Sergueï Shikalov : La vie vivante (Espèces dangereuses)

Sergueï Shikalov, Espèces dangereuses (bandeau du livre © éditions du Seuil)

Avec Espèces dangereuses, Sergueï Shikalov écrit un roman générationnel et politique, le roman d’une génération de jeunes homosexuels dans la Russie des années 90-2000. Il écrit sur ce qu’aurait pu être cette génération, sur ce qu’elle a entrevu puis perdu. Il écrit sur ce qu’il en reste : des images, des mots, des rêves évanouis ou encore présents mais ailleurs, loin de la Russie.

Le récit suit chronologiquement une évolution sociale, politique, psychique qui commence par une libéralisation de la loi, une certaine permissivité sociale : « Pendant une dizaine d’années, on a existé ». En 1993, l’homosexualité est radiée du code pénal russe et, de manière plus ou moins simultanée, la présence des homosexuels est mieux admise, « tolérée » dans l’espace commun – même si, dans l’indifférence générale, des violences demeurent et des formes de discrimination persistent. Pourtant, le poids des traditions, la morale religieuse, la haine semblent se relâcher suffisamment pour qu’un espace vivable soit possible. Il s’agit d’abord de cela dans Espèces dangereuses : l’émergence d’une durée et d’un espace dans lesquels une vie est devenue possible, même une vie imparfaite, même une vie à part, mais une vie tout de même, bien différente de la mort sociale, psychique, physique, à laquelle les populations homosexuelles étaient destinées.

Sergueï Shikalov énumère les effets de cette mort sociale, l’ouverture politique qui se fait jour, les séquelles qui persistent : la honte encore, la peur, une forme de marginalisation, de stigmatisation. Malgré cela, un certain optimisme, une joie, quelque chose qui ressemble à une possibilité de la liberté, de la vie : des opportunités nouvelles, des amours, des découvertes jusqu’alors impensables, inconcevables, des pratiques émancipatrices et, plus ou moins, au grand jour (« Bannis pendant des décennies, on avait été enfin démuselés, autorisés à sortir de nos ghettos »). Sergueï Shikalov déroule une situation qui est autant matérielle, physique, que psychique, insistant sur la façon dont les conditions politiques, sociales, économiques travaillent les corps et les esprits, produisent des configurations ambiguës, vécues comme positives en même temps qu’elles peinent à effacer toutes les cicatrices.

Espèces dangereuses n’est pas directement, sous la forme d’une fiction, le récit de cette période puisque le livre est d’abord le récit de la mémoire de cette période, ce qui conduit l’auteur à un certain nombre de choix formels. Par exemple, ce qui est rapporté est moins décrit qu’évoqué, de manière volontiers rapide, sans que l’on entre dans les détails : l’ouverture de tel club gay, le fait de telle rencontre, l’engouement pour telle marque de crème ou d’habits, le Sida, la formation de tel rêve pour le présent immédiat ou pour un futur plus lointain, la persistance de telle forme de violence, etc. Sans que l’écriture ne soit fragmentaire, le récit privilégie les formes brèves : paragraphes courts, phrases courtes, évocation concise, citation simple de telle marque, de tel nom (Mylène Farmer, Madonna, François Ozon, Zara, IKEA, etc.), usage de la formule, de la maxime, simple énoncé d’un constat, etc.

Si de tels choix rejoignent l’idée du caractère éphémère de la période concernée, ils font également apparaître celle-ci comme non seulement passée mais finie, morte – période dont il ne reste que des mots, des images, des ombres. L’auteur l’écrit : que reste-t-il de ce temps très limité ? « Des souvenirs […]. Des promesses […]. Des fantômes […] ». Le récit est fait de cette réalité désormais fantomatique, qui a été porteuse d’espoir mais qui est aujourd’hui, après coup, ensevelie sous la lourde pierre d’un tombeau, puisqu’après une dizaine d’années où l’espoir été permis, où une forme de liberté a pu être vécue, où quelque chose comme une vie était possible, le pouvoir violent de Vladimir Poutine s’est à nouveau déchainé contre les gays et les LGBT en général. Demeurent le savoir douloureux de ce qui se passe aujourd’hui en Russie autant que des présences intenses mais vagues, fantomatiques, du passé.

