Institut : « La musique pop a souvent peu de choses à raconter » (L’Effet waouh des zones côtières)

Institut © courtesy Philippe Lebrumant

Hypnotique, puissant et amusé : tels sont les mots qui viennent spontanément à l’esprit pour qualifier le 3e et nouvel album d’Institut. Formation pop initiée par Arnaud Dumatin avec son comparse Emmanuel Mario, accompagnée cette fois de la suave voix de Nina Savary, Institut produit une pop inquiétante, qui vient adresser autant de questions au néomanagement dans lequel chacun vit, qu’il le veuille ou non. Paroles distordues, poussées jusqu’au bout de l’absurde, arrangements subtils qui questionne la structure de la pop, Institut produit une radiographie du monde contemporain, entre poésie à la Clémentine Mélois et installation à la Sophie Calle. C’est peu de dire que Diacritik avait très envie de poser quelques questions à Arnaud Dumatin le temps d’un grand entretien.

Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre hypnotique et puissant nouvel album, L’Effet waouh des zones côtières qui vient de sortir. Comment vous sont venus l’idée et le désir de ce troisième album, après les très remarqués Ils étaient tombés amoureux instantanément et Spécialiste mondial du retour d’affection ? Vous dites notamment que cet album a subi une orientation différente en raison de la pandémie qui a affecté la tonalité de l’album, notamment les paroles qui portent les traces de ces temps du « non-essentiel », du « distanciel » et du « gel hydro-alcoolique » ? Est-ce que cette fois la plus grande présence de Nina Savary sur les titres a pu également modifier votre approche des chansons elles-mêmes ?

Si la pandémie n’a pas déclenché ce nouvel album, elle en a perturbé la construction tout en lui donnant un nouvel équilibre. Les chansons ont été écrites en plusieurs étapes et l’enregistrement aurait dû s’achever mi-mars 2020. Les trois mois qui ont suivi ont influé sur la tonalité générale, sans la bouleverser.  Ce qui était déjà présent dans les morceaux – la solitude de l’homme moderne, l’aliénation collective, qui font partie de notre fonds de commerce – était éclairé d’un jour nouveau par l’intégration de quelques néologismes, le vocabulaire de la pandémie. C’est une période que j’ai ressentie avec beaucoup d’acuité, où les chaines d’infos en continu, en tant que rouleau compresseur, étaient, encore plus qu’à l’accoutumée, une mine d’or. J’ai écrit trois nouvelles chansons qui se sont imposées dans la liste définitive, dont « Prenez soin de vous ».

Nina arrive assez tardivement dans le processus, après l’enregistrement des premières maquettes. Mais j’intègre tôt l’idée de sa voix. Je sais le relief qu’elle apportera par son timbre et son interprétation. Je lui ai d’ailleurs donné beaucoup plus de place sur cet album que sur le précédent, qui était un album intermédiaire, avec deux chanteuses différentes.

Plus encore que dans vos deux précédents albums, ce qui frappe tout d’abord, c’est la manière dont la chanson chez vous devient à chaque fois une véritable scène cinématographique et sociologique : c’est comme si chaque chanson s’offrait comme la pièce d’un vaste puzzle, celui d’un panorama anthropologique. Vous dites notamment que vous puisez votre inspiration dans l’ambiance décomplexée des années 2010, et notamment dans son individualisme acharné. En quoi vous paraît-il important que la pop telle que vous la pratiquez soit d’abord une critique sociale, presque de la pop elle-même ? L’unité musicale comme thématique, aussi forte que frappante, entre les 11 titres me porte à vous poser cette autre question : parleriez-vous d’un album-concept ?

Mes chansons peuvent être vues comme une photographie, légèrement diffractée, de l’époque où elles sont écrites, en résonance amusée avec elle. J’ai trouvé là un terrain de jeu et d’expression, me permettant en effet de développer une forme de narration qui est également – comme tu le dis – une critique sociale. Si la musique pop a souvent peu de choses à raconter, elle n’est pas un espace où peut se déployer réellement un discours. C’est un carcan. C’est pourquoi je me débarrasse de certains codes, des rimes, des mélodies voix notamment quand il le faut. Ce qui fait que nos chansons n’en sont pas vraiment, que les  refrains ne sont pas l’atout majeur de nos compositions. Mais c’est à ce prix que je parviens à formuler quelques bribes de mon ressenti, à poser, modestement, un regard sur mon environnement. Pour que les chansons ne m’échappent pas, que j’ai le sentiment de délivrer un objet cohérent, la notion d’album concept finit peut être par s’imposer.

