« Ne me cherchez pas car je suis nulle part »: La petite communiste qui ne souriait jamais de Lola Lafon

Nadia Comaneci

Le 17 juillet 1976, aux J.O. de Montréal, un elfe roumain entre dans l’imaginaire mondial. Son défi à l’équilibre, à la perfection et à l’espace suspend le temps et dérègle les ordinateurs qui ne peuvent enregistrer sa note : 10. Elle a quatorze ans, mesure 1,47 m et chacun retient son nom, Nadia Comaneci.
C’est cette figure que Lola Lafon place, en 2014, au centre d’un roman proche d’une vie potentielle, La petite Communiste qui ne souriait jamais (Babel) : l’exactitude ne sera pas sa règle, charge à la fiction de remplir les silences du récit officiel, à la littérature de dire ce qui échappe, de recomposer cette icône et « idole pop » pour faire sailli ce qu’elle incarne et représente. « Ce que la petite a effectué à l’instant dézingue le déroulement des chiffres, des mots et des images. Il ne s’agit plus de ce que l’on comprend. On ne saurait noter ce qui vient d’advenir. »

Nadia Comaneci, Montréal, 1976 © DR

La gymnaste est doublement personnage de ce livre : parce qu’une narratrice un peu candide rassemble journaux et témoignages pour tenter de cerner l’énigme de La Petite Communiste qui ne souriait jamais mais aussi parce que Nadia Comaneci dialogue avec cette narratrice, par téléphone et mail, et tente d’imposer sa version de l’histoire : son enfance à Onesti, dans la Roumanie communiste de Ceausescu, ses entraînements sous la main de fer de Béla Károlyi, ses victoires sidérantes, sa fonction d’image publicitaire d’un régime, ses amants et sa fuite vers l’Ouest, quelques semaines avant la chute du mur de Berlin. Là est le sujet de ce roman, au-delà de sa figure centrale, d’autant plus mystérieuse qu’elle semble présente : la vérité qui s’immisce dans les versions officielles comme intimes, un destin qui croise l’Est et l’Ouest, incarne les années 80 et leur fondamentale ambiguïté.

Jamais Lola Lafon n’assène une quelconque vérité, elle tisse des « hypothèses » et nous offre une « fiction rêvée », dans un récit qui ne cesse de se dérober et d’interroger les certitudes : Nadia Comaneci porte-parole d’un régime totalitaire, « parcelle de drapeau » et « arme nationale » ? Sans doute mais que sont les athlètes de l’Ouest, sinon les étendards d’un système économique et politique, eux aussi ? Nadia Comaneci, au-delà d’une sportive exceptionnelle est, pour Lola Lafon, un « séisme géopolitique », un paradoxe et un point d’interrogation, une gymnaste capable de faire rêver les petites filles roumaines comme américaines. Elle oblige à regarder le monde autrement, à distance. Elle est « une machine poétique sublime qui détraque tout ».

Elle télescope les genres – la lolita de 14 ans a une silhouette de garçon –, annonce les grandes figures de gamines érotisées dans les années 80 (elle est la « Petite », comme Brooke Shields ou Jodie Foster) tout en échappant encore à ce porn ; elle détraque la langue (« c’était nadiesque, écrit un éditorialiste québécois ») ; elle renvoie Est et Ouest à leurs contradictions ; elle est à la fois un « robot communiste de 40 kilos », une machine surentraînée et la grâce absolue : non seulement l’un des « soldats-orchidées » que crée Béla mais son chef-d’œuvre.

Lola Lafon (DR)

La force du récit de Lola Lafon est dans sa capacité à épouser ces contradictions sans les aplatir, à saisir les envolées de Nadia sur la poutre, aux barres asymétriques, au sol, dans une prose aussi fascinante que le fut la gymnaste, à la mesure du défi qu’elle incarne : « Ce qu’elle accomplit, ce jour-là, personne ne sera capable de le raconter, ne restent que les limites des mots qu’on connaît pour décrire ce qu’on n’a jamais imaginé ». Des limites que dézingue Lola Lafon.

Mais La Petite Communiste qui ne souriait jamais n’est pas seulement le récit d’un apogée. C’est aussi la lutte constante de Nadia Comaneci pour parvenir puis rester au sommet, les douleurs qu’elle s’impose, sa discipline spartiate, la faim, les entraînements inhumains et… sa lutte contre « son banal futur biologique ». L’écureuil, ainsi que la surnomme Béla, a été entraînée à ne pas avoir peur des chutes et blessures, façonnée pour reculer les limites du possible, « jouer follement, hors-piste », devenir une « Jeanne d’Arc magnésique » et magnétique. Mais elle deviendra femme, et son corps, une « machine molle ».
Sa puberté, Nadia la considère comme une « maladie », elle intensifie ses entraînements, veut sortir de la « prison » de son corps de femme, avale de l’eau de Javel, s’affame, manière de refuser le « monstre », le « tank » qu’elle est devenue, images que lui renvoient les médias du monde entier, d’une violence terrible. « Barres, magnésie et sueur » sont plus que jamais la trilogie de son existence ; même blessée, bras bandé et infecté, elle participe aux compétitions, inventant « l’équilibre nouveau », salto arrière sans appui sur les mains. Et elle revient, splendide, aux J.O. de Moscou, en 1980 : « la reine glacée qui ne souriait jamais » une nouvelle fois « désosse l’impossible comme on ravage un ennemi ».

Nadia Comaneci, Moscou, 1980 © DR

Lola Lafon, à travers la Nadia qu’elle recrée, interroge le corps, la féminité, les cadres que les régimes politiques comme les sociétés imposent aux femmes, des normes que les femmes finissent par intégrer, auxquelles elles plient leur corps, au mépris de la biologie. À l’est, Nadia était de celles que Ceausescu contrôlait : règles, sexualité, procréation. À l’Ouest, on ne lui pardonne pas sa prise de poids. D’un côté comme de l’autre du rideau de fer, la féminité est rarement synonyme de liberté.

Ainsi naît cette figure romanesque, « déversoir de possibles » qui a aussi « décrassé le futur et ravagé le joli chemin rétréci qu’on réserve aux petites filles ». « Grâce à vous, les petites filles de l’été 1976 rêvent de s’élancer dans le vide, les abdos serrés et la peau nue ». C’est à ces petites filles que Lola Lafon dédie son livre : « Il était une fois une histoire, cette histoire-là », celle d’une jeune fille entrée dans la légende qui « aimait gagner… du terrain sur ce qui était permis ».

« Le 18 juillet 2006, à 12 h 01, la vidéo de votre exécution parfaite à Montréal a été diffusée par le Deep Space Communication Programs, des ingénieurs désireux de communiquer avec d’éventuels habitants de l’espace. Ils ont affirmé que ces images représentant « la beauté absolue » parcourraient des trillions de kilomètres au-delà du système solaire, des années-lumière. » Voilà Nadia dans l’espace, comme dans ce roman qui parvient à saisir tout ce qui en elle échappe, cette fée qui excède même la grammaire et refuse les négations, comme le montre la dernière phrase du roman, attribuée à Nadia C. : « Ne me cherchez pas car je suis nulle part ».

Lola Lafon, La Petite Communiste qui ne souriait jamais, 2014, Actes Sud « Babel », 320 p., 8 € 70 — Lire un extrait