La guerre cyclope d’Is()aël

Goya - @Prado -Los Desastres de la Guerra

Un « duel amplifié » : c’est la première définition, transitoire, que Carl von Clausewitz donne de la guerre. Mais Is( )aël a inventé une nouvelle forme de guerre : le duel simplifié. Dans le duel simplifié, on est tout seul.

On se choisit en effet un ennemi qui est incapable de faire la guerre avec soi parce qu’il n’en a pas réellement les moyens. Un peu comme si on boxait quelqu’un à terre et enchaîné. Parce que, par exemple, c’est un État – disons, comme le Liban – qui est délibérément sous-armé. Ou des civils sans armes, des passants, des personnes qui passent à côté de bippers piégés, pas de chance. Ou des femmes, ou des enfants. Is( )aël considère important de tuer des enfants car c’est très dangereux les enfants, ça peut dire « na ! » et ça peut utiliser ses peluches comme haches. On devrait toujours se méfier des enfants quand on est Is( )aël.

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Le duel simplifié n’est pas une guerre asymétrique, qui oppose un État puissant à des forces irrégulières, sauf bien entendu si l’on considère les enfants et les peluches comme des forces irrégulières, ce qui n’est pas faux d’une certaine manière, la manière de la vie et de l’esprit, la manière de l’espérance même quand tout semble perdu, la manière du jeu sur un champ de mines, mais cela ne peut que passer au-dessus de la tête d’Is( )aël, très occupé à tuer au nom des seuls Juifs qui seuls méritent de survivre en sécurité.

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Peut-être faudrait-il parler d’une guerre-cyclope. Quand la guerre est faite par un géant mais qui n’a qu’un œil, une vision monoculaire donc. La perte de vision binoculaire réduit la profondeur de champ, ce qui sans doute explique pourquoi tant de journalistes de guerres sont tués par Is( )aël, elle réduit le champ visuel horizontal et la vision périphérique. Cela peut rendre difficile la navigation dans les foules lorsqu’on utilise un tank.

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Bien entendu la guerre-cyclope n’est pas une stratégie venue de nulle part, elle réalise la politique du non-autre d’Is( )aël, qui pourra s’étendre aussi loin que possible, sur d’autres territoires, contre d’autres États, contre l’Iran par exemple grâce au bouclier protecteur des ( )SA. Alors qu’une autre politique aurait été possible, qui aurait mené à une forme de cohabitation – « la cohabitation sur la Terre est antérieure à toute communauté, nation ou voisinage possible » (Judith Butler in Parting Ways : Jewishness and the Critique of Zionism, 2012, p.125). La politique d’Is( )aël aurait pu donner lieu à autre chose que la proclamation en 2018 d’Is( )aël comme « État-nation du peuple juif », c’est-à-dire à autre chose que « l’adoption d’une autodéfinition raciste, qui justifie l’apartheid et préfigure les crimes contre l’humanité » (Étienne Balibar in Mémorandum sur le génocide en cours à Gaza et ses implications concernant Israël et la Palestine in TQR, 19-09-2024).

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En lieu et place de cette politique qui n’a pas eu lieu vient la guerre-cyclope, qui est une politique de l’autodestruction de la politique, puisqu’elle ne peut générer en définitive que la décomposition du commun. C’est à ce titre que le terme de sionisme – et donc aussi celui d’antisionisme – n’est, peut-être, pas exactement capable de rendre compte de ce qui arrive. Car si la politique se continue par la guerre, ou certes s’y « noue » selon le geste moderne (Catherine Hass in Aujourd’hui la guerre, 2019, p.92), on devrait ajouter que la guerre est, localement, sourde à la politique : elle produit une dispolitique, un espace-temps où la politique ne peut plus porter ce nom qu’en se niant soi-même, qu’en risquant de nier irréversiblement – sans paix possible, sans réconciliation possible, sans futurité – la justice, la civilité, le commun, etc. En ce point dense la guerre engloutit la politique.

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Certains se demanderont : Is( )aël, vous l’écrivez bizarrement. Mais c’est parce qu’Is( )aël a perdu une lettre, et en perdra probablement d’autres. Peut-être qu’Is( )aël a perdu un « m », c’est une hypothèse. C’est en tout cas le signe d’un délitement de son inscription symbolique. Bientôt ça risque d’être I( )aël, puis I( )a( )l, et après cela ( )a( )l, etc. C’est comme si chaque de ses propres bombardements l’atteignait, faisait des trous. À la fin, Is( )aël risque de se dissoudre tout seul, par sa propre force meurtrière ensanglantée. Que notre pensée aille alors vers celles et ceux qui, en Israël, souffrent dans leur chair et leur âme de la politique d’Is( )aël et de sa guerre-cyclope.

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Précisons qu’Is( )aël n’est pas tout seul à faire l’expérience d’une décomposition, il en va de même pour tous les États qui alimentent en armes et en discours de justification la guerre-cyclope : ainsi en est-il des ( )SA, et de la ( )rance. Et le Hama( ) ne vaut pas mieux quand il tue femmes et jeunes. Et la Ru( )sie alors ? Oui, bien entendu, la Ru( )sie aussi, mais elle attaque un État qui jusqu’alors est aidé par l’E( )rope et les ( )SA, or qui parle de donner des armes aux Libanais.es et aux Palestinien.nes pour se défendre, ou qui les protège, qui même en discours les défend véritablement, qui invoque pour elles-et-eux la justice, le droit à la sécurité ? On ne leur donne rien, pas même les soins nécessaires, on les laisse crever et en cela on confirme le statut d’inhumanité qu’Is( )aël leur a conféré du haut de son humanité étiolée. Telle est, contemporaine, la géopolitique du carnage.

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Certains disent que sont aussi soumis à la putréfaction des symboles les individus qui mentent et utilisent le terme d’antisémitisme pour parler d’une sensibilité aux massacres de Palestinien.nes. Ces individus risquent, par mégarde, de finir par se crever leur dernier œil en pensant que c’était celui d’un enfant mal déchiqueté.

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Et les autres, celles et ceux qui pleurent d’impuissance devant la situation infernale que leur imposent les pouvoirs, les armes, les intérêts géopolitiques et personnels (ce sont les mêmes désormais) ? Ielles sont condamnées à chercher leur Ulysse, leurs ruses misérables, leurs opérations linguistiques, pour ne pas devenir fous, folles de honte, pour ne pas perdre un œil ielles aussi, ou pour ne pas perdre leurs emplois et être exposées à des menaces de mort lorsque ces personnes parlent avec les lambeaux de vérité encore disponibles. « Œil pour œil, et le monde finira aveugle », disait Gandhi ; en attendant ce jour d’obscurité mondiale, les cyclopes tuent et ne nous reste que peu pour garder quelque lumière, peut-être ce poème d’Andrew Marvell, « Les yeux et les larmes » :

« Ainsi, que vos ruisseaux fassent rejaillir vos sources,
Jusqu’à ce que les yeux et les larmes soient la même chose :
Et que chacun porte la différence de l’autre ;
Ces yeux qui pleurent, ces larmes qui voient ».

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Frédéric Neyrat est philosophe. Dernier ouvrage paru: Impossessions primitives / L’Anti-Terre (avec Amandine André).