« À la lisière » : entretien avec Caroline Lamarche

Caroline Lamarche

Jean Kaempfer s’entretient avec Caroline Lamarche (Nous sommes à la lisière, L’Ours, La Chienne de Naha, Dans la maison un grand cerf, etc.) dans le cadre du festival Littérature au Centre 2021, cette année en ligne en partenariat avec Diacritik. Une édition centrée sur « Littérature et animal ».

Comme les titres de vos livres déjà le montrent – L’Ours, La Chienne de Naha, Dans la maison un grand cerf, pour n’en citer que quelques-uns –, les animaux sont omniprésents dans vos livres. Et c’est un bestiaire très varié, qui va des insectes aux animaux domestiques et de rente, et inclut l’univers de la chasse. Ainsi, on a l’embarras du choix, pour aborder votre œuvre en suivant la piste animale. Je vous propose de le faire en deux temps, en allant du propre au figuré.
En un premier temps, nous avons les animaux tels que vous les présentez dans leur environnement concret, avec nos façons de les aborder, les usages, respectueux ou barbares, auxquels nous les soumettons. Nous sommes alors à la lisière, pour reprendre le titre de votre recueil de nouvelles, paru en 2019, en un premier sens, dans le lieu tout à la fois partagé et séparé d’une rencontre.
Mais, et ce serait là le deuxième temps de la discussion, les animaux nous sont aussi des miroirs ; parfois, leurs comportements éclairent les nôtres ; nous y puisons des modèles pour nous aider à vivre ; ils nous donnent à lire un monde second, riche en significations, où nous allons faire le plein de symboles. C’est là une autre lisière, mentale cette fois, sur laquelle les métaphores s’épanouissent et fructifient.
Une façon d’entrer en matière, me semble-t-il, cela pourrait être de considérer « Frou-frou », la première nouvelle recueillie dans Nous sommes à la lisière. Autour de la cane, qui en est l’héroïne, ce sont en effet diverses manières de se rapporter au monde animal qui sont déployées dans ce récit, où alternent l’idylle et la satire. Voudriez-vous préciser quelques éléments de la petite comédie humaine et animale que vous mettez ainsi en place ?

Ce bestiaire n’était en rien prémédité, mais je constate qu’il s’est en effet étoffé au fil de mes livres. Dans mon enfance, en ville, nous n’avions pas d’animaux familiers. Mais mes parents nous emmenaient le dimanche en forêt écouter le chant du coucou au printemps, le brame des cerfs à l’automne, à une époque où personne n’y allait. Mon attention aux oiseaux date de la mangeoire à graines que mon père avait installée sur l’appui de fenêtre de ma chambre, avant qu’on ne sacrifie le grand jardin voisin à un ensemble d’immeubles. Depuis je n’ai pu que constater leur raréfaction partout, pour des raisons évidentes — destruction de leur habitat, pesticides, disparition des insectes, pollution, etc. Bien avant de lire Printemps silencieux, de Rachel Carson, qui fut prophète dans les années soixante comme Greta Thunberg l’est aujourd’hui, j’étais consciente de ceci : un ciel sans hirondelles sera vide. J’ai travaillé comme bénévole dans un centre de revalidation pour oiseaux sauvages et j’ai constaté le même effondrement : de moins en moins d’oiseaux insectivores, d’oiseaux natifs, de plus en plus de gros pigeons porteurs de zoonoses. Les associations de bénévoles offrent pas mal d’occasions d’observer la comédie humaine. Les bêtes aussi, qui ont leur caractère, leurs particularités, leur manière personnelle de lutter, d’entrer en relation. Mon personnage partage sa vie avec la cane Frou-Frou, blessée. Sa mission est de la rendre à la vie sauvage. Or la blessure ne guérit pas tout à fait : la cane volera-t-elle un jour ? La personnalité de cette cane donne lieu à des scènes diverses qui illustrent la solitude des deux protagonistes, leur entraide mutuelle, leur quête de liberté en dépit des obstacles. Alors miroirs ? Modèles ? En tout cas, c’est un monde d’une intelligence inouïe. Etre conscient des lisières c’est marcher au bord de ce monde-là avec attention, précaution, sans hâte, en respectant son rythme, en l’observant sur le terrain plutôt qu’à travers les images de nos écrans dits « tactiles ».

