entaille sur son majeur, un homme enfonce ses doigts dans l’orifice humide et les replie sur eux-mêmes pour récupérer quelques grains du sel. Il dépose ses pincées durement gagnées dans un petit sachet qu’il transporte avec lui. Une fois la récolte terminée, il frotte son index contre son pouce pour faire partir les derniers résidus. » […] « Il est tard. Le froid tombe avec le vent. » Montage maintenant en pause, le temps de glisser vers le recueil suivant.

Elena Gouro, née à Saint-Pétersbourg en 1877 et morte en mai 1913 des suites d’une leucémie, nous apparaît aujourd’hui « comme une figure de transition entre le symbolisme et le futurisme », écrit Jean-Baptiste Para dans sa préface au livre qu’il a traduit du russe pour les Éditions Æncrages & Co : Les Petits Chameaux du ciel – une ouverture salutaire des archives de cette autrice qui mérite en effet bien davantage qu’un rapide coup d’œil, d’autant plus que nous y sommes encouragés par une lettre du grand poète Velimir Khlebnikov, écrite après la mort d’Elena Gouro, publiée en fin de volume : « Ces temps-ci j’ai l’impression d’être pareil à une pierre qui coule au fond, car je m’incline plus vers ma naissance mais vers ma mort. Advienne que pourra. Elena Genrikhovna [Gouro] avait un visage d’une blancheur de craie, des yeux un peu fous et aussi noirs que du charbon de bouleau, des cheveux d’or peignés à la hâte. Maintenant elle nous attend là où nous la retrouverons un jour. Il est navrant que les gens meurent, et que nous devions donc mourir aussi, mais nous continuons néanmoins à écrire et publier des livres. »
Trois fragments, encore une fois, relevés à première lecture des Petits Chameaux du ciel, afin de déposer autant d’indices incitant à explorer l’œuvre poétique d’une artiste déjà repérée en tant que peintre et dessinatrice, comme on peut s’en rendre compte avec cette publication :
« Le monde était aussi simple et doux qu’une colombe. Si on l’avait caressé, il aurait pris son vol. / Mais il a été attelé à la charrue, jeté aux fers, il est devenu une place de négoce et de supplice commercial pour les pacifiques, les simples d’esprit et les cœurs aimants. »
« Plus doux qu’un nuage sera mon amour quand j’aimerai, mais je n’ai pas encore aimé,
Plus tendre que le sourire d’un nuage sera mon amour, mais gardez patience, je n’ai pas encore aimé.
Plus clair qu’un lac sera mon amour, mais je n’ai pas encore aimé.
Ou bien est-ce déjà possible ? Le temps est-il venu ? Une brume rose va-t-elle se lever sur les roselières et ne plus se dissiper ? Une fois encore, j’irai d’un banc de sable à l’autre avec l’œil aigu d’une grue cendrée. Dans la clarté du matin, je désignerai la branche la plus claire d’un pin. »
« SUR LA LANGUE ZAOUM / [Ébauche de texte rédigée au crayon] / Lorsque nous lisons une œuvre poétique, nous ne lisons pas les mots, mais l’espace entre les mots, dans lequel se trouve une essence réelle qui ne remonte à la surface que par le biais des mots qui la symbolisent. / Le mot ne couvre jamais toute l’essence. Kroutchenyhk veut parler de cette essence, qui est si profonde et d’une telle espèce qu’elle ne peut en aucun cas être appréhendée par le cerveau – dite par le mot – puisque la langue dominante est en grande partie cérébrale. Et il crée des mots presque picturaux avec ses matériaux. Ce n’est pas un magicien. Mais en regardant dans ses yeux aigus comme des oiseaux, j’ai vu le destin – toujours en train de sonder la dernière limite ? Et maintenant, avec lui, les positions sont établies, et le respect. Ou plutôt le sacrifice et la volupté. Il n’y a pas de retour en arrière possible. C’est ainsi que nous avons parlé ce matin. »

