Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett, publiés dans Diacritik tout au long de l’année 2024.
Un coquillage
Je suis sensible à la vie secrète des objets. Certains vêtements, par exemple : je me rappelle quand et où je les ai eus, et s’il s’agit de cadeaux, qui me les a offerts et à quelle occasion, la première fois que je les ai portés et les événements mémorables dont ils ont été témoins, voire auxquels ils ont contribué. Il en va de même pour les ustensiles de cuisine : je me souviens du plat que je cuisinais dans telle ou telle marmite, de la manière dont cette casserole a été égratignée ou cabossée, de ce que ce couteau a servi à couper, etc., tout comme je me souviens des premières lignes écrites avec tel stylo, de l’encre avec laquelle je l’ai rempli pour la première fois, de la façon dont la couverture de ce livre a été corné et la marque que l’on peut voir sur sa surface si on le regarde à contre-jour…
Il me plaît de retenir des faits aussi insignifiants sur des objets par ailleurs banals, et parfois, lorsque je porte le vêtement ou que je tiens en main le livre, je me surprends à y penser pendant mes interactions avec les autres, à la manière d’un enfant qui sourit intérieurement en parlant à sa mère d’un sujet sans rapport mais sûrement tout aussi trivial, à l’endroit même où, quelques instants auparavant et sans qu’elle le sache, il avait furtivement enterré un coquillage ou un lézard mort dont elle ignorait l’existence et dont par conséquent elle n’avait aucune raison de soupçonner la proximité secrète.
Futur antérieur
Comme je l’ai évoqué dans l’une de mes premières chroniques (« Jour de l’an »), ma mère est morte récemment. Parmi ses effets personnels se trouvait un calepin que je n’avais jamais vu auparavant. Je l’ai découvert dans un tas de papiers datant de plusieurs dizaines d’années et auxquels on n’avait apparemment pas touché au fil des ans. Toutes les pages étaient vierges, sauf deux à la fin. Celles-ci contiennent trois notes comme d’un journal intime écrites à l’hôpital où elle venait de me mettre au monde. La première commence par « 1-III-60 / Guy est né à 13h59… » et la dernière, datée de cinq jours plus tard, « C’est le jour où nous sommes rentrés à la maison… ».
Ma mère ne m’avait jamais parlé de ces pages. J’ignore si elle les a relues ou si elle y a même repensé après coup. Je ne sais pas non plus à qui elles étaient destinées ni pourquoi elle les avait écrites, si ce n’était que pour enregistrer ces événements tout simplement, ou pour occuper quelques moments d’inactivité en attendant sa sortie de l’hôpital. Je suis néanmoins ému qu’elle ait ressenti le besoin de coucher par écrit ces réflexions.
Je pense à l’ironie fortuite qui m’a permis de les trouver : tout à fait par hasard, dans le chagrin accablant d’avoir à vider la maison de ma mère décédée et de voir ainsi sa vie défiler devant mes yeux dans les objets que j’examine l’un après l’autre, je tombe sur un témoignage de ma naissance et le bref récit de mes premiers jours écrits par l’auteur des deux, cette découverte n’ayant lieu que des décennies plus tard, après sa mort. Barthes avait donc raison (« la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’Auteur »).
Il me paraît inimaginable que ma mère ait laissé ce calepin avec l’idée que je le trouverai un jour, que je remarquerai par hasard les deux dernières pages et que je les lirai, me rendant compte qu’elle avait pris la peine d’immortaliser ma naissance, pour ainsi dire. Et pourtant, malgré ma quasi-certitude que tout cela n’est qu’une coïncidence frappante, je ne peux pas me défaire du sentiment d’avoir déterré la capsule témoin de mon initiation à l’existence.
Miroirs magiques ?
Que révèlent ces textes de moi, et que cachent-ils ? Je suppose que la réponse la plus juste est : que ce que je veux, ni plus ni moins. Ils me montrent tel que je souhaite me laisser voir, et donc sont limités dans leur potentialité à ce que je vois / sais de moi-même.
Portraits incomplets d’un moi partiel.