On pourrait considérer également, dans cette perspective « réaliste », une autre nouvelle du même recueil, où le ton satirique est très affirmé, c’est « Lin, Clet, Clément, Sixte, Corneille, Cyprien ». A l’enseigne de ce titre mystérieux, vous établissez un parallèle entre d’une part les changements apportés dans la liturgie catholique au tournant du millénaire et, d’autre part, les nouveaux usages apparus simultanément à la campagne, dans la façon de traiter les animaux de rente particulièrement. Ce rapprochement est pour le moins inattendu. Quelle signification, quelle portée lui attribuez-vous ?

Ce rapprochement m’est venu très naturellement. Je ne réfléchis guère lorsque je me mets à écrire (lorsqu’une longue maturation, un long silence parfois, débouche sur l’écriture). Je pars en général d’une émotion, souvent la colère. Comment ne pas être en colère ? Dès 1975, Pasolini a fait le lien entre l’accroissement de la pollution et la fin de ces petites lumières infiniment magiques que sont les lucioles dans la nuit. En Belgique, en raison de la pollution lumineuse, nous n’avons plus de nuit. Depuis quelques années, partout dans le monde, les insectes disparaissent en masse. Plus d’insectes, plus d’oiseaux. Tout cela est simple à comprendre, annoncé et prouvé de longue date. Je baigne dans mon époque, donc dans l’effondrement de la biodiversité mais aussi dans la disparition des rituels et du lien personnel aux êtres. Mon personnage n’incrimine pas les changements apportés à la liturgie – personnellement je les trouve beaux – mais la manière dont tout cela est interprété et commenté : de manière bon enfant, bêtement rassurante, une feel-good religion. Religion : le mot vient de relegare, relire, et de religare, être relié. Cet homme plutôt solitaire est relié à la terre, aux bêtes. à la beauté des textes. Il est passé d’un temps où les vaches avaient des prénoms à un autre où le bétail est anonymisé, étiqueté, bourré d’antibiotiques et enfermé à vie. Il observe par ailleurs que des gens inattentifs, peu curieux du vivant, peuvent détruire en quelques instants une fourmilière parfaitement organisée qui a mis des années à se constituer. Que dire d’autre, quant aux éléments qui ont inspiré cette nouvelle ? Dans mon enfance, il y avait quarante fermes dans le village de mes grands-parents. Il en reste deux aujourd’hui, au milieu d’un capharnaüm de villas, de supermarchés et d’embouteillages. La Bible, ce réservoir d’histoires merveilleuses, de motifs artistiques, littéraires, poétiques, clés de lecture de nos monuments, sculptures, tableaux, livres, n’est plus enseignée ni lue. Enfin, qui est encore capable d’écrire en paraboles, je veux dire en histoires simples en apparence mais qui peuvent se lire à plusieurs niveaux et retrouver une signification nouvelle à chaque étape de notre vie? J’ai l’ambition d’y parvenir avec mes nouvelles, l’art de la forme brève s’accommodant peu de développements psychologiques : c’est un art vertical. Voilà sans doute pourquoi je peine à répondre à des questions portant sur leur signification ou leur portée. Je préfère raconter. Et faire confiance à l’intelligence du lecteur.

On retrouve un tel rapprochement dans La Chienne de Naha, où vous mettez en relation la façon de saigner les bêtes de boucherie, au Mexique, et la mort du Christ. Il y a d’ailleurs ici où là, des scènes de boucherie, dans vos textes ; ainsi par exemple, dans Le Jour du chien, votre premier livre, on trouve une évocation terrifiante des abattoirs de Rungis. Qu’est-ce qui vous intéresse, vous retient, dans cette figure ambivalente du boucher ?

