Fondées en 2021, les éditions Tango Girafe publient, selon des partis-pris toujours singuliers, de la poésie, de la littérature, des traductions. Entretien avec Françoise Elian.
Les éditions Tango Girafe est une maison de « poésie et de littératures créatives ». Qu’entends-tu par là ?
Je parlerais davantage de poésie et littératures sans frontières. L’intention initiale du projet éditorial a été très intuitive et irrépressible, en réponse avec la sortie de mon premier ouvrage, Sans titre pour l’instant, de Françoise Élian. Dès le début, tout était déjà présent sans pour autant être vraiment révélé.
Je ne viens pas du monde de l’édition et d’un cursus universitaire, il y a eu quelque chose de très naïf – au bon sens du terme, je crois – dans ce projet. Avec mon regard et mes mots d’aujourd’hui, je dirai qu’il s’agissait pour moi de déployer un espace d’expression avec la poésie en cadre de travail, en point de départ. En somme, créer une maison d’édition poétique dans sa trajectoire et son fonctionnement même : un espace infini de jeu, d’exploration et de partage.

Au moment de présenter le projet éditorial dans sa première version, voici les 4 axes que j’envisageais et qui sont relativement proches de ce que je reformule aujourd’hui : les interactions artistiques, c’est-à-dire donner à voir la poésie comme art vivant, suscitant rencontres, créations et pluridisciplinarités ; le temps long, celui qui permet l’exploration, la digression, les résonances ; la possibilité du silence, laisser son entière place au lecteur, dans son expérience sensible de lecture – pas de commentaires académiques, pas de préface d’un nom propre connu et interférant, etc. ; l’accessibilité, permettre à différents publics de lire les ouvrages, par les choix de mise en page, en forme, etc.
Au-delà du désir, de l’impulsion initiale, il m’a fallu définir ce que je souhaitais publier plus précisément. Cela n’a pas été facile – vertige de l’infini : par quoi ou qui commencer ? – et ce qui a fini par émerger ont été trois hypothèses de travail : les femmes en point de départ, à travers notamment la poésie d’Alfonsina Storni ; la traduction, comme espace de désir – toujours lui –, en prenant appui sur la rencontre avec la poésie d’Alfonsina Storin, toujours elle ; l’objet, la mise en forme, le passage par la matière, la matérialité, l’artisanat me permettant de répondre de manière concrète et évidente à beaucoup d’inconnues.
La définition d’une ligne éditoriale tout en processus, sous forme de paperolles proustiennes, qui a permis, trois années après sa création de mieux ancrer l’identité et la vocation de ses trois collections : « TRANS⎜Le voyage en langue natale » : les expériences de traduction ; « Griffe » : les explorations du féminin ; « Tapage » : la mise en lumière des langues rares et des cultures sous-jacentes. Les sorties de 2025 et 2026 s’articulent autour de ces collections : affirmation et renforcement du sillage de la maison d’édition.
Mon désir pour construire 2027 et les années à venir : renforcer l’empreinte de ces collections, évidemment, mais aussi peut-être – et en fonction des rencontres –, ouvrir le projet vers d’autres possibilités. Une (ré)ouverture vers l’inconnu.
L’identité éditoriale des trois collections est importante. Comment déploient-elles le projet éditorial de la maison ?

« TRANS⎜Le voyage en langue natale », « Griffe » et « Tapage » ont été ce qui a permis de former le socle du projet éditorial, à la fois dans sa dimension concrète matérielle, mais aussi dans sa dimension plus « politique » et « combative ». Je suis rarement à l’aise quand le politique intervient trop dans le champ poétique. Ce sont à mon sens des registres très différents, qui dans un contexte actuel digital exigeant simplicité et rapidité, font rarement bon ménage : la dimension unidirectionnelle du politique prend malheureusement le pas sur le poétique et bien souvent emporte tout sur son passage. Nous n’en avons eu que trop d’exemples récemment.
Mon intention, en tout cas ce que j’essaye de faire : maintenir une ligne éditoriale ferme et résolue pour ces trois collections, tout en déployant une diversité d’imaginaires, d’approches et de gestes d’écriture côté auteurs / autrices. Et côté lecteurs / lectrices : laisser la possibilité à chacun.e de pouvoir traverser chaque ouvrage à sa manière, sans indication directe sur ce qu’il ou elle doit lire ou penser, mais tout en proposant une facilité de lecture. Vaste programme et équilibre subtil que j’essaye d’atteindre à chaque publication.
À travers « TRANS⎜Le voyage en langue natale », je cherche à positionner la traduction comme possible lieu d’expression artistique et d’expérimentation. Ou tout du moins, comme espace de désir, de jeu et d’intention. À la fois à travers la re-traduction de classiques adoptant un parti-pris particulier : Storni, Dickinson, Lorca. Et aussi, à travers des expériences d’écriture, et que tu connais, telles que la Lettre à Xenos, de Catherine Peillon, ou les Sismographies du manque, de Myriam Suchet. Dans ce projet, il y a bien sûr une réponse en pied-de-nez au recours à l’IA et aux logiciels de traduction automatiques : étape ultime et mortifère de la traduction vue comme production mécanique. Mais aussi se loge la question du désir et son corollaire : la rencontre avec l’autre.
« Griffe » est la collection dédiée aux explorations du féminin. À travers cette collection, je souhaite donner à voir aux lectrices – lecteurs – traversées de l’intime et quêtes personnelles de femmes (chansons de geste ?). Des ouvrages pouvant être lus à la manière de romans / épopées dans leur formalisme, avec un accès accru à ce qui se passe en cours de route : conscience, obstacles, révoltes, fébrilités, résolutions, changements d’avis, tromperies, erreurs, retournements de situation, moments de grâce, de félicité, d’amitié, incertitudes, etc.

