Yannick Haenel face à Delacroix : Le désir comme aventure

Eugène Delacroix, La Mort de Sardanapale, 1826-1827 (Wikicommons)

Les deux premières phrases de ce texte d’une trentaine de pages consacré au tableau du Louvre La Mort de Sardanapale énoncent que les fondations de l’une des œuvres littéraires les plus importantes de notre époque sont nichées dans un amour fou et lumineux pour la peinture : On est en 1986, j’ai 19 ans. Je vis à Rennes ; ma passion, c’est le punk. Voici qu’on me prête une chambre quelques jours à Paris : c’est l’été, je suis absolument seul et dérive à travers les rues de la ville comme un loup, trois jours et trois nuits, en hurlant de joie. Je vais acheter des disques chez New Rose, je vais voir un concert de Siouxsie and the Banshees au Gibus ; et puis, un matin, je vais au Louvre et tombe en arrêt devant La Mort de Sardanapale de Delacroix.” Voilà le tableau posé.

Dans ce qu’il est désormais possible de nommer la partie essais sur l’art plastique de son œuvre, Yannick Haenel a écrit À mon seul désir (éditions Argol, 2005) sur la tapisserie La dame à la licorne, La solitude Caravage (Fayard, 2019) qui a reçu le Prix Méditerranée, et Adrian Ghenie : Déchaîner la peinture” (Actes Sud, 2020). Le désir comme aventure – quel titre ! – qui paraît dans la Petite Collection des éditions 1001 nuits, hausse encore le ton d’un parcours auréolé (à l’instant T) du prix Médicis en 2017 pour le phénoménal roman Tiens ferme ta couronne (Gallimard, L’Infini). C’est que la peinture elle-même semble bien octroyer des faveurs à l’écrivain. Dans le début du texte toujours, toute l’intensité de la jouissance née de la puissante observation des lignes et des couleurs se déploie : “Comment s’appelle un tel excès qui vous dénude ? Est-ce que c’est de l’adoration ? Oui, ça doit être ça, cet engloutissement passionné dans un objet qui vous annule. Ce jour de 1986, je suis hors de moi, mais pour la première fois une ivresse se donne à l’égal du monde : ce n’est pas cet oubli éphémère que vous procure la fête, mais un élargissement calme, comme si enfin je voyais, comme si j’accédais à une vérité.”

Une vérité ! Notre époque et notre société entière ne tiennent-elles pas entièrement sur le socle radical de l’oubli de la vérité, gros mot de la modernité ? L’expérience-Haenel est pourtant formelle, miraculeusement accessible : vérité = désir. Si le roi assyrien Sardanapale, voulant abattre et se séparer de tout ce qu’il aime pour éviter de le concéder à ses ennemis est totalement scandaleux sous le pinceau de Delacroix lorsqu’il apparaît au salon de 1827, ce n’est certainement pas parce qu’il est couché au milieu d’une sublime orgie, entouré de morts spectaculaires et d’un luxe foudroyant. Non, comme Haenel l’analyse finement, la folie de Sardanapale tient dans son visage stoïque : ne comptant absolument rien concéder du trésor de son désir, il entre dans la dimension de la vérité.

Ce lit, ce bûcher, ce flot de femmes nues lèvent le voile sur l’expérience intérieure qu’est le désir, expérience dont le dangereux flamboiement, en nous révélant à nous-mêmes, nous rapproche de ce boudoir secret ou la mort et l’érotisme ne cessent d’échanger depuis toujours leurs propres gestes, mais ou la mort n’arrive pas à la cheville de la volupté, où la disparition ne vient pas à bout de l’amour, ou les ébats que nous inspire le désir nous sauvent du néant. ” Bondir hors du rang du néant, voilà le programme. C’est bien la vérité qui est à l’œuvre dans les formes de Delacroix comme dans les mots de Yannick Haenel car il pose les questions fondamentales, celles que l’on devrait sereinement placer dans une conversation avec ses amis pour peu qu’on les aime véritablement. “Connaît-on un jour son désir ? Connaît-on sa jouissance ? Son plaisir ?” La précision est même topographique quand il s’agit du sujet du titre-même du livre : “Le désir occupe toutes les places”. Mieux, revigorant : “Le désir est ma politique : rien ne nous engage plus.” Et c’est la même vision qui éclaire la question du sens de la peinture, de sa consistance d’être. Qu’est-ce que la peinture ? D’où peint Delacroix ? Que dévoile Sardanapale ? “La peinture est ce qui vous jette au visage une scène interdite – une scène qui, en vous séparant des usages, en déchirant avec cruauté vos bons rapports avec le monde, vous ouvre à ce qui défaille. La peinture creuse un trou dans le réel, et en creusant ce trou, elle vous comble. C’est l’aventure du désir – son ouverture à l’abîme.”

Il ne reste plus qu’à s’y propulser.

Yannick Haenel, Le désir comme aventure, 1001 nuits – La petite collection / Fayard, août 2021, 32 p., 3 €. Paru une première fois en septembre 2020 dans le recueil regroupant les textes de quatorze écrivains Les désirs comme désordre aux éditions Pauvert — Lire un extrait.