Gian Pietro Lucini : L’insurrection, mais pas tout de suite (Esprit rebelle)

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Chronologiquement, entre La Boétie et Lénine, il y a Lucini. Pas le comédien agité, non, parce que Lucini qui se prononce CHI, est un poète anarCHIste méconnu en France, né en 1867, mort en 1914.

La politique éditoriale de la jeune maison d’édition KC, exigeante, consiste à faire connaître des textes oubliés, méconnus, en même temps qu’un corpus d’auteurs très contemporains. Ainsi Esprit rebelle gagne à être lu par les temps qui courent.

Que vient faire La Boétie aux côtés de ce poète italien de la fin du XIXè siècle ? Il s’adresse au petit peuple ignorant : « Pauvres gens misérables, peuples insensés ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous » (La Boétie, Discours de la servitude volontaire).

L’homme du XVIe siècle nous fait comprendre avec trois siècles d’avance que celui qui n’a pas conscience de son aliénation restera aliéné. En 1888 paraît Esprit rebelle, « produit clandestin et passager », selon les termes de l’auteur. Plus connu comme poète, il contribuera aux avant-gardes auprès de Marinetti qui publiera en 1909 son recueil en vers libres Revolverate (Révolvers). Lucini fut-il un Maïakovski italien ? D’un futurisme à l’autre, les mêmes idéaux sont portés, la même vigueur, mais évitons de jeter le bébé révolutionnaire avec l’eau du bain fasciste : la plupart des artistes futuristes (Russolo, Boccioni, Carra) étaient d’authentiques libertaires, et avant 1914, le futurisme était populaire parmi les ouvriers.

Malgré ses tonalités lyriques, le réalisme de la narration évoque les romans de Zola, un Zola clignant de l’œil au socialisme (Andrea d’Urso, postface à Esprit rebelle). Il s’agit d’une colère, de l’éveil d’un tempérament révolutionnaire. Revenu de la ville dans sa Lombardie natale et rurale, le jeune Gian Pietro prend la parole dans les champs, les étables, les tavernes, en vue de rassembler ses camarades, paysans exploités par les métayers. Il porte le prénom de son auteur parce que le roman possède une dimension documentaire et autobiographique. Le livre commence par une scène d’exposition : « Et maintenant ils moissonnaient, et la longue file des travailleurs s’étirait au loin, noire dans le jaune des moissons. Cela faisait 5h que le grand soleil d’été avait quitté l’horizon et la campagne lombarde se déployait, couverte de fourrage, sous le ciel en flammes… partout des épis, encore des épis, sans qu’on puisse discerner un arbre, une maison, des épis à l’infini ».

Le jaune incandescent des épis s’enflamme comme le jaune Van Gogh, annonçant la tempête qui approche, lente maturation avant une explosion … Est-ce bien certain ?

Même la nature est perçue à travers le voile vibrant d’une révolte qui gronde : « Les arbres paraissent étonnés d’entendre des résolutions et des sentences qui n’avaient jamais résonné dans les silences champêtres ».

Il n’en faut pas moins pour éveiller les consciences, préfigurer ce que Sorel appellera le mythe de la grève générale (Andrea d’Urso, id.). Il faudra attendre 1917 pour que celle-ci se déclenche à grande échelle, dans la Russie des Tsars. Nous sommes en 1888, en Italie, et il faut d’abord extraire les paysans de leur léthargie, montrer l’exemple des ouvriers qui furent à l’avant-garde, ayant ébranlé le mouvement : « Toutes les autres classes se sont soulevées mais vous, non. Désormais, les ouvriers ont une influence directe sur leurs supérieurs ; ce sont eux qui décident de leur paie, ils refusent de travailler si on ne les rétribue pas selon ce qui est juste… si un beau jour vous vous rassembliez devant la maison du patron et disiez : cette année on ne travaille plus si vous ne nous donnez pas ce à quoi nous avons droit, vous croyez qu’il aura envie de crever de faim le patron ? vous avez les moyens de produire ou de ne pas produire son pain! ».

Dans un cadre rural et pastoral, la mer montante de la contestation prend du temps : « C’est ainsi que la paisible crèche se transformait en école de la rébellion. Fini le long travail des femmes, le murmure des chapelets, finies les conversations à voix basse des jeunes filles, finis les jeux des enfants ».

La mobilisation aura lieu à l’aube dans un désordre inextricable de bruit et de fureur, car on ne fait pas la révolution en chaussons. Les paysans déterminés avancent, fougueux, puis se dispersent.  Les corps titubent et l’ivresse emporte l’élan.

Gian Pietro le leader, seul, accablé, fera face à la désolation : « Tous ces êtres humains renouaient en commun avec leur bonté, après les excès, dans la jubilation du vin… qu’avaient-il accompli ? Rien ! Deux morts, un gamin moribond, un palais conquis et déjà à moitié en ruine, une horde de femmes et d’hommes avinés… Était-il possible d’élever la population qui à la première prospérité, s’abrutissait aussitôt ? ».

Tragique, l’effet gueule de bois indique que les conditions doivent être mûres comme les blés, même si la moisson sera de courte durée. On aura beau répéter, publier et dire cent fois L’insurrection qui vient, si les conditions ne sont pas mûres, l’insurrection piétine. Les conditions ne manquent pas ici et là, partout dans le monde d’aujourd’hui : exaltation, mouvement ascendant puis la désolation. On a vu les Gilets Jaunes, frémissement spontané puis sa retombée avant le confinement.

La fin du livre ressemble au dernier plan séquence de La Terre (Alexandre Dovjenko, La Terre), merveilleux plan séquence, lorsque le jeune paysan Vassili, ivre d’amour, danse sur un chemin en pente avant de se faire descendre : Koulaks et moujiks d’un côté, paysans lombards et citadins de l’autre, à chaque fois l’ivresse procure un sentiment esthétique.

Lénine disait : L’éthique, c’est l’esthétique du futur. Notre avenir, mais surtout le présent, devrait s’en souvenir.

Gian Pietro Lucini, Esprit rebelle, KC Editions, mars 2025, 132 pages, 13€. Traduction de l’italien : Christophe Mileschi.