Et enfin Somnologies de Lidia Riviello, aux éditions L’Usage, qui m’est parvenu par l’entremise d’un de ses traducteurs, David Lespiau, par ailleurs auteur d’une postface intitulée Récupération du sommeil. De cette autrice et animatrice de transmissions radio et télévisées, collaborant avec avec des quotidiens, des revues et des blogs – comme nous l’indique une brève biographie disponible sur le site du cipM –, je ne savais pas grand-chose. « Depuis 1994, elle conçoit, dirige et organise des événements de poésie et d’art en Italie et à l’étranger […]. En 1998, elle publie son premier livre, Aule di passaggio […]. Sonnologie a été publié chez Zona en 2016. » Ce dernier ouvrage, ajoute David Lespiau, « se situe dans une séquence commencée avec Neon (2008) et poursuivie avec All you can eat (2021) ; un ensemble de trois livres traitant de la privation et/ou de la privatisation de savoirs et de besoins de première nécessité, parfaitement humains : l’Histoire pour Neon, le sommeil pour Sonnologie, la nourriture pour All you can eat. Ces trois livres de poésie mêlant recherche formelle, sensibilité, humour et critique sociale – un objet mixte rarement réussi dans l’écriture poétique, ici réalisé d’un geste vif et assuré. »
Ma curiosité d’insomniaque ayant été attisée par ces cinq vers imprimés en 4e de couverture (que l’on retrouve, comme en épigraphe, à l’intérieur du volume) :
« on dort encore dans le monde
à la mer sur la plage
beaucoup moins au cinéma
encore pas mal dans le train
aux surfaces d’un conflit. »
je me lance dans une lecture continue de cette (une fois encore) cinquantaine de pages traduites de l’italien par Laura Giuliberti et David Lespiau. Il s’agit d’un poème, en trois séquences, qui laisse après coup une impression d’étrangeté, non par ce qu’il dit (en le disant, comme dirait Roubaud), mais par ce qu’il dégage de réflexions sur ce qui en aura fait souffrir plus d’un(e) : « il n’y a que sur les bateaux qu’on peut se permettre un sommeil entier » […] « c’est l’usage en fête d’un sommeil infecté par la trame dévorante. » […] « le sommeil n’est pas assuré / / sur la plage le client craint le coup de sommeil / / un seul coup / / plongé au fond de la préhistoire / sur le dos du poisson / figure dans les jumelles le naufrage du maternel. / / assiste au syndrome lacté du dormeur suivant, / / on ne peut pas rêver de mains / mais on crève parfois le mal sans empêcher une naissance. »
Le montage continue, même si cette fois, les « collants » ne vont pas de soi : « si l’homme ne dort pas il perd une qualité » […] « la béatification du porno ne change pas l’expression du visage / / une manipulation à la surface / sous laquelle le sommeil n’est pas assuré » […] « on est là dans la vie sachant que le bronzage / précède la mort. » (etc.) Il nous faut donc traverser de nouveau Somnologies, en quête d’autres agencements, achevant notre lecture par l’aussi mystérieuse qu’éclairante postface de David Lespiau : « On ne sait pas quelle forme prend le réveil, une fois le livre refermé ; on ne sait pas quelle forme prend le réel ainsi dessiné, ainsi dessillé. Mais on réenvisage – on récupère, on reprend – poétiquement, politiquement, notre sommeil individuel comme une affaire excessivement sérieuse, présente, précieuse. »
[En aparté. Comme déjà dit, il arrive assez souvent que les mots ne viennent pas, pour diverses raisons. Quand ce qui vient d’être lu nous paraît trop léger, on préfère en rester là, ce qui n’implique pas de regretter d’avoir pris du temps à se frotter au livre que l’on vient de quitter. Il arrive aussi que certains ouvrages – bien plus rares – soient intimidants, tant par leur volume que par ce qu’ils remettent en jeu ; du coup, on peut ne pas se sentir d’attaque au moment de se mesurer à eux. Il faut aussi lutter contre une admiration trop rapidement acquise. D’où l’absence, ou le renvoi à plus tard, de certaines recensions pourtant a priori urgentes.]