La question de l’élevage intensif et de l’abattage en série me traverse, car je suis fille de mon temps, ce temps féroce et indifférent où l’on dévore des bêtes sans se demander comment on les traite et les tue. Dans Le Jour du chien, l’épisode occupe peu de lignes mais sans doute ai-je usé d’un ton qui a fait mouche. Ce ton, je le dois au personnage du camionneur, que j’ai vraiment rencontré : sa manière de raconter, atypique, m’a ouvert un monde. Des six personnages de ce livre, le camionneur est – avec le chien errant bien sûr – celui qui me ressemble le plus. Moi aussi, comme lui, j’écrivais aux journaux, avant, pour donner mon avis de citoyenne lambda sur certains sujets. Jusqu’au jour où un lecteur du journal, ayant lu un de mes billets consacré à la pollution de l’Alaska par l’Exxon Valdez, m’a écrit : « Arrêtez d’écrire au journal, devenez écrivain ! » Mon camionneur ne devient pas écrivain, mais un de ses billets finit par lui faire recontrer une charmante journaliste. Autrement dit, on se projette souvent le mieux dans les personnages en apparence les plus éloignés de soi-même. Pour en revenir au sujet, je n’ai jamais eu le courage de me rendre moi-même dans un abattoir, même si parmi les nombreux travaux de commande que j’accepte pour gagner ma vie, j’ai interviewé le responsable de la communication d’un grand abattoir bruxellois : à l’entendre, tout était sous contrôle et très propre, avec une attention au bien-être animal. Au Mexique, dans un village de l’État d’Oaxaca, j’ai été témoin de la manière dont les Indiens Triqui saignaient une vache, cela semblait sans douleur, la bête s’affaiblissait lentement, paraissait s’endormir. Je n’ai pas aimé cela, bien sûr, mais l’atmosphère était si éloignée de la violence industrielle… Et puis cette bête avait vécu tranquillement, déambulant en liberté, avant d’être tuée selon la tradition pour nourrir tout un village lors de la fête des morts.

Et il y a la chasse, évoquée en particulier Dans la maison un grand cerf. Vous la présentez comme une expérience prégnante, liée à l’enfance. En particulier, vous abordez frontalement la question de la mise à mort des animaux sauvages. Dans Le Jour du chien, la jeune héroïne, elle a 12 ans, déclare lors d’une scène d’affût : « J’aurais voulu voir mourir le chevreuil ». Le désir d’une telle mise à mort revient plus tard, en lien cette fois avec la figure de l’artiste plasticienne Berlinde (de Bruyckère), qui apparaît à la fin de Dans la maison un grand cerf, et s’interroge, à propos d’un cerf aperçu dans la forêt : « pourrais-je le tuer ? ». Elle répond oui. Mais cette réponse, écrivez-vous, vient d’ailleurs : « D’un lieu qui n’appartient ni aux hommes ni aux femmes, ni à la force ni à la faiblesse, ni à l’amour ni à la haine. » Il semble qu’il y a, dans la chasse, une sorte de cruauté impersonnelle, qui ouvre sur un autre monde. Voudriez-vous préciser en quoi consiste cette ouverture ?

