Terrain vague (24) – Calvino, Roussel / Duchamp et quelques fantômes

© Christian Rosset

. 23 septembre 2024. J’ai écrit il y a quelques semaines à propos de Thomas Clerc : « L’auteur et moi avons en commun d’être parisiens de naissance ». Mais ouvrant à nouveau Paris, Musée du XXIe siècle, le Dix-huitième arrondissement, je lis qu’il est né à Neuilly sur Seine. Me revient aussitôt que j’avais bien repéré cette indication à première lecture ; mais, ne l’ayant notée, je l’avais vite oubliée (leitmotiv : ma mémoire immédiate fout le camp). Cherchant à transformer cette bourde en petite pensée, je rumine que : S’il ne l’est pas de naissance, il l’est d’avant la naissance. Et de plus, Neuilly… Claude Ollier, qui y avait vécu quand il avait une quarantaine d’années dans une pièce minuscule et inconfortable, m’avait dit un jour : « Au fond, Neuilly, c’est Paris. » On est sans le sou de la même manière dans une chambre de bonne, qu’elle soit intra-muros ou dans un immeuble de la petite couronne.

. 24 septembre. Je me demande si le concept de Terrain vague n’a pas été forgé contre certains milieux culturels étriqués. La prise d’écart vise à agrandir l’espace, et à appréhender le temps autrement, sans pour autant se couper du monde ; à se frotter à autre chose qu’à ses éternelles marottes ; à respirer un autre air que celui « du temps » qui ressemble de plus en plus à une mauvaise climatisation. Bien entendu, nul ne peut rompre avec ses obsessions, surtout si l’on cultive l’esprit de fidélité qui conduit à rester ad vitam aeternam attaché à qui nous a accueilli bras ouverts. Aussi ne faut-il pas s’étonner de trouver quelques contradictions dans ces Chroniques du Terrain vague : de « l’hétérogène sans gêne » pour reprendre une expression du peintre Louis Cane qu’il convient de traiter avec vigilance, et une solide dose d’humour.

. Suppléments aux voyages de Thomas Clerc (suite). Acquis avec onze ans de retard Intérieur au cours d’une de mes flâneries. Je commence à le lire dans le train qui me reconduit dans ma banlieue. Dès la première page, je remarque qu’il n’écrit jamais « un » ou « une », mais toujours « 1 » : « 1 fois franchi le seuil et refermée la porte aux 2 énormes gonds, si semblables à des œuvres d’art primitif avec leur diamètre et leur hauteur de 13 cm qu’ils ont suscité chez le serrurier 1 sifflement d’admiration (1 hommage n’a de valeur que s’il provient d’1 spécialiste), on pénètre dans l’entrée. » C’est comme le « ea » de « dealeur » qui devient « i » dans Paris, etc. (du moins dans mon souvenir, car une fois de plus, j’ai oublié de marquer les pages où il se trouve). Cela fait signature, mais peut aussi irriter – jusqu’à ce qu’on s’y habitue (ce qui est prévu puisqu’il s’agit d’un projet addictif). L’écriture de Clerc est toujours clairement identifiable. Elle se situe, du moins en apparence, à l’opposé de celle de Calvino, au sujet de laquelle l’écrivain Italien, interpellant son lecteur, écrit dans Si une nuit d’hiver un voyageur : « Tu t’attends à reconnaître l’accent incomparable de l’auteur. Non. Tu ne le reconnais pas du tout. Mais, à y regarder de près, a-t-on jamais dit que cet auteur avait un accent inimitable ? Tout au contraire, on sait bien qu’on a affaire à un auteur qui change beaucoup d’un livre à l’autre. Et c’est précisément dans ces changements qu’on reconnaît que c’est bien lui. »

. 26 septembre. Sortant d’une première visite de l’exposition Surréalisme au Centre Pompidou, je griffonne rapidement :De joyeuses retrouvailles, certes, avec quelques pépites (qui justifient d’y faire un tour), mais aussi une célébration de croûtes. Le succès public sera au rendez-vous. Peu de vraies surprises, sinon une superbe petite toile de Barnett Newman, là où on aurait plutôt imaginé une autre, de Mark Rothko. Je me demande si on aura droit, un jour prochain, à une grande rétrospective de ce peintre qui a tant compté, mais sans jamais rameuter les foules.