Le livre, en évoquant ce moment où une libération a été vécue, explicite les aspects de celle-ci, la vie matérielle, intellectuelle, sexuelle, culturelle de cette génération tournée vers l’Occident, vers ses figures, ses modes de vie. Il évoque également la façon dont cette libération passe aussi par l’adhésion à des stéréotypes qui peuvent être aliénants, à un mode de vie qui a aussi son coût financier et psychique, à des modèles idéalisés qui, du fait de ne pouvoir être atteints, sont, dans le même temps qu’ils émancipent, la source de frustrations et de souffrances. Le livre, enfin, souligne le fait que le conditionnement culturel et social demeure, que quelque chose de l’éducation reçue en Russie, que quelque chose de la socialisation et d’une forme de propagande peuvent persister dans les corps et les esprits de ceux dont le rêve conscient est de s’en échapper.

Sergueï Shikalov écrit un récit qui se présente comme le parcours d’une existence singulière, un récit biographique, peut-être autobiographique, en tout cas contenant l’expression d’une mémoire individuelle. Pourtant, l’expression de cette mémoire prend la forme d’un « on » qui est un indéfini autant qu’un pluriel. À travers ce pluriel, s’affirme certainement le caractère générationnel du récit, le fait que ce qui est évoqué dans le livre correspond à ce qui résonne dans beaucoup d’esprits, même s’il est dit qu’il ne s’agit pas d’écrire à la place des autres, de prétendre énoncer soi seul une vérité qui serait imposée à ceux et celles que cette vérité concernerait au premier chef (choix du « on » plutôt que du « nous »). Le « on » marque aussi que ce qui advient se trouve lié à un contexte plus large que les seules déterminations individuelles : un contexte culturel, politique, social, économique dont les effets, comme des rafales de mitraillettes, affectent de manière identique ou similaire une pluralité de corps et de subjectivités.

L’emploi du pronom indéfini (comme de formes impersonnelles) souligne que ce n’est pas seulement un narrateur qui parle, qu’il s’agit d’une foule qui se dit selon la forme d’un récit se rapportant, peut-être, à tel individu singulier mais qui concerne pareillement une multitude fantomatique persistant par et dans le discours, par et dans le récit – un peuple de revenants qui depuis le passé, depuis leur disparition, depuis leur fuite à travers l’espace continue à dire ce qui a eu lieu, ce qui aurait pu avoir lieu : la joie, l’espoir, l’amour, la peur, la trahison, la persécution, la mort, la vie (« ranimer des vies étouffées » ; « Faire resurgir des visages disparus […], faire résonner des voix éteintes »).

 

Enfin, l’emploi du pronom est un moyen pour dire malgré les barrières, les murs qui, encore, empêcheraient de dire : le « manque de courage », la honte, la volonté de ne pas parler en son seul nom propre, la volonté de ne pas écrire dans sa langue maternelle, etc. Le « on » est une façon d’aller au-delà de ce que le « je » oserait dire, de « minimiser l’emprise de la censure personnelle ». Cet usage est à la fois le moyen d’une émancipation (se rendre capable de dire ce que l’on ne pourrait pas dire autrement) et le signe d’un conditionnement qui reste à l’œuvre, d’une aliénation fuie mais, malgré la fuite, toujours, au moins partiellement, agissante. La langue est ici ce qui exprime cette aliénation et ce qui permet d’essayer de la fuir, ce par quoi on devient capable de faire et d’être ce que l’on était condamné à ne pas faire et à ne pas être.

Espèces dangereuses est un livre tourné vers la vie qui se souvient d’elle-même, qui se cherche, se découvre, qui espère en elle-même, qui s’efforce de persister à travers les possibles qu’elle invente. Peut-être est-ce également le sens de l’emploi du « on » : il s’agirait moins d’un individu qui parle que de l’impersonnel de la vie qui s’énonce. Ce sont les états de cette vie que Sergueï Shikalov met au premier plan : une vie qui, contre ce qui a cherché à la détruire, demeure vivante.

Sergueï Shikalov, Espèces dangereuses, éditions du Seuil, mars 2024, 224 p., 19 €