Je me souviens avoir lu la semaine dernière Je me souviens … de la foulée de Pérec, ouvrage collectif dans lequel chaque auteur, débutant son texte par un « Je me souviens », évoque un souvenir olympique (ou plusieurs) l’ayant particulièrement marqué.
« Je me souviens »… Perec, bien entendu, sans accent sur le premier « e », Georges Perec, qui mentionne le sauteur en hauteur Valeri Brumel (qu’il orthographie par erreur avec deux « m », hommage inconscient à son magnifique rouleau ventral, qui épouse en deux temps la barre pour mieux l’effacer ?), et Zatopek (ah ! Zatopek ! ses grimaces quand il courait, ses accélérations et accélérations : « quand il commence, il ne s’arrête plus, il ne cesse plus d’accélérer » écrit Jean Echenoz, dans Courir). Perec termine ses quatre cent quatre-vingts notes par un « à suivre ». À suivre, ici, dans ce recueil, vingt-sept nouveaux « Je me souviens » :
Maylis de Kerangal, gamine, elle a neuf ans, est subitement subjuguée par l’apparition d’une autre gamine de quatorze ans, aux Jeux Olympiques de Montréal, en 1976. « De son premier mouvement, je me souviens comme d’un vertige, une apnée initiale. (…) Elle évolue au-dessus, entre et au-dessous des barres, en avant, en arrière, le bassin haut, les bras minces et les pointes de pieds tendues.
Sa cambrure apostrophe le monde jusqu’au saut de l’ange final. » 10/10, la première note parfaite de toute l’histoire des Jeux Olympiques. Mais aussi la solitude de Nadia Comaneci, son « corps strict, épuré, sous contrôle », son mystère (cela sera l’objet du roman de Lola Lafon, La Petite Communiste qui ne souriait jamais).
Nathacha Appanah se souvient de la sprinteuse jamaïcaine Merlene Ottey aux J.O. de Séoul (1988), mais elle se souvient surtout qu’elle-même courait, elle avait quinze ans et elle courait ! La professeure de sport de son collège la place toujours en troisième position dans le relais 4 x 100 mètres, le dernier virage, « et quand je sens le témoin dans ma main droite et que mes doigts se referment dessus, j’épouse ce virage, je le respecte et je l’avale. Mon corps obéit non seulement à mon esprit mais à la piste même, à sa courbe, à sa nature. Pendant quelques secondes, je suis un peu tout à la fois : moi-même, les trois autres filles, le bâton à transmettre que j’ai en main et cette terre sur laquelle je cours » !
Pierre Assouline se rappelle qu’après la tragédie du 5 septembre 1972 à Munich – la prise en otages de onze athlètes israéliens par un commando palestinien et leur assassinat, il y eut le 50 kilomètres marche, et qu’un des concurrents était un quadragénaire ne payant pas de mine, avec sa calvitie, ses lunettes et son début de ventre, dont l’avant-bras portait un numéro matricule, l’israélien « Shaul Ladany, déporté à huit ans à Bergen-Belsen, rescapé du génocide et du massacre qui venait d’avoir lieu », son numéro matricule lui avait été tatoué à quelques kilomètres du stade.
Kaouther Adimi évoque Hassiba Boulmerka qui gagne le 1500 mètres féminin à Barcelone en 1992, la première médaille d’or olympique de l’Algérie, Hassiba Boulmerka qui porte un short vert si court « qu’il couvre à peine le haut de ses cuisses », Hassiba Boulmerka menacée de mort par les islamistes « a dû se résoudre à partir s’entraîner en Allemagne, protégée en permanence par une escorte », quand elle gagne, « que ses jambes puissantes et nues s’affichent sur le petit écran algérien, c’est un doigt d’honneur à tous les intégristes du pays qui menacent de prendre le pouvoir. Mais c’est également un message puissant envoyé à toutes les gamines qui, comme moi, étaient devant leur écran de télévision, ce jour-là. »
Maria Larrea, Barcelone aussi, Carl Lewis. « Course d’élan, impulsion, envol, réception. Six essais. Courir. Se lancer dans le vide. Contre la gravité. Courir dans les airs. Aller le plus loin possible. Mordre la poussière. Je crois que le saut en longueur c’est la vie. ».