. 27 septembre. Environ trente-cinq livres – prose, poésie, essai, art, bande dessinée – composent la pile des ouvrages reçus, encore à lire et chroniquer. D’autres devraient arriver par courrier, auxquels il faudra ajouter ceux – parfois « anciens », parfois non – acquis dans diverses librairies et ressourceries (seulement à lire, du coup, même si on ne sait jamais… Une Brocante d’automne – espace merveilleux qui ne véhicule rien de péjoratif – aura probablement lieu ici-même en décembre). C’est beaucoup trop si on s’est donné pour but de faire passer sérieusement ce qu’ils véhiculent. Et de plus, bien que l’on soit heureux d’aller à la découverte de ces ouvrages, il arrive assez souvent que l’on ne trouve pas les mots pour en rendre compte. Question de temps ? Ou de fatigue – l’épuisement de la pile épuisant le sujet qui tente de l’épuiser ? Oui et non. Pour parler de quoi que ce soit, un renversement susceptible de briser le silence doit s’opérer – ce qui n’arrive pas avec chaque ouvrage, même de grande qualité. Mélancolie du guetteur du Terrain vague, s’acharnant à prendre distance avec l’emprise morbide de la nostalgie : « Time, stop ! » (28 septembre. Première vision en salle de Megalopolis, péplum shakespearien expérimental de Francis Ford Coppola – on y reviendra, mais seulement après l’avoir vu au moins six fois). So May we Start ?

1. Dans Le Métier d’écrire. Correspondance (1940-1985), traduit par Christophe Mileschi et Martin Rueff (qui en a établi et présenté l’édition chez Gallimard, à l’automne 2023), Italo Calvino écrit à Pasolini, en réponse à son article sur LesVilles invisibles : « 7 février 1973. Je suis heureux qu’écrire me réserve encore la surprise d’un dialogue comme celui-ci, d’un discours comme le tien entièrement fondé sur le rapport direct et l’intelligence vitale, hors de tout mécanisme prévisible du discours critique. […] Ce que tu dis de mon image qui a commencé à jaunir et à se décolorer correspond bien à mes intentions. Les morts, de ne plus être dans un monde où trop de choses ont cessé de leur appartenir, doivent éprouver un mélange de dépit et de soulagement guère différent de mon état d’âme. Ce n’est pas pour rien que je suis parti vivre dans une grande ville où je ne connais personne et où personne ne sait que j’existe : j’ai ainsi pu réaliser un genre de vie qui était du moins l’une des nombreuses vies dont j’avais toujours rêvé ; je passe douze heures par jour à lire, la plupart des jours de l’année. »

