Benoît Sokal

Benoît Sokal - Aix BD 2014 © Christine Marcandier

Avec la disparition de Benoît Sokal, ce sont deux communautés et plusieurs générations qui sont en deuil. Les bédéphiles qui ont lu et aimé Canardo, des Premières enquêtes à Un Con en hiver ; les gamers qui ont salué en lui le créateur d’univers, l’auteur de jeux à succès dès L’Amerzone jusqu’à sa trilogie Syberia. Benoît Sokal est décédé le 28 mai 2021 à Reims.

Qu’il s’agisse de déployer des récits mondes, dans l’espace et le temps, d’approcher des considérations écologiques ou spirituelles tout en étant toujours à l’aise avec les atmosphères burlesques nées des préoccupations torves de ses personnages « canardesques », attachant et discret, Benoît Sokal était un pionnier, un inventeur.

Né en 1954 à Bruxelles, Benoît Sokal a été un des premiers aventuriers d’(À suivre), revue mythique dans laquelle on a fait connaissance avec l’inspecteur anthropomorphe à corps de détective en loden et tête de canard. Ami de François Schuiten et Benoît Peeters, figure reconnue de la bande dessinée, Benoît Sokal était un conteur hors pair, voire hors norme. Explorateur, inventeur, Sokal a croisé les supports, les genres, jusqu’à délaisser le dessin pour se consacrer à l’écriture des scénarios et explorer de nouveaux champs visuels. Il avait ainsi continué à écrire les (més)aventures de Canardo et confié l’illustration à Pascal Regnauld, tout en se consacrant à imaginer, construire et développer des mondes graphiques pour ses séries de jeux d’aventures.

Benoît Sokal a toujours été animé d’une vision qui lui a permis de s’amuser avec les stéréotypes pour mieux les battre en brèche. Preuve en est avec les thématiques traversées dans ses œuvres, en BD comme dans les jeux vidéo. On se souvient notamment du tome 23 de Canardo dans lequel, derrière l’enquête pour rire, il y avait un Benoît Sokal très inspiré et prenant la fable animalière très au sérieux. Mort sur le lac embrassait des thèmes graves tels que l’immigration clandestine, la prostitution, les réseaux de passeurs maritimes et l’exil économique…

On se souvient de Kraa, série sombre dans un monde cruel, un far west moderne où la mort est une renaissance et la vengeance la seule raison de vivre. Récit à la force brute et au dessin somptueux, Kraa est une histoire dans la veine des romans populaires ayant pour toile de fond des chercheurs d’or en pays indien qui ont sacrifié la nature sur l’autel de l’avidité. Et que dire de La fille sans visage ? Quand Sokal au meilleur de sa forme convoquait Léo Malet, Blondin et Audiard dans une histoire croisement entre la fin heureuse de l’accident de voiture de Lady Di et une version hardcore du Mariage du siècle : un prétexte une fois de plus pour laisser parler sa verve et son humour provocateur, teinté de de références cinématographiques et littéraires et de clins d’œil à l’actualité.

On se souvient enfin d’une question qu’on n’avait pas osé poser à Benoît Sokal lors d’un entretien avec lui sur la scène d’un festival BD et à laquelle le communiqué de presse annonçant son décès vient malheureusement répondre — « il n’aura pas eu le temps de réaliser l’un de ses derniers projets, dessiner entièrement seul en couleur directe, une enquête de Canardo ».