Pierre Ducrozet, lui, se souvient de Carl Lewis quatre ans plus tard, à Atlanta, sa quatrième médaille d’or de suite à la longueur : « J’observe sa concentration extrême. Visage totalement fermé. Le souffle, rien que le souffle. Il s’élance. Quelle foulée. Il s’élève, il semble marcher sur l’air. Comment peut-il sauter aussi loin. La grâce. Il touche le sable mais, incroyable, ne tombe pas entièrement, il rebondit sur ses pieds et se relève déjà. »
Colombe Schneck raconte Mark Spitz. « Une photo prise sous l’eau permet de l’observer de face, ses deux mains en avant comme des crochets, les pouces très écartés en angle droit, chaque doigt solide et séparé de l’autre d’environ 8 mm, un jet d’eau en arc autour de lui l’illumine d’une auréole, une couronne de gouttelettes à l’air d’acier sort de sa bouche. » Sept médailles d’or d’affilée, la dernière, celle du 100 mètres nage libre, le 3 septembre 1972, deux jours avant la terreur. Le 5 septembre, il est évacué en cachette : « Son corps doré ne l’immunise pas d’être juif. »
Eric Fottorino garde en mémoire le 21 septembre 2000, une disparition, la stupeur d’un non-départ, Marie-José Pérec (celle du titre de ce recueil, avec l’accent) disparaît — et l’on ne peut s’empêcher de penser à La Disparition de Perec, sans l’accent, le roman sans « e ». « Son nom s’inscrivit, inerte, au tableau d’affichage du stade de Sydney, suivi par ces trois lettres énigmatiques : DNS. Did not start. » (Did not start, sans « e », sans « e»ll«e »). « Et ce fut tout. Disparue. Envolée. Dans la nuit australienne on aperçut une longue silhouette qui courait. Qui courait vers un avion. Une course sans médaille, sauf le reflet aveuglant de son revers. À cet instant il n’y eut plus de gazelle, plus de triple championne olympique, plus de fierté nationale, plus de reine guadeloupéenne. Il n’y eut plus qu’un grand point d’interrogation planté tel une pointe acérée dans la cendrée de l’absence. Pourquoi ? » (Pourquoi ? sans « e », sans « e»ll«e »).
Philippe Delerm se souvient de l’année 1968, Mexico. Tommie Smith et Lee Evans, levant, sur le podium, leurs poings gantés de noir vers le ciel. Bob Beamon, « pantin démantibulé dans le début d’orage propulsant son corps dégingandé jusqu’à la marque improbable de 8 m 90 en longueur. » Dick Fosbury, « pour la première fois de l’histoire, un titre majeur allait être décerné à un athlète franchissant la barre sur le dos », ce qu’on appellera le Fosbury flop. « On ne toise plus la barre adverse avant de la combattre bravement. On la regarde de loin, puis on court à grandes foulées, assez vite et assez longtemps pour susciter ensuite une lévitation planante, assez d’élan pour faire défiler tout le corps. On ne provoque plus. On efface, on méprise, on abolit, sans regarder. Le mouvement est magnifique. »
François-Henri Désérable, et Cassius Clay, vainqueur catégorie mi-lourds à Rome, en 1960. Après sa victoire, le retour au pays. « Partout ailleurs on l’aurait porter en triomphe, mais pas chez lui, pas dans le sud des États-Unis d’Amérique, pas dans les années 1960 où médaillé olympique ou pas un Noir est un nègre. C’est ce que vont s’employer à lui rappeler un groupe de motards, avec peau blanche et cheveux longs, blousons de cuir et tatouages, insultes et crachats.
Et Cassius Clay a beau n’avoir peur de rien sinon de l’avion, il a beau savoir avec les armes de tout le monde (ses deux poings) se battre comme personne, tout seul contre dix il n’y a rien d’autre à faire que de prendre la fuite, alors il fuit, rentre chez lui puis ressort dans la nuit, jusqu’à un pont où sa médaille olympique, il la jette au fond de la rivière Ohio. »
Tristan Garcia clôt ce recueil. Il le clôt et il l’ouvre. Il imagine les Jeux Olympiques du futur. Et d’eux, il se souvient. « Alors je me souviens, j’imagine. », sa dernière phrase. « Les Jeux augmentés, et l’ouverture des compétitions aux corps officiellement hybridés… les Jeux posthumains… les Jeux néo-traditionalistes… les Jeux virtuels… les Jeux extrêmes… les Radical Games… des Jeux inclusifs et multimodaux… les Jeux des jeunes, les Jeux des vieux… les Jeux seniors, avec les anciens champions… les Jeux des centenaires… les Weight Pride Games, comment ça s’appelait, déjà, en français ? Avec des catégories de poids… les Jeux écologiques et durables… avec la course dans l’herbe, il avait plu, quel enfer, pire qu’un cross d’hiver, et aucun droit d’entrée, un bordel… les Jeux communs, pas de vainqueur : tout le monde gagne ou perd ensemble… les Jeux islamiques… les Jeux du renouveau charismatique chrétien… les Jeux queer… les Jeux de la fierté binaire… les épreuves de rebinarisation ont tourné au fiasco… le scandale de cette athlète qui était normalement trans mais tout de même sympathisante binaire, antiqueer, et qui a voulu participer… elle avait été traitée par thérapie génétique, même ses chromosomes étaient XX… elle a déposé un recours… les Jeux fascistes… les Jeux affreux… avec combat de gladiateurs et lutte à mort… » Ces Jeux, il les imagine. Il s’en souvient. Bien. « Je me souviens bien », sa première phrase.
Je me souviens… de la foulée de Pérec (et autres madeleines sportives), ouvrage collectif sous la direction de Benoît Heimermann, éditions du Seuil, janvier 2024, 224 p., 19 € 90