Calvino n’est pas seulement un des auteurs favoris du Terrain vague, il est lui-même un résident, voire un penseur, de l’écart – ce qui ne l’a pas empêché d’étendre son influence sur plusieurs continents. Aujourd’hui, Gallimard publie un volume de la Pléiade rassemblant huit de ses livres, dits Romans, soit environ mille pages de cet auteur Italien né à Santiago de Las Vegas à Cuba en 1923 et mort à Sienne en 1985, auxquelles il faut ajouter un peu plus de trois cents pages d’introduction, chronologie, notices et notes, comme il est de règle dans cette collection. Yves Hersant en a assuré l’édition (la longue histoire de cette publication a été relatée dans la presse, on n’y reviendra pas). Ces romans, je les ai lus entre 1974 et 1985. Et je constate qu’ils se sont durablement gravés dans ma mémoire ; ce qui fait que, les relisant, tous dans de nouvelles traductions, je reconnais à chaque page ce qui s’y trame, tout en étant surpris que ça sonne autrement. À l’exception de certaines pages (mais au fond, très peu) des Villes invisibles – livre que j’ai relu assez souvent dans la traduction de Jean Thibaudeau (1974) pour composer une suite de partitions musicales à partir de telle ou telle ville imaginaire (j’ai eu la chance d’être reçu par Calvino, chez lui, à Paris, en 1978, pour lui faire découvrir la toute première, Musique pour la ville d’Eudoxie, qui devrait maintenant être renommée, selon la nouvelle version française de Martin Rueff, Musique pour la ville d’Eudossia), puis une série d’émissions pour France Culture – je me trouve à l’aise avec les nouvelles versions. Prenons Le chevalier inexistant (1959) : « Sous les murs rouges de Paris, s’était déployée l’armée de France : Charlemagne devait passer les paladins en revue. Ils attendaient depuis trois grandes heures, dans la touffeur d’un après-midi de début d’été, un peu couvert, nuageux ; on mitonnait dans les cuirasses, comme dans des marmites mises à cuire à feux doux (traduit par Maurice Javion, 1962). / / « Sous les murs rouges de Paris se déployait l’armée de France. Charlemagne devait passer en revue les paladins. Cela faisait déjà plus de trois heures qu’ils étaient là ; il faisait chaud ; c’était l’après-midi d’un des premiers jours de l’été, un après-midi un peu couvert, nuageux ; dans les armures on bouillait comme dans des marmites à petit feu (traduction de Martin Rueff et Yves Hersant, 2018, revue en 2024). » Inutile d’en rajouter : la différence sonne clairement. Et, vu l’excellence de l’appareillage critique, tout justifie l’acquisition de cette Pléiade, qui ne nous conduira pas pour autant à nous débarrasser des publications originales [En aparté. Je songe en premier lieu à ceux traduits par Jean Thibaudeau qui fut un remarquable écrivain, trop oublié aujourd’hui. J’ai sous les yeux Temps zéro, rendu en français par ses soins (Seuil, 1970). Je le conserve avec émotion parce qu’il est dédicacé (je cite ce nom pour la deuxième fois – pur hasard, mais significatif) « à Claude Ollier – enfin je peux te faire lire ce livre ! Italo Calvino, 20.4.70. » Je rouvre du coup Le Métier d’écrire (voir supra) où, dans une longue lettre à Giulio et Renata Einaudi, postée à New York, le 22 novembre 1959, Calvino écrit : « Dites-moi si vous êtes parvenus à vous procurer le roman d’Ollier [il s’agit de La mise en scène, Minuit, 1958] que je vous recommandais depuis le Transatlantique et dont je suis toujours plus enthousiaste » (Einaudi en publiera une version italienne en 1962).]

À chaque fois que je relis quelques pages d’un de ces huit livres, j’avoue avoir du mal à me retenir de continuer – ce dont je m’autoriserai à coup sûr, une fois cette petite recension achevée. C’est ce qui se passe avec tout roman digne de ce nom, comme c’est le cas avec ceux de Calvino. Petite remarque en passant : Les Villes invisibles (one more time, pour moi le plus magique d’entre eux) est plutôt une suite organisée de poèmes en prose qu’un roman – d’où ma relecture incessante depuis cinquante ans ; et ce frottage, parfois dissonant, parfois bien accordé, entre les deux versions françaises. Calvino, qui a signé le très ludique (oulipien) Si une nuit d’hiver un voyageur (paru au Seuil en 1981 sous le titre Si par une nuit d’hiver un voyageur – pas simple d’éliminer ce « par », même une fois pris connaissance du titre italien, Se una notte d’inverno un viaggiatore), est pour nombre d’entre nous un auteur de chevet. Du Sentier des nids d’araignée à Monsieur Palomar, en passant par la trilogie Nos Ancêtres, Marcovaldo et les deux déjà nommés, on peut affirmer, comme le fait avec justesse Yves Hersant en incipit de sa préface (d’une dizaine de pages seulement, mais très denses), que « peu d’écrivains ont une œuvre aussi variée » [lire supra les propres mots de Calvino à ce sujet]. Et l’on peut relever un peu plus loin, dans ce même texte : « Si profond est l’attachement de Calvino à des modèles anciens, et plus largement à la tradition littéraire qu’il est devenu un classique ; et si évidente sa faculté d’innovation qu’aussitôt on ajoute moderne » ; ainsi qu’à la toute fin où, après avoir cité quelques lignes de Pourquoi lire les classiques : « aucun livre parlant d’un livre n’en dit davantage que le livre en question. […] l’introduction, l’apparat critique, la bibliographie sont utilisés comme un rideau fumigène qui dissimule ce que le texte a à dire et qu’il ne peut dire qu’à condition qu’on le laisse parler sans un intermédiaire qui prétend en savoir plus que lui », Yves Hersant conclut : « On ne saurait mieux réduire un préfacier au silence. » Quelle belle manière de conduire un volume de la Pléiade que d’associer une réelle connaissance de l’œuvre à une modestie non feinte !