J’envisage un album comme un tout, avec des lignes de forces. Mais, comme pour les deux albums précédents, l’unité est venue incidemment. Il n’y a pas eu de volonté initiale, de discours prééminent. Quand j’écris une chanson, même si je l’envisage d’emblée comme une pièce d’un ensemble, il n’y a pas d’objectif, juste une envie pressante. J’essaie de ne pas me projeter tout de suite. Je reste dans le court terme. S’il y a une démarche intellectuelle, elle n’intervient qu’a posteriori. Alors s’établissent des correspondances que je cultive en réécrivant certains passages pour répondre à une thématique générale.

Plus globalement, je reste d’ailleurs très attaché à cette notion d’album. Alors qu’aujourd’hui il me semble que les morceaux existent souvent seuls, détachés de l’objet. Un album reste encore une nécessité commerciale mais les chansons s’autonomisent. Les albums – concepts ou pas – avec leur éventuelle continuité narrative, leur fil conducteur, laissent la place aux playlists. Revenir à l’album concept est soit l’affirmation d’une résistance à l’émiettement, soit une forme de ringardise. 

Vidéo de « Prenez soin de vous » réalisée par Sébastien Betbeder

Venons-en plus particulièrement aux paroles elles-mêmes. De l’incroyable « Prenez soin de vous » jusqu’à l’hallucination sexuelle de « Des échanges vraiment cul » avec Bolsonaro en guest-star, chacune de vos chansons articulent des paroles comme déjà articulées, met à plat mais, dans un troublant premier degré, les expressions toutes faites dont notre quotidien est désormais pétri. C’est même comme un collage à la Cadiot, à la forte puissance poétique qui interroge notre rapport à ce langage finalement sans monde.
Ma question ici sera double : vos paroles sont-elles à lire comme une déconstruction de la novlangue néomanagériale qui a désormais envahi le quotidien ? Enfin, parleriez-vous de poésie notamment telle que la pratique Olivier Cadiot ? Est-ce l’une de vos inspirations ?

Je me poste en observateur d’un monde que je connais mal, qui représente pour moi une déprime généralisée, un gris uniforme, envahissant. Mais ces expressions toutes faites, déconnectées du réel tout en ayant sur lui une volonté d’emprise, peuvent étrangement posséder une forme de poésie, par la mélancolie qu’elles distillent.  C’est froid, stéréotypé, exaspérant. Et ça me fait vraiment rire surtout. C’est le symbole de la violence qui nous est imposée. Je prends du plaisir à m’emparer de nos tics de langage, à les détourner, d’une certaine façon pour mettre en évidence leur ridicule. Un peu comme l’a fait récemment, de façon très revendiquée et pour un résultat hilarant, Clémentine Mélois avec son roman photo Les six fonctions du langage.

Je peux difficilement revendiquer une filiation avec Olivier Cadiot dont je connais mal l’œuvre. J’ai vu il a longtemps Retour définitif et durable de l’être aimé mis en scène par Ludovic Lagarde et ai lu Fairy queen. Peut être ai-je en commun avec lui un certain goût du télescopage. Ma vision est fragmentée, je passe mon temps à assembler les pièces du puzzle, sur plusieurs chantiers en simultané, peinant à focaliser mon attention.

Parlons à présent si vous le voulez bien de la musique en elle-même qui compose les 11 titres de L’Effet waouh des zones côtières. Si vos arrangements peuvent faire penser à Benjamin Biolay ou plus encore à Arnaud Fleurent-Didier plus encore, ce qui étonne et séduit c’est le violent contraste entre des mélodies suaves, une voix chaleureuse, humaine et des expressions désincarnées, très froides. Comment avez-vous conçu cet évident contraste entre les paroles elles-mêmes et la composition mélodique ? Enfin, l’album est à la croisée d’un album chanté et d’un album parlé, comme s’il s’agissait pour vous, ainsi que le récent album de Blackmail l’a également exploré, une manière de narration mélodique : comment pourriez-vous qualifier ce chant ? 

