Pilotes en séries (17) : de la guerre, de l’histoire et encore de la guerre

© Apple TV

Quelle meilleure entrée en matière pour ce 17e « Pilotes » que de vous parler de Masters of The Air, qui retrace le parcours des servants et pilotes des bombardiers B-17 Fortress de la 8e Air Force, du pilote John Blackthorne de Shōgun et du pilote de Mister Spade ?

Les premiers maîtres de l’air

La Seconde Guerre mondiale est-elle devenue une franchise pour les producteurs de Band of Brothers et The Pacific ? On serait enclin à le penser en découvrant Masters of the Air, produit signé Tom Hanks et Steven Spielberg, développé par John Orloff pour Apple TV+ après le retrait de HBO. Super-production mémorielle, histoire augmentée, fictionnalisée, Masters of the Air reprend les codes visuels et musicaux depuis le générique (partie un, partie deux,…) sur fond de musique grandiloquente (tout en instruments à air et à cordes) des deux séries précédentes.

Moins rock n’roll que Rogue Heroes et aussi didactique que peut l’être une fiction basée sur des faits avérés, Masters of the Air fait la part belle aux scènes de combats aériens, au quotidien des navigateurs, bombardiers, mais se concentre aussi sur les personnages attestés (John C. Egan, Gale Cleven, Harry H. Crosby,…),  leur psychologie, états d’âmes, personnalité… Malgré une réalisation un peu lisse – le transfert chez Apple TV y est peut-être pour quelque chose –, on adhérera néanmoins au propos qui fait des petites histoires et des destins individuels les composantes d’un ensemble plus grand qu’eux tout en leur rendant hommage.

La petite évasion © AppleTV+

La part de fiction devient alors le nœud à démêler au cours du visionnage car on est tenté de se dire qu’unetelle ou untel n’a pas dit ça ou fait ceci… et que certaines assertions – le quasi sacrifice de centaines, de milliers d’hommes envoyés bombarder l’Allemagne parce qu’un général a décidé d’anéantir la Luftwaffe en se servant des B-17 comme des appâts – sont trop incroyables pour être vraies. De la même manière, quand le drame bien réel rejoint la représentation cinématographique hautement romancée, on lève un sourcil quand des pilotes faits prisonniers rejoignent le Stalag Luft III immortalisé dans The Great Escape (La Grande Évasion) de John Sturges en 1962. De fait, dans Master of the Airs, tout est vrai, les noms, les équipages, les missions, les échecs, les chiffres des morts, des disparus, des prisonniers. Sans qu’on puisse aller jusqu’à dire qu’elle est anti-militariste, la série raconte sans (trop) les glorifier les destins de ces hommes du 100e groupe bombardier dont les trois-quarts ayant volé durant la guerre n’ont pas survécu.

Masters of the Air, mini-série de 9 épisodes, créée par Cary Joji Fukunaga d’après le livre de Donald  L. Miller avec Austin Butler, Callum Turner, Anthony Boyd, diffusé sur Apple TV+, un nouvel épisode chaque vendredi depuis 26 janvier 2024. 

Shōgun 2024

On a lu le livre de James Clavell il y a très longtemps et vu l’adaptation télé avec avec Toshirō Mifune et Richard Chamberlain (qui ne nous a pas laissé un souvenir impérissable si ce n’est qu’on ne comprenait pas pourquoi la barrière de la langue était au centre de cette histoire de conflit entre deux civilisations alors qu’ils parlaient tous français…). Le remake de la série de 1980 est, à ce titre, aussi ambitieux en présentant un Shōgun en version multilingue : les Japonais parlent japonais et ont recours à des Portugais pour traduire l’anglais. Toute perfidie mise à part, le cru 2024 bénéficie évidemment des avancées technologiques en matières d’effets visuels quand il s’agit de recréer la Japon de l’ère Edo, avec des paysages magnifiques et des décors et une photographie d’une précision impressionnante.

Anjin (de poitrine) © FX-ULU

Mini-série d’aventure, Shōgun est un récit historico-dramatique avec son lot de bravoure, d’amour filial, de traditions, de sexe, d’amitié virile, de respect et d’allégeance(s). Le caractère emporté de l’Anglais, sûr de son bon droit à ne pas laisser les Portugais être les seuls à goûter au gâteau nippon, les traditions japonaises, millénaires et incompréhensibles pour un occidental sont les ingrédients (et la trame principale) de Shōgun. L’histoire de cet aventurier venu d’occident devenu le premier non-japonais élevé au rang de Samouraï dans un Japon hermétique au monde extérieur est (presque) légendaire aujourd’hui et la réalisation extrêmement précise et l’image très travaillée redonnent un second souffle à l’épique. Les interprètes sont exemplaires et presque habités, la mise en scène soignée avec des mouvements de caméra sur les visages, les expressions, mettant en exergue les antagonismes entre catholiques et protestants (avec un léger avantage au sujet de Sa Majesté).

Shōgun, créé par Rachel Kondo, Maegan Houang, avec Hiroyuki Sanada, Cosmo Jarvis, Anna Sawai. Disponible sur Disney+ (2 épisodes déjà diffusés).

Son nom est Spade, Sam Spade

La nouvelle création originale Canal+ vient d’arriver sur les écrans avec un casting international séduisant aux allures d’écurie maison, Louise Bourgoin (Hippocrate), Denis Ménochet (Spotless), Jonathan Zaccaï et Clotilde Mollet (Le Bureau des légendes) et Tom Fontana (Borgia). Et Clive Owen incarnant le légendaire Sam Spade créé par Dashiell Hammet. On a beau se dire que le rythme lancinant du premier épisode est un, sinon le, moyen de mettre en place l’intrigue retorse sur fond de passé revenu hanter les vivants, de guerre d’Algérie et de traumas et de vengeance, le ressenti au sortir de deux épisodes est néanmoins celui d’un ennui assez fort. Malgré le soin porté à la reconstitution de la France des années 60/62, en dépit du cynisme de dur à cuire de Sam Spade, interprété tout en gravité par Clive Owen, on attend quand même qu’il se passe réellement quelque chose. On ne peut certes pas juger une série après seulement deux épisodes, mais les flashbacks, les ellipses et la volonté de faire du méchant principal l’absent notoire de l’action, empêchent d’accrocher pleinement à cette histoire de détective revenu de tout qui coule des jours tranquilles dans le sud de la France.

Look Up © Canal+ / AMC

D’une guerre à l’autre (la Seconde Guerre mondiale et la guerre d’Algérie que l’on n’appelle pas encore d’indépendance), les prémisses de l’enquête sur le meurtre de six religieuses vont faire sortir Monsieur Spade de sa retraite viticole et faire resurgir sa personnalité ambiguë enfouie sous le deuil. On imagine alors sans peine les punchlines à venir et l’affrontement inévitable entre le bon (mais est-ce bien sûr ?) détective et le méchant (mais lequel ?), une tension croissante et (prenons les paris) un final déceptif… En attendant les prochains épisodes, relisons ou revoyons Le Faucon Maltais.

Mister Spade, de Tom Fontana et Scott Frank, avec Clive Owen, Louise Bourgoin, Cara Bossom, Denis Ménochet, Jonathan Zaccaï, Chiara Mastroianni dans les rôles principaux. Une création originale Canal+, avec AMC/AMC+. Mini-série en 6 épisodes, diffusé chaque lundi sur Canal+ depuis le 26 février.