Reprenons maintenant notre lecture avec Calvino : « Règle la lumière de façon à ne pas te fatiguer la vue. Fais-le tout de suite parce qu’à peine auras-tu plongé dans la lecture qu’il n’y aura plus moyen de te faire bouger. Arrange-toi pour que la page ne reste pas dans l’ombre, concentration de lettres grises sur fond noir, uniforme comme une bande de souris ; mais prends garde aussi qu’elle ne soit pas exposée à une lumière trop forte qui viendrait se refléter sur la blancheur cruelle du papier et ronger les ombres des caractères comme en plein midi dans le Sud. Maintenant essaie de prévoir tout ce qui pourrait éviter d’interrompre ta lecture. Les cigarettes à portée de main, si tu fumes, le cendrier ; Quoi encore ? Tu dois faire pipi ? C’est bon, à toi de voir (Si une nuit d’hiver un voyageur, traduit par Martin Rueff). » On espère, et si possible dans un futur pas trop éloigné, d’autres volumes rassemblant d’une part, les formes brèves ; et d’autre part, les essais – il y a de quoi faire.

Les éditions Nous avaient publié il y a un an Liguries, un ensemble de textes inédits de Calvino présentés et traduits par l’infatigable Martin Rueff. Elles proposent aujourd’hui Les villes indivisibles, une réécriture collective des Villes invisibles à l’occasion de son cinquantenaire, « fruit d’une collaboration de grande envergure au sein de l’Oulipo et au-delà. Elle a notamment bénéficié du concours gracieux de nombreux experts dans des domaines tels que l’urbanisme, la climatologie, l’administration municipale, l’organisation communautaire, l’architecture et la diplomatie – liste non exclusive –, qui interrogent tous à leur manière le sens pratique de la ville contemporaine » (Daniel Levin Becker, pour l’Oulipo). Les villes indivisibles reprend certains principes formels repérables du livre originel, notamment les « onze catégories, déclinées en cinq temps » ; ce qui donne chez Calvino : Les villes et la mémoire, Les villes et le désir, Les villes et les signes, Les villes effilées (ou élancées), Les villes et les échanges, Les villes et le regard (ou et les yeux), Les villes et le nom, Les villes et les morts, Les villes et le ciel, Les villes continues, Les villes cachées ; et à l’Oulipo : Les villes et le mouvement, Les villes et les frontières, Les villes et l’eau, Les villes hostiles, Les villes et le travail, Les villes connectées, Les villes sanctuaires, Les villes malades, Les villes biologiques, Les villes et les fantômes, Les villes circulaires ; de plus, dans cette « réécriture », les cinq temps sont précisés : Utilisation des terres, Industrie, Inclusivité, Systèmes naturels, Divers. Pour Les villes hostiles, par exemple, on obtient cinq thématiques : Pollution de l’air, Mobilier urbain anti-SDF, Résistance collective, Désertification, Sans-abris.

J’ai mis le mot « réécriture » entre guillemets car, sans être radicalement opposé à celui de Calvino – agencer des « poèmes en prose » –, l’exécution de ce nouveau projet se montre nettement moins rêveur, moins improvisé (le collectif interdit ce que se permet l’individu, surtout du genre solitaire qui va à la recherche de la forme en commençant par tâtonner), moins inventif dans son écriture (qui n’est cependant jamais négligée) et cependant réussi : trouvant sa justification dans ce qui échappe au mimétisme (il n’y a pas que du calque dans cette opération ; il y a un prospectif travail cartographique). Les « nouvelles villes imaginaires » s’intéressent à ce qui arrive : elles s’ancrent dans la réalité du vingt-et-unième siècle quand les « anciennes » entremêlaient le passé au présent et au futur, ce qui les rendait anachroniques et universelles [En aparté. Je relève une fois encore à quel point il est ardu de parler d’un livre trop aimé, trop travaillé, trop longtemps source d’inspiration pour d’autres pratiques non-littéraires.]

