Revue Débridé : « On ambitionne le retour d’un constant désordre »

© Revue Débridé

En lien avec le 31e Salon de la Revue qui se tient le 16 et 17 octobre, Diacritik, partenaire de l’événement, est allé à la rencontre de revues qui y seront présentes et qui, aussi vives que puissantes, innervent en profondeur le paysage. Aujourd’hui, entretien avec l’étonnante revue Débridé.

Comment est née votre revue ? Existe-t-il un collectif d’écrivains à l’origine de votre désir de revue ou s’agit-il d’un désir bien plus individuel ? S’agissait-il pour vous de souscrire à un imaginaire littéraire selon lequel être écrivain, comme pour Olivier dans Les Faux-Monnayeurs de Gide, consiste d’abord à écrire dans une revue ?

La naissance de la revue Débridé est issue de l’envie de nous déraidir les phalanges au profit d’un combat commun — celui de faire émerger les jeunes voix de la littérature contemporaine. Les voix entravées. Dérobées. Parce que nous croyons tous solidement que créer est un acte d’amitié et que la voix plurielle, comme la main plurielle, est une mise en retraite d’une certaine insensibilité qui fructifie le vide, parce que nous croyons qu’une rature faite à plusieurs, dans les endroits de l’apprentissage du doute, finit par être une bonne gravure. Il était donc impérieux de céder corps à ce désir. Nous partons de l’idée que si créer c’est superposer d’autres dimensions à la réalité, appeler à la vie par une disposition des mots, des couleurs ou des images ce qui gisait à priori dans les limbes, pourquoi ne pas récidiver cet exercice, avec la même fougue mais en se regroupant ? nous voulons casser les codes, contester les pré carrés, disputer les injonctions littéraires, céder pleine liberté à l’expression. En somme, Débridé est une revue qui se veut chant humain en dehors des voix conformistes, hors des clans et tous murs érigés qui veulent à tout prix prendre en otage le langage.

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Quelle vision de la littérature entendez-vous défendre dans vos différents numéros ? Procédez-vous selon une profession de foi établie en amont du premier numéro ?

Nous revendiquons l’Œuvre et non l’Auteur. L’État civil de tout contributeur ne  nous séduit nullement, seule compte l’œuvre. Nous visons le vif et l’inattendu. Nous voulons réduire les contraintes littéraires pour laisser libre court à l’imagination. Une écriture insubordonnée qui roule en détonant les feux rouges, et les codes établies. L’idée est simple : se disjoindre de la routine. Créer en continu une incidence poétique sur l’absolu. Entrer dans l’intime du mouvement dans un geste collectif. En somme, sans crier gare, nous défendons la création au plurielle et voulons briser les marge et brandir humainement et artistiquement nos chants propres et nos fissures.  

Comment décidez-vous de la composition d’un numéro ? Suivez-vous l’actualité littéraire ou s’agit-il au contraire pour vous de défendre une littérature détachée des contingences du marché éditorial ? Pouvez-vous nous présenter un numéro qui vous tient particulièrement à cœur ?

La composition d’un numéro est tributaire de l’inactuel, c’est-à-dire du neuf, de l’inédit. Nous voulons saisir l’advenu. Nous somme en quête des plumes qui s’obstinent à contredire les pré carrés, des personnes qui braquent les frontières qui ne craignent de trahir la fatigue de leur phalanges pour la gloire des marges. Des plumes taillée dans l’étoffe de leur faille. Dans le premier numéro de la revue, déponctuer les consignes imposées par des syndicats littéraires était l’un des objectifs fixés pour l’assurance d’un contenu débridé.

À la création de sa revue Trafic, Serge Daney affirmait que toute revue consiste à faire revenir, à faire revoir ce qu’on n’aurait peut-être pas aperçu sans elle. Que cherchez-vous à faire revenir dans votre revue qui aurait peut-être été mal vu sans elle ?

L’époque est en crise du beau et d’inédit. Seul un traumatisme poétique peut nous aider à surplomber cette offensante saison extensible. L’heure est anémiante. Nous voulons du sang neuf, de la sensibilité tranchante. Conjuguer l’entraide, la pluridisciplinarité. En espèce, on ambitionne le retour d’un constant désordre. En somme, habiter l’absolu chaos. Là est notre clause.

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Est-ce qu’enfin créer et animer une revue aujourd’hui, dans un contexte économique complexe pour la diffusion, n’est-ce pas finalement affirmer un geste politique ? Une manière de résistance ?

Tout acte qui chante l’humaine condition, l’humaine fragilité est vouée, parfois sans le vouloir, à la politique.  À croire que les zones sociales du monde ne peuvent se passer de la participation citoyenne. En autre, ce à quoi Débridé aspire de tous ses poumons c’est à une poétique d’une politique qui ne vote pas ; c’est-à-dire qui n’est conforme à la cage du 21e siècle. Alors, passer en revue toutes ses voix-plurielles sur du papier, c’est plus qu’un geste, plus qu’une résistance : c’est humain et salutaire.

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