« Quelque chose de spécial, ou de spatial »: Georges Perec (Espèces d’espaces)

Perec, Espèces d'espaces @ La Librairie du XXIe siècle, éditions du Seuil / succession Richardson/ Saluden

« Nous vivons dans l’espace » : c’est cette (paradoxale et fausse) évidence qu’interroge Georges Perec dans Espèces d’espaces (1974), à la demande de Paul Virilio, qui souhaite inaugurer avec ce titre sa collection « L’espace critique » chez Galilée. Le livre de Perec sera, dans son ensemble, cet espace critique, soit le questionnement de nos manières d’habiter et penser des lieux « multipliés, morcelés et diversifiés », proches ou plus lointains et de ce que ces espaces disent d’un lien consubstantiel à l’écriture. Espèces d’espaces vient de paraître dans « La Librairie du XXIe siècle » des éditions du Seuil et cette édition augmentée d’un riche cahier de documents et archives matérielles permet de mesurer combien ce texte est central dans l’œuvre de Perec comme dans nos présents.

Il est en effet une logique à la publication d’Espèces d’espaces dans « La Librairie du XXIe siècle », collection de Maurice Olender qui rencontra Perec à la toute fin de sa vie. Il s’agit alors pour l’éditeur de proposer à l’écrivain de participer au numéro 2 de sa toute nouvelle revue Le Genre humain. Perec accepte et, peu de temps avant sa mort, remet un texte intitulé « Penser/classer ». C’est là l’origine d’un travail éditorial de longue haleine sur l’œuvre trop tôt posthume de l’écrivain, en lien étroit avec ses ayants droit Ela Bienenfeld (1927-2016), Sylvia Richardson et Marianne Saluden, qui se poursuit aujourd’hui encore avec Espèces d’espaces paru en janvier, suivi le 6 mai de Lieux, inédit si attendu, et la parution en octobre 2022 du volume Perec/rinations et Jeux intéressants — une quinzaine de titres seront alors disponibles dans « La Librairie du XXIe siècle ». Maurice Olender a raconté cet « atelier posthume de Georges Perec » dans Singulier Pluriel (Seuil, 2020, voir également, sur Diacritik deux entretiens avec Maurice Olender, ici et ). La nouvelle publication d’Espèces d’espaces s’inscrit donc dans ce cadre éditorial, visant à rendre à l’œuvre perecquienne son acuité et sa puissance dans le champ contemporain. Comme le montre Claude Burgelin dans l’album Perec de la Pléiade, comme l’écrit Jean-Luc Joly dans la postface d’Espèces d’espaces, ce texte est devenu un outil et un laboratoire pour nombre d’écrivains et artistes (François Bon, Enrique Vila-Matas, Sophie Calle, etc.). Si Perec est, selon la formule de Jean-Pierre Salgas, notre « contemporain capital posthume », c’est en partie via ce livre absolument central dans sa propre poétique comme dans le champ contemporain.

Georges Perec, Espèces d’espaces © éditions du Seuil « La Librairie du XXIe siècle »

Espèces d’espaces un véritable atelier, d’une « incroyable plasticité » (Jean-Luc Joly) qui se joue de cadres et de formes, depuis un carré évidé initial. La case vide/pleine rappellera aux lecteurs de Perec le parti-pris formel de La Vie mode d’emploi, elle est une manière de se donner une contrainte, donc une liberté, dans un texte d’une inventivité folle, parlant à toutes et tous tant chacun des espaces explorés nous est proche. Le carré (figurant un océan citationnel) s’offre comme l’espace matriciel depuis lequel se compose le livre, cartographie et répertoire de lieux « multipliés, morcelés » et « diversifiés » que nous avons en commun mais qui sont aussi ceux, singuliers, de l’écrivain Perec puisque ce laboratoire géographique est aussi et avant tout un journal d’écrivain. Aucune de ces dimensions n’est évidemment dissociable, comme le montre le chapitrage du livre par dézoomage progressif, du plus petit espace (« La page ») aux plus larges : « Le monde » puis « L’espace » comme si le dernier chapitre faisait retour au titre, désormais au singulier d’un (in)achevé.

Georges Perec, Espèces d’espaces © éditions du Seuil « La Librairie du XXIe siècle »