Un dernier indice. Les villes invisibles s’ouvraient avec cet incipit (version Thibaudeau) : « Il n’est pas dit que Kublai Khan croit à tout ce que Marco Polo lui raconte, quand il lui décrit les villes qu’il a visitées au cours de ses ambassades » ; Les villes invisibles s’ouvrent aujourd’hui avec cet autre incipit : « Le personnel de William Randolph Hearst a l’ordre permanent de lui passer Amelia Earhart, à quelque heure du jour ou de la nuit qu’elle appelle : dès qu’elle atterrit, où qu’elle se pose, elle peut appeler son numéro personnel, à ses frais à lui. » Quel saut dans le temps ! Et cette indication, à la fois étonnante et logique : « Lorsqu’ils se rencontrèrent pour la première fois, en 1929, l’année où Hearts finançait le premier tour du monde en zeppelin avec passagers, Earhart dirigeait la rubrique aviation deCosmopolitan, de sorte qu’elle était déjà une de ses employées. » 1929 est une date doublement intéressante – celle du krach, certes ; mais aussi proche de son centenaire aujourd’hui, où, nous précise-t-on, « l’équipe d’urbanistes et de climatologues » qui assiste les recherches des membres de l’Oulipo est « sous l’égide du GIEC » (rappelons que Hearst est mort en 1951 et que Earhart a disparu dans l’océan Pacifique le 2 juillet 1937). Qu’écrire donc sur cette entreprise, avant de partir en suivant d’autres chemins ? Ceci (par exemple) : qu’il s’agit à nouveau d’une série de portraits de villes aussi « indivisibles » (irréductibles ? indomptables ? intraitables ? invincibles ?) que concrètes. Et pour finir, en reprendre les derniers mots : « Elle [Amelia] sait ceci : il y a deux façons d’être sur la Terre. On peut voler trop loin, si loin qu’elle vous ramène sans avertissement et vous détruit, tout comme on peut rester si près qu’on finit par s’évaporer en elle. Ou bien on peut, à force de vigilance et d’appréhension constantes, chercher à apprendre à reconnaître les endroits où l’on est vivant, conscient, attentif, réel, et les garder réels aussi, leur faire de la place. »

2. Si la surproduction d’ouvrages imprimés (les seuls que nous aimons vraiment lire) nous décourage par son pouvoir submersif, il arrive que certains, parmi les plus inattendus d’entre eux, nous sauvent de la noyade et de l’asphyxie. Raymond Roussel – Marcel Duchamp, Enquête sur une gémellité de Philippe Lapierre, aux Impressions nouvelles à Bruxelles, est de ces inattendus.

Dédiée à deux monstres (souvent malgré eux) sacrés ayant émergé au début du vingtième siècle – même si La doublure, premier livre de Roussel, date, comme La Nuit transfigurée d’Arnold Schoenberg, de 1899, tandis que Duchamp ne devient célèbre qu’en février 1913, au moment de la présentation à L’Armory Show de New York du Nu descendant un escalier (refusé l’année précédente aux Indépendants à Paris) – cette Enquête est à leur démesure. « Ce que ce livre se propose de faire : disséquer les zones de porosité entre ces deux artistes au travers de leur multiples alignements intellectuels, de leurs innombrables correspondances esthétiques et de quelques perspectives inédites, et mettre ainsi à nu cette influence qu’eut Raymond Roussel sur le jeune Marcel Duchamp de 1912 [déjà peintre du Nu descendant un escalier] alors en pleine errance artistique » et ainsi « rendre à Raymond ce qui appartient à Marcel. »

Si l’on est un duchampien de longue date, on pourra trouver cette enquête parfois un peu injuste envers le signataire du Grand Verre, même si de nombreux passages trahissent une authentique fascination pour le personnage. On remarque assez vite que Roussel est magnifié par une certaine candeur qui le caractérise, associée à une grande courtoisie, alors que Duchamp est suspecté d’être « manipulateur et pervers », « cabotin et impertinent ». Tout cela n’est pas faux, même si les choses sont quand même plus complexes. Disons que ce que les deux ont en commun, c’est d’entretenir un certain mystère. Du coup, il faut bien enquêter : s’informer pour commencer des nombreux ouvrages écrits sur l’un ou l’autre (l’auteur est aussi passionné qu’érudit), avant de proposer quelques élucidations tout sauf définitives, car – et fort heureusement pour les futurs enquêteurs – on est loin d’en avoir fini avec ces deux hommes, dont Lapierre commence par remarquer qu’« en surface, ils sont comme l’huile et l’eau » avant d’en faire des « jumeaux ». Mais de quelle sorte ? Vrai ou faux ? Quoi qu’il en soit, Duchamp, « cadet de Roussel », a reconnu sa dette envers son aîné : « Ce furent ses Impressions d’Afrique qui m’indiquèrent dans ses grandes lignes la démarche à adopter [pour La mariée mise à nu par ses célibataires, même]. […] Je vis immédiatement que je pouvais subir l’influence de Roussel. Je pensais qu’en tant que peintre, il valait mieux que je sois influencé par un écrivain plutôt que par un autre peintre (Duchamp Du Signe). » « L’avant-gardiste malgré lui », comme le caractérise Lapierre, aurait sauvé le futur « avant-gardiste forcené » de la « mauvaise peinture », en le faisant dériver du côté d’un art que l’on définira, non sans une ironie toute duchampienne (voire oulipienne), de conceptuel par anticipation.