Comme Benjamin Biolay, je dois avoir un certain penchant pour l’ornementation. Mais il n’est pas pour moi une référence. Il me semble s’inscrire dans une forme de classicisme, et surtout dans un luxe que nous ne pourrons jamais nous permettre. Nous travaillons dans une économie low cost, sans orchestre à cordes, sans section de cuivres, en effectif réduit. Cet album a été enregistré presque entièrement à trois. C’est tout le talent d’Emmanuel Mario, mon binôme depuis le début, de parvenir à une production plutôt ample dans cette économie de moyens.

Ce qui m’intéresse, c’est en effet ce grand écart. Je suis libre d’utiliser tout l’espace disponible pour faire dialoguer les signifiants et brouiller les pistes : le texte, parfois clinique, interprété par des voix langoureuses, jouant sur les fragilités, la proximité, sans effet de manche, s’approprie les espaces de bureau, le langage technocratique, le glossaire du marketing, en y glissant quelques éléments autobiographiques, avec pour objectif d’exprimer une forme d’intimité ; le titre de l’album tire la signification dans une direction inverse de celle de la photo de la pochette, les arrangements, en élargissant le spectre, ne nous cantonnent pas à une seule famille musicale.

Je finis par mettre en place un système qui me correspond, qui me met à l’aise face à mes obsessions, me permet de les regarder en face sans avoir l’air de parler de moi. J’utilise fréquemment le spoken word pour une plus grande liberté. Blackmail, Bruit noir…, d’autres le font aussi bien sûr. Cela m’évite de faire entrer mes idées au chausse-pied, de jouer plus facilement avec le français qui n’est pas une langue facile à manipuler. Mais j’essaie d’éviter le systématisme. C’est pourquoi en effet, le nouvel album est plus volontiers chanté, ce qui m’oblige à des coupes sombres dans le texte, parfois problématiques. Il faut conserver le sens en allant vers l’épure, la plus grande lisibilité possible.

Institut © courtesy Philippe Lebrumant

On pourrait dire qu’Institut, c’est la Sophie Calle de la pop : une installation qui questionne notre propre rapport à la pop. Au-delà des références musicales et poétiques, avez-vous conçu cet album comme une pièce d’art contemporain ?

Je suis toujours frappé par les installations de Sophie Calle, par sa manière si personnelle de s’approprier et de détourner à son profit des lieux de culture institutionnelle, tout récemment le Musée de la Chasse et de la nature pour « Beau doublé, Monsieur le marquis ». S’il y a un point commun avec son travail, c’est peut être dans la dimension ludique et narrative, le fait de se nourrir des histoires des autres, mais la mise en scène de l’intimité, l’autobiographie sont au cœur du travail de Sophie Calle. Notre approche serait inverse.

Concevoir notre album comme une pièce d’art contemporain n’était pas l’intention initiale mais je me suis laissé déborder. Écrire des chansons répond à une impulsion primaire. Il doit y avoir un plaisir immédiat dans la recherche, une émotion à l’écoute du résultat. La démarche conceptuelle intervient dans un second temps, quand je fais le tri entre les chansons et que l’on approche de la sortie. J’envisage alors un album comme une pièce sonore mais aussi visuelle dont les éléments sont en dialogue permanent.

La pochette a été une fois encore réalisée par le photographe Elie Jorand, On se connaît bien, j’aime le fil conducteur entre nos pochettes. On a le même goût des images équivoques, statiques, qui jouent des contre-pieds. La photo utilisée pour l’album est à l’image des chansons d’Institut : elle exprime, avec dérision, une forme d’inadaptation à son milieu, de douce aliénation sous un ciel changeant. Le titre de l’album, en surplomb, n’éclaire pas la photo d’un jour nouveau mais en alimente l’absurdité. Pour cet album, on a aussi particulièrement travaillé les clips – qui sont presque des anti-clips – avec un autre photographe, Philippe Lebruman. C’est pour moi le prolongement évident, ce qui donne aux chansons un autre niveau de lecture, un regard décalé sur les chansons, en renforçant l’ironie.

Institut, L’Effet waouh des zones côtières, 2021, Institut & Rouge-Déclic, CD & Bandcamp