J’ai croisé autrefois des braconniers, des piégeurs d’oiseaux et certaines coteries qui organisaient des parties de chasse dont les femmes étaient exclues, sinon pour préparer le casse-croûte et le servir à la pause. Il y a peut-être chez de rares chasseurs une relation personnelle à certaines bêtes, un beau cerf, par exemple, mais je n’en ai jamais rencontré de tels, sinon parmi ceux qui pratiquent l’art de la chasse photographique. Mes modèles sont plutôt dans les livres qui ont nourri mon adolescence, London, Curwood, Genevoix, Gary, Kafka, et dans les contes et légendes, toujours si riches en animaux qui viennent en aide aux humains. J’ai écrit pour Berlinde De Bruyckere au départ de cette demande incroyable qu’elle a un jour adressée à son père : « Donne-moi un cerf », un cerf qui deviendrait sculpture dans son atelier, évidemment. Son père étant chasseur, toute sa jeunesse a été marquée par les dépouilles d’animaux. Mais après qu’elle lui ait fait cette demande, son père est tombé malade. N’est-ce pas comme le début d’un conte ? La fille demande au roi son père un cadeau qu’il ne peut ou ne veut lui faire. Elle le met à l’épreuve. Ce récit « vrai » et merveilleux à la fois m’a fascinée. Au fond toutes mes nouvelles naissent de la manière dont les gens me racontent leurs histoires. Dès l’adolescence j’ai été la fille à qui on se confiait sur le mode de la narration, de la synthèse, comme un récit qui se déroule. Et, curieusement, en s’adressant à moi, les gens opposent très rarement la vie à la mort, l’homme à la femme, le chasseur au chassé, ils ne sont pas, ou plus, dans le manichéisme rassurant, simplificateur qui alimente les réseaux sociaux ou les émotions superficielles. Leur narration est d’un autre ordre. De l’ordre de l’amour diront certains, de la cruauté, diront d’autres… mais les mots sont si trompeurs dès qu’on tente d’expliquer ! Seules les histoires comptent, que chacun peut interpréter à sa guise. Le titre du livre pour lequel Berlinde m’avait demandé ce texte est « Romeu my deer » – Romeu (Romeo) étant le prénom d’un de ses modèles, et « deer » (le cerf, en anglais) pouvant se lire « dear », mon chéri. L’œuvre de Berlinde s’enracine dans le mysticisme flamand, pétri d’excès, d’ambivalence et de quelque chose de hiératique en même temps, ce qui correspond chez moi au recul narratif. Personnellement, je n’ai jamais désiré voir tuer un chevreuil que j’observais à l’aube, exercice que j’ai pratiqué avec passion dès mon enfance. Je peux avoir des pensées de colère ou de haine envers quelqu’un, mais tuer, tuer un animal, c’est vraiment très loin de moi. Tuer est pourtant de plus en plus simple : il suffit de refuser de voir le visage d’un être, refuser de considérer ses habitudes, son intelligence, refuser de le voir grandir et changer au fil des saisons… Tuer est devenu de plus en plus abstrait et idiot, par manque d’attention, de curiosité, de travail ou parce que l’on considère autrui comme un obstacle, voire comme un gibier dont on se nourrit sans rien lui donner en retour. Berlinde s’est rendu compte de cette possibilité de pouvoir absolu sur autrui (« Oui, je pourrais le tuer ») mais elle a fait le chemin inverse. Elle s’empare des dépouilles laissées par d’autres, les magnifie, répare par là son enfance, d’autres deuils, et partage cette consolation avec nous.

Mais nous abordons ainsi au second temps que je proposais pour notre discussion : non plus la représentation concrète de la vie animale, mais la portée symbolique que nous sommes parfois tentés de lui prêter.

De ce point de vue, le monde de la chasse recèle un potentiel métaphorique puissant : il y a ainsi la figure de saint Hubert poursuivant un cerf, au début de Dans la maison un grand cerf, ou dans Le jour du chien, ce tableau de Frida Kahlo, représentant un « faon debout, courant, percé de flèches » et qui appelle le souvenir des peintures rupestres du paléolithique. On pourrait ajouter encore, à ce bestiaire, l’ours qui donne son titre à votre troisième roman. Il reste invisible pour la jeune héroïne et c’est tant mieux, « parce que l’ours, incapable de supporter un regard humain, se serait jeté sur moi ». En quoi ces scènes de la vie sauvage, venues du fond des forêts et des âges, vous paraissent-elles emblématiques de la vie amoureuse, et de sa violence réversible ?