Raymond Roussel – Marcel Duchamp © Philippe Lapierre / Les Impressions nouvelles.

De même que « le regardeur fait le tableau », l’exégète crée la gémellité, qui est fruit de la passion – cette passion propre aux obsessionnels (il est indispensable de l’être en pareil cas) qui permet les conditions d’un face à face conduisant à détecter, mettre en balance, et agencer les pièces d’un puzzle, que nous pouvons à notre tour désassembler, cherchant d’autres combinaisons, souvent proches de celles proposées par cette enquête qui ne cesse de nous encourager à mettre nos pas dans les siens, avec le plaisir d’accomplir quelques tours de manège roussélien (parfois train fantôme) en compagnie de l’insaisissable Duchamp (que de pseudo-héritiers ont rendu à tort prétendument saisissable), là où tout est affaire de fortune – dans tous les sens du mot, préférant comme Marcel chance à richesse.

Si l’on veut apporter maintenant une simple indication sur cette enquête, il peut être utile de reprendre les intitulés de ses seize parties correspondant à seize convergences ayant le pouvoir de mettre en mouvement ce face à face. Chacune porte le nom d’un métier : L’Architecte. Le Croupier. L’Illusionniste. L’Ingénieur. L’Oculiste. Le Pornographe. Le Taxidermiste. L’Éthologue. L’Inventeur. Le Stratège. L’Épicier. L’Explorateur. Le Mineur de fond. Le Notaire. Le Naufragé. Le Héros. Voyez comme cette liste met l’eau à la bouche (allant directement au Naufragé, j’y trouve quelques dessins d’ornithorynque, mon animal préféré – c’est bon signe). Cela vaut bien quelques légères frictions, souvent anecdotiques, avec l’auteur, dont on peut, par frottage, tirer quelque lumière. Je relève (par exemple) que le fameux mot d’Alain Robbe-Grillet, « Raymond Roussel n’a rien à dire et il le dit mal », est qualifié d’ironique, alors qu’il s’agit d’un compliment parmi les plus francs qui soient [En aparté. Cela me permet de citer pour la troisième et dernière fois le nom de Claude Ollier, ami de jeunesse de Robbe-Grillet : la quasi-homonymie entre les noms de Roussel (Raymond) et Rousseau (Jean-Jacques) avec laquelle joue Philippe Lapierre (dans L’Illusionniste) est au centre d’une nouvelle de jeunesse d’Ollier, Le Lapsus (repris dans Navettes), où dans ce qui paraît être une scène de rêve, un personnage énonce, à propos de ce qui se déroule sous ses yeux : « C’est aussi abstrait que du Raymond Rousseau ». Je me souviens que l’œuvre de Roussel suscitait chez Ollier autant d’attirance que d’inquiétude.]

Comme les deux derniers titres à recenser requièrent un peu de place, je dois prendre congé avec cette Enquête aussi imprévue que stimulante en notant que son auteur a réalisé de nombreux dessins pour en ponctuer le texte, lui donnant ainsi une vraie-fausse allure d’ouvrage de vulgarisation scientifique, aussi singulier que bienvenu.

3. « La chose terrible avec les fantômes, c’est que nous savons qu’ils ne sont pas là » (Keith Waldrop). Mais cela ne les empêche nullement de déposer des traces plus ou moins « visibles » sur les chemins que nous empruntons, et d’être dotés d’une voix. Se mettre à leur écoute en êtres doués de regard – oui. Mais comment en rendre compte avec seulement des mots ?