Georges Perec parcourt des espaces, en élargissant peu à peu la focale, de la page au lit, puis la chambre, l’appartement, l’immeuble, la rue, le quartier, la ville, la campagne, le pays, le monde, l’espace. L’auteur articule organisation rigoureuse et jeux, liberté absolue d’une transition par un jeu de mot (de la page au lit, le page en argot) et démultiplications formelles (calligrammes, chansons, listes, inventaires, digressions) qui sont de fait la mise en place d’un réseau extraordinairement pensé/classé, comme celui des lions — le cirage Lion noir, la chambre au Lion d’or de Saint-Chely-d’Apcher — ou celui des gares qui, cette fois, n’a rien de ludique puisque c’est à la gare de Lyon (absente comme la trouée d’un indicible) que l’enfant a vu pour la dernière fois sa mère, qui mourra dans le camp d’extermination d’Auschwitz. Si la publicité pour le cirage Lion d’or, insérée dans l’avant-propos, a de quoi surprendre, elle est de fait la mise en place d’un exercice du souvenir (« appris vers 1947, remémoré en 1973 »), le plus terrible revenant via l’accessoire, la légèreté d’un slogan publicitaire… 1973, date d’écriture d’Espèces d’espaces, fait retour à 1947, date de publication de L’Espèce humaine de Robert Antelme, en creux dans le titre du livre de Perec, sous ses airs bravaches d’invective ou juron. Dans cette béance, se donnent à lire l’atrocité, les camps, la mère, la ruine de l’enfance. « Vivre, c’est passer d’un espace à un autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner ». Écrire revient alors à avoir conscience que « l’espace est un doute » et une faille :

« L’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l’emporte et ne m’en laisse que des lambeaux informes :
Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes ».

Georges Perec, Espèces d’espaces © CM

Tout s’articule et se mêle dans ces pages, le plus joyeux et le plus sombre, le plus collectif et le plus intime, le plus commun et le plus individuel. Perec joue, indéniablement, d’une disparate, d’un travail d’emboîtements et collages, de juxtapositions et réseaux. Il fait d’Espèces d’espaces un geste d’écrivain rassemblant son œuvre antérieure et ouvrant aux textes à venir (dont certains demeureront inédits) : Lieux, L’Homme qui dort, Je me souviens, La Vie mode d’emploi, Lieux, Le Condottiere, Tentative d’épuisement d’un lieu, etc. pour les inventorier sans ordre, dans la mémoire d’un texte lu et relu. Perec commente Mauss, Flusser, Dumas, Kubrick, Borges, Magritte, Verne, Flaubert, Calvino, Roussel. L’espace est bien une notion polysémique, un matériau plastique, tout autant culturel que géographique, concret que livresque. En tant qu’espace critique, il est, conformément au krinein grec, un tamis, manière de ressaisir une vie et une œuvre, le monde et les manières dont nous l’interprétons. Avec Espèces d’espaces, Perec nous déplace de Cornouailles à Paris, d’un voyage immobile (sa table de chevet) au métro, démultipliant les transports (en commun), articulant des voix hétérogènes (chansons, citations, publicité, pastiches) qui dé- et re-composent nos modes de vies et de pensées, nous égarent pour mieux nous situer. Et son livre offre une multiplicité de laboratoires possibles, pour son œuvre à venir, comme pour tout le monde, écrivain ou non, du projet à la Sophie Calle de l’une de ses amies (vivre un mois dans un aéroport international) aux matrices d’écriture qu’est, entre autres exemples, la description d’une rue depuis le carrefour Bac-Saint-Germain, le 15 mars 1973 — qui trouvera son prolongement place Saint-Sulpice dans Tentative d’épuisement d’un lieu. Et c’est enfin toute la collection de Maurice Olender, « La Librairie du XXIe siècle », qui se (re)déploie depuis ces Espèces d’espaces, des chambres de Michelle Perrot au Paris Fantasme de Lydia Flem, des Non-lieux et Métro revisité de Marc Augé au Fantôme dans la bibliothèque de Maurice Olender.

Georges Perec, Espèces d’espaces © CM

Espèces d’espaces est une méthode, soit un chemin, un œil écoute et observe, notant « le plus commun, le plus terne », se contraignant « à voir le plus platement » possible pour trouver dans cet objectivisme une manière de déchiffrer l’espace, ses traces, ses rythmes, ses circuits, puisque « malgré soi, on ne note que l’insolite, le particulier, le misérablement exceptionnel ». À être observé, le lieu le plus commun devient « improbable » et étrange(r). Réflexion poétique comme politique (il faut lire et relire « Pays » sur la notion de frontière, de ces lignes qui ont causé la mort de millions de personnes), Espèces d’espaces est un index et un inventaire, un labyrinthe et une matriochka, une carte et un poème, et pleinement un journal puisque ce terme, comme le souligne Perec, désigne tout autant un écrit intime qu’une unité de surface (la superficie d’un champ labourable en une journée).

« J’écris pour me parcourir », écrivait Michaux cité en exergue de « La Page ». Dans l’ensemble du livre, l’écrivain se mesure, à sa propre histoire, au monde, à son œuvre. Il arpente la page — « j’habite ma feuille de papier » — comme le monde qui n’est jamais qu’un espace écrit (« une géographie dont nous avons oublié que nous sommes les auteurs  »). Il écrit l’infra-ordinaire comme une forme de surréel. Là est sans doute l’intime selon Perec : nous dire à travers lui, trouver le singulier dans l’ordinaire, sembler jouer pour traduire, de fait, un inhabitable et insupportable, soit faire d’un ancrage concret, géographique, in situ, l’expérience même du (bio)graphique.

Georges Perec, Espèces d’espaces, édition augmentée, postface de Jean-Luc Joly, éditions du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », janvier 2022, 208 p., 24 €