Lectures transversales 24: Horacio Castellanos Moya, Le Dégoût. Thomas Bernhard à San Salvador

© Julien de Kerviler

« Depuis quinze jours je n’ai pas eu une conversation digne de ce nom, Moya, depuis quinze jours on ne me parle que de clés, de serrures et de poignées de porte, on ne me parle que des documents que je dois signer pour pouvoir vendre la maison de ma mère, c’est horrible, Moya, je n’ai absolument aucun sujet de conversation avec mon frère, pas un seul sujet qui soit un tant soit peu correct et qu’on puisse aborder intelligemment, me dit Vega. La principale préoccupation de mon frère est le football, Moya, il peut parler des heures entières d’équipes et de joueurs de l’équipe nationale, et en particulier de ses équipes favorites, d’une équipe appelée Alianza, pour mon frère Alianza est la plus grande réalisation humaine, il ne rate pas un seul match, il serait capable de commettre la pire des malhonnêtetés pour que l’Alianza remporte chacun de ses matchs, me dit Vega. La passion de mon frère pour l’Alianza atteint des niveaux de fanatisme tels qu’il y a quelques jours il a eu l’idée de m’inviter à aller avec lui au stade, tu t’imagines, Moya, il m’a invité au stade pour soutenir l’Alianza dans son match difficile contre son adversaire de toujours, c’est textuellement la proposition qu’il m’a faite, comme s’il ne savait pas que je déteste les agglutinations, comme s’il ne savait pas que les concentrations humaines provoquent chez moi une angoisse indescriptible. Il n’y a rien qui soit plus détestable que les sports, Moya, rien ne me paraît plus ennuyeux et crétinisant que les sports, et le football national plus que tout autre sport, Moya, je ne comprends pas comment mon frère à donner sa vie pour vingt-deux sous-alimentés aux facultés mentales limitées qui courent après un ballon, seul un type comme mon frère peut s’exalter jusqu’à l’infarctus en voyant vingt-deux sous-alimentés tituber de manière erratique après un ballon en exhibant vaniteusement leurs facultés mentales limitées, seul un type comme mon frère peut avoir pour principales passions la serrurerie et une équipe de sous-alimentés et de débiles mentaux qui se font appeler Alianza, me dit Vega. »

Horacio Castellanos Moya, Le Dégoût. Thomas Bernhard à San Salvador (1997), traduit de l’espagnol (Salvador) par Robert Amutio, Les Allusifs, 2003, pp. 32-34.