Il me sera difficile de parler doctement du bel essai de Grégory Delaplace au Seuil, La voix des fantômes – raison de plus pour l’inscrire au programme de cet épisode. Il est vrai que, même si ce domaine m’attire, l’anthropologie n’est pas mon fort. Je retrouve ceci, brouillonné au crayon dans mes carnets d’été : Il m’arrive de dévorer certains ouvrages savants, m’y sentant à l’aise, donc y trouvant mon compte, tout en me rendant compte à tel point je les aborde en intrus. Je dois me faire tout petit pour ne pas ébruiter ma présence, même si s’amorce un dialogue plutôt chuchoté, demandant un temps infini avant que ne surgisse une formulation juste. On se ne sent bien dans certains territoires qu’en gardant le silence. Il me faut cependant élever un peu la voix afin de recommander la lecture de ce livre à qui son auteur a donné ce formidable sous-titre, Quand débordent les morts. Alors relevons pour commencer que le premier exergue, page 9, est un montage de deux fragments de l’Exorde de Spectres de Marx de Jacques Derrida. Il se trouve que je connais ce texte à peu près par cœur, étant donné qu’il s’agit d’un des plus beaux fruits, ou cailloux, ramassés au cours de mes rares intrusions dans ces domaines qui me sont interdits, comme la philosophie (que je n’ai jamais appréhendée qu’en faisant l’école buissonnière). Et que j’ai plus d’une fois fait usage du chapitre premier, Injonction de Marx, où est forgé le concept d’hantologie. Ce montage derridien en ouverture m’incite à frayer plus avant dans cet ouvrage.

Grégory Delaplace : « Il s’agit, au sens premier du terme, d’un essai, une tentative qui demande une prudence extrême, un soin paranoïaque à ne pas excéder les limites de ce que l’anthropologie – en tant que science humaine – peut faire. […] Voilà l’histoire que je propose de raconter ici : celle de la place que les vivants veulent voir leurs défunts occuper, mais aussi celle des tours, détours et retours par lesquels ces derniers refusent parfois de devenir les partenaires sages et passifs du contrat social qui leur est imposé. Ce livre n’est pas une synthèse de la littérature publiée sur ces questions, mais une traversée [c’est moi qui souligne]. » Lire conduit parfois à glisser des marques entre les pages. Les retrouver incite à continuer le montage. Chapitre 1, Éduquer les morts : « Les morts peuvent être de bien mauvais sujets. […] Les morts ne sont pas toujours encouragés à exister. »

La voix des fantômes page 69 © Grégory Delaplace / Éditions Seuil. Photo © The Thanatos Archive

Attardons-nous quelques instants sur ce merveilleux « interlude » à partir de la photographie d’« une belle jeune femme sur son lit de mort » (1855, environ). Les fleurs témoignent de sa mort, malgré les yeux ouverts du sujet. « Ce qui me bouleverse dans cette image, écrit Grégory Delaplace, ce n’est pas seulement la beauté sage de cette défunte nous regardant (en fait, regardant celle, celui, ceux ou celles qu’elle aime, nous sommes des intrus [c’est moi qui souligne] dans cette affaire) par-delà sa propre mort – nous regardant réellement et pourtant d’un regard qui a été fabriqué par le photographe. Ce qui me bouleverse peut-être davantage encore, c’est le pouvoir de la photographie qu’elle illustre : le pouvoir de produire un objet ontologiquement indécidable. Un être mort rendu vivant par la photographie ; un être rendu vivant dont la photographie rappelle la mort. Deux figurations de l’inimaginable entrent en parfaite intersection dans ce portrait (précisément entre le regard et le bouquet, je dirais) : celle d’un être dont la jeunesse et la beauté étaient la vie même, et qui est mort ; celle d’une jeune femme morte et qui, sous nos yeux, revient à la vie. »

Je terminerai par deux brefs fragments dont le collage m’interroge, sans me conduire à risquer un commentaire – sinon sonore, mais dans la tête ; inexprimable une fois encore par les mots : « Le fantôme est la figure par excellence du mort qui se rebiffe. » / / « Mais que sait-on de la vie des morts ? Que peut-on connaître de leur existence, finalement, en dehors de ce que les vivants décident d’en dire ? Presque rien, sans doute. Dans ce presque, pourtant, pourrait bien se tenir un monde […] » Et, comme on peut l’imaginer, La voix des fantômes ne se manifeste pas qu’en terres occidentales : le voyage est de rigueur – à vous maintenant d’embarquer.