Nous aussi, parfois, comme Frida Kahlo si énergique en son malheur, ou comme le chien de mon premier livre, égaré sur l’autoroute, nous continuons à courir, blessés de toutes parts. La vie animale est pleine de mystère et de violence, de courage et de douceur, de jeu et de tabous. Dans la Bible, il est dit qu’on ne peut regarder Dieu de face sans mourir. L’ours non plus, dans mon récit. Tout cela nous parle du rapport au sacré. Du risque d’aimer. De ce que cela dévoile, met à nu. De cet éblouissement qui fait d’un chasseur compulsif, cruel, un homme qui tombe, se repent, puis qui devient un saint ou un bienfaiteur pour l’humanité. C’est la légende de Saint Hubert ou celle de Saint Julien l’Hospitalier (l’un des Trois contes de Flaubert). Mettre un genou en terre pour s’incliner devant l’animal devenu l’image même de la divinité, regretter les massacres commis, les destructions opérées et commencer une nouvelle existence, une existence où l’on se bat pour protéger la vie. Aujourd’hui les éléphants d’Afrique, ces grands sages familiers, ces modèles de la famille idéale dans nos livres d’enfants, sont en voie de disparition complète à cause du braconnage, de l’appétit du gain. Romain Gary, dans Les racines du ciel, mettait déjà en scène cette barbarie-là. À quoi sert la littérature ? Saint Hubert et Saint Julien ne sont pas devenus écrivains. Ils ont fait cesser le massacre, ils ont agi pour changer le monde. Nous pouvons faire les deux. Écrire. Agir.

À quoi il faut ajouter le chien, qui sert d’image, ou de révélateur, pour une autre facette des relations de couple. On songe alors à cette fable placée en ouverture de La Chienne de Naha, qui donne son titre à l’ensemble du roman, et qui vient de la mythologie mexicaine. C’est l’histoire tout à la fois cruelle et énigmatique d’une femme qui vit d’abord sous l’apparence d’une chienne, mais que son mari achève à coups de machette, lorsqu’elle est réduite à sa seule apparence de femme. Cette histoire essaime ensuite dans tout le roman. En quoi vous paraît-elle une allégorie juste, pour parler des rapports homme-femme ?

C’est une allégorie du patriarcat et, de manière générale, de la volonté de possession, de contrôle. La chienne de Naha met en scène une légende des Indiens Triqui, celle de la création de la femme. Un peu comme dans le récit de la Genèse, dans la Bible, mais en bien plus cruel. La Genèse instaure l’infériorité et la duplicité de la femme : elle naît en second, tirée d’une côte de l’homme, puis elle le pervertit avec l’aide du serpent. Dans le conte triqui, la femme est magnifiquement double : humaine et animale. Une femme dissimulée sous une peau de chienne. Lorsque l’homme s’en va travailler aux champs, la femme se dépouille de sa peau de chienne et se met à nettoyer la maison et préparer la nourriture, simplement par amour, de manière discrète et tranquille. Le jour où l’homme, s’interrogeant sur ce bienheureux mystère, s’aperçoit qu’il y a sous la peau de sa chienne une créature capable de faire tout ce boulot en son absence, il se dit qu’il pourrait la faire travailler davantage et en profiter autrement s’il détruisait son pelage. Ce faisant, il oblige la femme à renoncer à son animalité. A l’avenir elle en sera « réduite à n’être plus qu’une femme ». La violence fait alors irruption dans le couple, car la créature dépouillée de son animalité résiste et proteste. L’homme, alors, s’en débarrasse en la coupant en petits morceaux, qui se transforment en autant d’enfants. Des enfants nés d’un crime, des enfants qui se bagarrent à l’infini. « Voilà pourquoi les Triqui sont si querelleurs », conclut le conte. La violence engendre la violence. Mais ce qu’ajoute le conte, c’est qu’une partie de la femme, intacte, s’enfuit vers la rivière. Cette partie-là, en moi, c’est l’écriture.