J’ai une difficulté d’approche avec la notion d’héroïsme appliquée au féminin. Au-delà de la faible quantité d’héroïnes présentes dans la littérature – personnage principal –, je perçois toujours quelque chose tombant à côté, comme un narrateur qui demeurerait en surface, observant de loin les femmes dans leurs péripéties : personnage femme / place et vision de narrateur homme. Comme si, finalement, on retournait inlassablement aux rôles traditionnellement assignés aux femmes dans une logique géométrique immuable. Modestement, mais avec conviction, j’aimerais réouvrir le champ des possibles du féminin, l’accès à une mythologie féminine profonde, complexe et diversifiée, donnant le choix d’accès et de traversée aux lectrices et lecteurs.
« Tapage » est notre collection grand format, destinée à mettre en lumière langues rares et cultures sous-jacentes. Arawak, de Paloma Kuns, en est le premier ouvrage. À titre d’exemple, les Arawaks étaient la tribu présente dans les Caraïbes lorsque Christophe Colomb a débarqué aux Amériques en 1492. Peuple malgré lui au point de départ de l’esclavage et de la colonisation – les écrits de l’équipage de Colomb sont édifiants à ce propos –, il n’en demeure toujours pas moins présent aujourd’hui dans le Nord de l’Amérique Latine et l’héritage proclamé de l’autrice de l’ouvrage.
À travers cette collection, j’aimerais donner un accès le plus direct possible à la version originale, en évitant trop de truchements et de biais d’édition : ouvrage bilingue, construction rythmique et déstructurée, vision sur des alphabets, des systèmes graphiques et/ou picturaux différents. Nous n’en sommes qu’au début de cette collection, sans doute celle-ci connaîtra diverses évolutions. Mais l’intention y est et une seconde parution d’un éco-poète galicien est prévue pour mars 2026 !
La maison défend également une série d’expériences d’écriture, tout particulièrement la collection « TRANS » dont la composition formelle des ouvrages interroge la forme même de la poésie.
C’est là où la poésie se loge, à mon sens. Et c’est ce qui m’intéresse de publier : le geste d’écriture, dans sa dimension performative – et cela paraît très pompeux, dit comme cela, je n’ai pas l’habitude de m’exprimer de cette manière ; je dois réfléchir à une autre formulation. Et sa conséquence : la proposition d’une expérience active – poétique ? – de lecture. Comme énoncé plus haut, ce qui m’intéresse est de donner à voir un texte dans un énoncé clair, sans pour autant trop orienter le lecteur dans une direction donnée. De manière à que ce dernier puisse « s’insérer dans le dispositif » – l’expression est sans doute très mal choisie – et devenir acteur de sa propre lecture. Il y a une invitation à ne pas seulement recevoir et « consommer un texte », mais plutôt à (se) mettre en mouvement.
Dans ce contexte, le défi pour la maison d’édition est à la fois de « sourcer » des textes qui se « prêtent au jeu ». Puis, de pouvoir travailler chaque texte dans sa singularité tout en respectant les codes de chaque collection. C’est un travail de collaboration étroite et de confiance avec l’autrice / auteur, qui nécessite souvent de nombreux aller-retours pour aboutir à la version définitive.

Ce que j’essaye de déployer, c’est l’expérience de la poésie non pas comme genre ou « substrat » verbal d’une pensée / d’un événement, mais davantage comme rapport au monde et mode de relation : un invisible – un impalpable ? – partagé. Dans cette optique, il s’agit de travailler sur la justesse des textes afin qu’ils résonnent durablement auprès de leur(s) public(s) : permettre aux autrices / auteurs de tisser des liens profonds et authentiques avec leurs lecteurs.
Pour les ouvrages de la collection « TRANS », cela se matérialise par le pli : les décalages et résonances de la page de gauche avec la page de droite.
Pour la collection « Griffe », le geste d’écriture est « revendiqué » tout au long de chaque texte ainsi que sur la couverture : la mise en scène et la théâtralité pour Vieille Petite Fille, le laisser-aller des mains pour (peau) de Julie Grollier, et très bientôt pour notre prochaine sortie de 2025, le geste de la liste – « le vertige de la liste », comme le dit Umberto Eco. Je n’en dis pas plus pour le moment…