De fantôme à fantôme, suivant le courant agité de nos lectures (qui s’enchaînent souvent par hasard), nous nous retrouvons maintenant au Japon où vécut, de 1890 à sa mort en 1904, Lafcadio Hearn, journaliste et écrivain Irlandais. Dans la grotte des fantômes d’enfants est le cinquième ouvrage de cet auteur publié par les éditions Minerve, dans la traduction proposée par l’éditeur, Philippe Bonnet, avec une préface de Denise Brahimi. Nous avions rendu compte ici-même du quatrième, La Légende d’Urashima Tarô et autres histoires de fantômes, en relevant la qualité de ces passagesd’une langue à l’autre – Hearn étant déjà un grand passeur : de ceux qui donnent d’eux-mêmes pour mieux transmettre ce qu’ils ont reçu. Cette nouvelle anthologie (ou, si on se laisse contaminer par ce dont nous venons de parler : hantologie) de neuf textes, articles ou nouvelles, qui oscillent entre témoignage de choses éprouvées et arrangements fictionnels de contes du Japon ancien, « traditionnel », encore vivace au moment de l’installation de Hearn, est d’un bout à l’autre savoureuse, bien plus émouvante qu’effrayante : touchante, au sens proprement physique. Comme l’écrit Denise Brahimi « Lafcadio Hearn est […] un charmeur et […] nous nous laissons séduire par lui ».

Lafcadio Hearn à Matsue en 1891 © Éditions Minerve

Dans la nouvelle qui donne le titre à ce recueil, le narrateur remarque, sur la pente d’une caverne, « de petites tours de pierres et de galets empilés les uns sur les autres à force de patience et d’adresse. […] Tout ceci est l’œuvre des enfants morts. […] On nous dit de faire attention par égard pour les petites fantômes, qui pleureront si l’on renverse l’une de leurs œuvres. Nous progressons donc avec précaution et très lentement à travers la caverne jusqu’à un espace dégagé où le sol rocheux est couvert d’une mince couche de sable provenant d’une corniche qui s’effrite juste au-dessus. Et dans ce sable, je distingue les légères empreintes de petits pieds, des pieds d’enfants, de minuscules pieds nus, d’environ huit à dix centimètres seulement : les empreintes des fantômes de nouveau-nés. » S’il s’intéresse concrètement aux Chevelures de femmes, au Sourire, ou à un Jardin japonais, Hearn touche au plus vif avec des histoires d’amour où les échanges se font entre la vie et la mort, comme La légende d’Itô Norisuké, le « fiancé ensorcelé », et surtout Une danseuse, le tout dernier conte, qui débute par quelques observations sur un banquet japonais – « Rien n’est plus silencieux que le commencement d’un banquet japonais, et personne, sauf un autochtone, ne saurait en imaginer la fin tumultueuse après avoir vu la scène d’ouverture » – et les geishas qui y participent –« Bien-aimé, si tu mourais, jamais la tombe ne te contiendrait. Mêlées au vin, les cendres de ton corps, je les boirais. » Je m’en voudrais de réduire cette superbe légende « qui mérite d’être contée » à quelques phrases. Il serait préférable de réinventer la peinture qui nous est décrite, mais nous ne sommes pas un expert du pinceau du Japon ancien ; ou encore, de réaliser la partition sonore liée à la danse, la nuit, que nous ne pouvons nous empêcher d’exécuter, mais une fois encore, intérieurement. On se quittera plutôt en exprimant notre reconnaissance au traducteur pour ce travail indispensable qui devrait nous aider, si le monde d’aujourd’hui se montrait plus sensible à ce qui s’anime dans les plis et les profondeurs, à apprendre à vivre enfin (à suivre).

Italo Calvino, Romans, Gallimard, bibliothèque de La Pléiade, édition de Yves Hersant, septembre 2024, 1328 pages, 69€ (jusqu’au 31 décembre)
Oulipo, Les villes indivisibles, Éditions Nous, août 2024, 182 pages, 22€
Philippe Lapierre, Raymond Roussel – Marcel Duchamp. Enquête sur une gémellité, Les Impressions nouvelles, août 2024, 336 pages, 26€
Grégory Delaplace, La Voix des fantômes, Éditions du Seuil, septembre 2024, 272 pages, 22€
Lafcadio Hearn, Dans la grotte des fantômes d’enfants, Minerve, septembre 2024, 222 pages, 16€