Mais le monde animal prend chez vous d’autres valeurs métaphoriques encore. On pourrait ainsi évoquer, pour conclure, « Rudi », la nouvelle qui clôt Nous sommes à la lisière. C’est un récit de deuil où vous montrez comment l’imagination se saisit d’un élément du monde animal pour alléger la souffrance de la perte. Peut-être voulez-vous dire quelque chose de cet art subtil de la consolation.

L’angoisse de mort, la perte, élaborent des images de consolation. Or le dialogue avec la nature et avec les bêtes est la consolation la plus puissante que je connaisse. Ce n’est pas une consolation imaginaire, elle est réelle. Il est fréquent qu’en établissant un lien de protection avec un animal, voire simplement en observant la vie sauvage avec une grande attention, on se console soi-même. Cela tombe bien : les grandes douleurs sont incommunicables à nos proches. On s’aperçoit, tardivement, après des siècles d’arrogance, qu’un chat, par exemple, adoucit l’existence d’un autiste plus efficacement que n’importe quel traitement. Qu’un chien vaut le meilleur des psy. Et que l’organisation et l’entraide entre les bêtes est plus efficace que nos technologies sensées créer du lien. Mais cet « art subtil de la consolation » vient aussi, du moins pour moi, par l’écriture. J’ai cette chance.

J’ajoute, tout en vous remerciant vivement de votre lecture, que cet entretien au départ de mon dernier livre me paraît assez « décalé » à l’heure de la pandémie qui détruit pour la deuxième année un festival de littérature auquel je me réjouissais de participer. Ce que j’écris en ce moment est bien différent de mes sujets d’hier, même si je me sens autant, sinon davantage, « au cœur des choses ». Ainsi on m’a demandé de me rendre régulièrement dans certains hôpitaux pour recueillir des témoignages qui accompagneront l’édition de livres de photographies qui seront, je le pense, autant d’outils politiques dans le contexte qui est le nôtre. Des familles endeuillées m’ont demandé de leur écrire des poèmes funéraires pour pallier l’absence de rituel. Ma mère est morte confinée dans un Ehpad après quatre mois où nous n’avons pu la voir et j’écris sur elle en ce moment, pour conserver des traces d’elle et de son courage pendant cette période abominable. Des amis sont morts prématurément, d’autres, atteints de maladies graves, ne peuvent plus recevoir aucune visite. J’ignore quel sera l’avenir de mes filles et de mes deux petites-filles dans le monde qui vient, ce monde qui ne change pas malgré les avertissements que la pandémie nous lance. Le temps où j’écrivais les nouvelles de Nous sommes à la lisière me semble donc très loin, comme il doit sembler très loin à tous ceux qui ont vu leurs activités et leurs métiers réduits à rien. D’autant que si Frou-Frou est inspirée par une expérience assez récente, Mensonge a été commencée il y a plus de vingt-cinq ans. Vingt-cinq ans d’une vie militante soucieuse de l’environnement (le projet d’autoroute dont je parle, nous avons réussi à le bloquer), mais pas à ce point hantée par l’effondrement planétaire et la nécessité de changer radicalement de modèle. Pas à ce point abîmée, non plus, par l’ajournement sine die de ce qui faisait notre force et notre joie : la culture et le lien social.

Caroline Lamarche, Nous sommes à la lisière, Gallimard, 2019, et Folio. Lire l’article de Jacques Dubois.
Caroline Lamarche, Dans la maison un grand cerf, Gallimard, 2017. Lire ici l’article de Jacques Dubois.
Caroline Lamarche, Le Jour du chien, Impressions Nouvelles, « Espace Nord », 2012.
Caroline Lamarche, La Chienne de Naha, Gallimard, 2012.