Alors que je n’ai cessé de parler de glissement, Lectures [2016-2023], dernier ouvrage de cette série de huit, présente en couverture l’image d’un skate (renversé : les roues à l’air). Il s’agit du deuxième rassemblement de « notes de lecture » qui « ne relèvent pas à proprement parler de la critique littéraire » de Laurent Albarracin aux éditions Lurlure : un sacré pavé, roboratif et exigeant. Ayant déjà, il y a cinq ans, commenté le premier, plus sobrement intitulé Lectures (sans ajout de date, ni image de couverture), je ne peux que reprendre ce que j’avais formulé à son sujet ; et même en rajouter sur mon ignorance (revendiquée) puisque, sur les 91 ouvrages ayant incité Albarracin à écrire une « note de lecture », je n’en ai lu sérieusement que 14, soit à peine plus de 15% du corpus. Plutôt que d’ajouter une pierre supplémentaire à l’édifice dénommé « critique de la critique » – ou si l’on préfère Critique du jugement –, alors qu’on vient de préciser qu’il s’agit d’autre chose, il me semble nécessaire pour commencer de faire la remarque que le premier livre retenu (non lu en ce qui me concerne, même si son auteur, Yann Miralles, ne m’est pas inconnu) a pour titre Des terrains vagues, variations. Comment a-t-il pu échapper aux veilleur qui élabore ces chroniques ? Parcourant le volume, je tombe plus loin sur cet « Éditorial » de la revue Catastrophes (été 2020), où il est question de Ponge et Oppen : « Ce qui [leur] est commun ou comparable est peut-être une semblable tension qui travaille le rapport du poème au réel. » […] « Peut-être cette tension objectiviste, chez Ponge comme chez Oppen, n’est-elle qu’un leurre, mais alors elle est un leurre nécessaire et un piège efficace. Une illusion vitale en quelque sorte. Une vieille lune, si l’on veut, mais où se joue pour de bon le rapport du réel au poème. »
Parcourant maintenant ces Lectures dans le désordre, je m’attarde sur une recension du livre de Julien Boutonnier, Les os rêvent, au Dernier Télégramme : « Disons-le tout net, le projet est aussi fou que génial. » Même si je n’ai jamais ouvert cet épais roman de plus de 700 pages, je me sens en accord avec ce qu’en dit Laurent Albarracin, ayant depuis peu sur ma table de travail le livre le plus récent de cet auteur, M.E.R.E (Le Dernier Télégramme, 2025), qui, lui, n’est pas un roman, et ne fait qu’un peu plus de 600 pages – projet « aussi fou que génial », à la fois intimidant et objet de fascination. Il sera très difficile, non de le défendre (on peut le faire avec à peine plus de dix mots : il faut absolument se procurer et s’immerger dans cette Rêverie-Auschwitz), mais de se lancer dans une véritable entreprise de lecture, en y mettant la part d’invention critique qu’il exige. Le texte d’Albarracin sur (avec) Les os rêvent donne non seulement envie d’aller y voir de plus près, mais tient aussi par lui-même. Il participe pleinement à ce que cette suite de Lectures façonne comme cailloux – pierres et cristaux – taillés en vue d’un autoportrait (qui proposerait bien davantage qu’un simple contrepoint à une œuvre poétique, du genre : « les poètes parlent de poètes aux poètes ») : non reflété dans un simple miroir, mais à travers un polyèdre complexe, multipliant les visages et les éclats… C’est cette dimension ouverte et plurielle (même si forcément lacunaire), condensant une expérience singulière, qui rend ce deuxième volume de Lectures aussi indispensable que le premier.
6 septembre 2025 : « Déjouant tous les pronostics, Father, Mother, Sister Brother de Jim Jarmusch a obtenu le “Lion d’Or 2025” ». Rendez-vous en salles – et ici-même – le 7 janvier prochain (à suivre)
Christophe Manon, Élégies mineures, éditions Nous, août 2025, 144 pages, 16€
Guylaine Monnier, Dans un tel pot de terre, Série discrète, juin 2025, 88 pages, 18€
Camille Révol, bricolages [S], Éditions Louise Bottu, septembre 2025, 260 pages, 19€
Valentin Degueurce, Pharo, Éditions Unes, juin 2025, 56 pages, 16€
Marie Roumégas, Premiers espaces, Éditions Unes, juin 2025, 64 pages, 17€
Elena Gouro, Les Petits Chameaux du ciel, Æncrages & Co, juin 2025, 136 pages, 17€
Lidia Riviello, Somnologies, Éditions L’Usage, juin 2025, 64 pages, 15€
Laurent Albarracin, Lectures (2016-2023), Éditions Lurlure, juillet 2025, 376 pages, 25€