Gérard Szwec : Les défenses psychiques échouent (Au bout du rouleau)

Le dernier livre du psychosomaticien Gérard Szwec, solidement adossé à sa clinique des enfants, élargit les réflexions développées dans Les galériens volontaires sur « les défenses de comportement » et leurs échecs éventuels, à l’origine desquelles il repère des traumas précoces. Au bout du rouleau  s’offre comme un éclairage considérable sur les rapports entre fonctionnement psychique et somatisation.

S’il s’agissait de littérature ou d’arts plastiques, on s’autoriserait peut-être plus facilement à rire d’une si brutale ironie. Mais que le dernier livre d’un psychanalyste en soit aussi l’ultime, alors qu’il porte au front le sceau de la mort – Au bout du rouleau devenant ainsi un titre prémonitoire –, voilà qui nous saisit, et pour tout dire nous fige, avec la force d’une interprétation bien sentie. Ironie calculée ou non, Gérard Szwec est mort il y a quelques semaines, deux mois à peine après la parution de cet ouvrage à l’éclat mat et net. Et si le sourire n’est pas au rendez-vous de la coïncidence, c’est que la perte est trop palpable pour lui laisser le devant de la scène.

Je ne connaissais Gérard Szwec que par ses articles ou ses (trop rares) livres, mais ils suffisent à mesurer ce que la psychanalyse laisse en chemin. J’écris « la psychanalyse », et pas simplement « la psychosomatique », parce que les réflexions de Szwec – dont les plus connues sont celles sur les procédés autocalmants, exposées dans Les galériens volontaires (PUF, 2014) – excèdent nettement le cadre de l’Institut de Psychosomatique de Paris et contribuent aux transformations de la discipline tout entière. Au bout du rouleau ne fait pas exception à la règle, qui rassemble huit articles déjà publiés en revues ou dans des ouvrages collectifs entre 1992 et 2018. Il s’agit principalement de récits de cas, comme l’indique le sous-titre du livre, et principalement de cas d’enfants. Certains sont suivis durant des années, comme Dimitri, cinq ans, un enfant passionnant sur lequel je reviendrai ; d’autres ne sont vus qu’une seule fois en consultation, comme le petit garçon de 19 mois du chapitre VII, dont les impressionnants spasmes du sanglot provoquent des pertes de conscience à répétition.

Mais, pour les lecteurs qui ne sont pas familiers de la psychanalyse psychosomaticienne et qui voudraient bénéficier d’une sorte d’introduction à l’histoire de ses idées, il est justement possible de commencer le rouleau de ce livre par son bout, ou sa fin : Gérard Szwec y propose en une trentaine de pages une passionnante rétrospective, depuis les premières réflexions de Pierre Marty, Michel de M’Uzan, Michel Fain et Christian David, jusqu’à aujourd’hui. On y comprend comment l’Ecole de Paris s’est progressivement éloignée des ambitions de la psychosomatique américaine à la Frantz Alexander, pour laquelle il s’est toujours agi de déterminer l’origine psychique d’une maladie somatique en lui supposant systématiquement une signification inconsciente (tel cancer se déclencherait suite à tel type d’affection psychique, par exemple). Pour Szwec et ses collègues psychanalystes psychosomaticiens français, au contraire, la psychanalyse précède. Ce n’est que de la parole du patient qu’on peut inférer telle ou telle carence de mentalisation – je reprends le concept de Marty, derrière lequel se loge toujours une faillite des défenses psychiques : impossibilité de rêver, incapacité à régresser, à supporter la passivité – et qu’on peut donc comprendre ce qui conduit à des insomnies chroniques, à une anorexie, un eczéma, une allergie, une pelade, etc. En France, on trouve parfois suspect que l’École de Paris ou aujourd’hui l’IPSO n’ait justement jamais fait école à l’étranger, enfermée qu’elle serait dans sa métapsychologie, son vocabulaire, sa sociologie. Ce n’est pourtant pas faute de précision ou de clarté. On aimerait même que tous les analystes français se déplacent avec autant d’agilité que Szwec dans le corpus freudien et soient aussi honnêtes quant aux impasses théoriques, parfois, de la filiation dans laquelle ils s’inscrivent. Il n’est notamment pas anodin de voir rappelée ici la non-prise en compte de la pulsion de mort par Marty ou de M’Uzan. Szwec allie en fait la rigueur d’un Green à une forme élégante de sobriété et de quasi-modestie. Sa prose permet au lecteur de lire psychanalytiquement, c’est-à-dire de rêver au fil des lignes, en restant toujours au contact du propos sans étouffer jamais. C’est peut-être sa plus grande qualité.

Elle bénéficie en premier lieu aux enfants dont il est question dans ce livre, qui sont omniprésents et qu’on se représente presque visuellement au gré de leur parcours et de leurs troubles. Qu’on ne s’y trompe pas : « si ma réflexion porte sur la psychosomatique de l’enfant, précise Szwec, la question que je vais traiter se pose à tous les âges de la vie » (p.161). C’est que, dans tous les cas, la mécanique exposée est la même. Pour faire face à un problème pulsionnel donné, pour liquider une excitation excessive, nous recourons d’abord à notre appareil psychique. Si ses défenses sont inopérantes, nous mettons en place des défenses de comportement (par exemple, le bébé de 8 mois qui n’a pas encore appris à se séparer de sa mère en sécurité détourne la tête et pleure à l’approche d’un visage étranger). Si cette nouvelle défense échoue encore, nous avons recours à la voie somatique et nous tombons malades. C’est le modèle posé il y a déjà longtemps par Pierre Marty. Ce que montre Szwec, c’est qu’il vaut non pas simplement dans les cas gravissimes conduisant à la dépression essentielle et la mort, mais qu’il menace par exemple quand un enfant ne dort pas et se trouve empêché de rêver. Se référant au Freud de la Révision de la doctrine du rêve (1932), pour lequel le travail du rêve transformait déjà les traces mnésiques d’un événement traumatique, le psychosomaticien français croise également sans le souligner – sans le savoir ? – les développements post-bioniens de Thomas Ogden sur « les rêves inrêvés ». « La pensée du rêve présente un problème émotionnel avec lequel l’individu doit se battre, résume le psychanalyste américain. […] De ce fait, une personne incapable de rêver se trouve prise au piège dans le monde inchangé et sempiternel de ce qui est » (Thomas H. Ogden, « Parler-rêver », in Redécouvrir la psychanalyse, Ithaque, 2020, p. 26). Et il ajoute : « L’expérience inrêvable, qu’elle soit la conséquence de facteurs externes ou intrapsychiques, demeure chez l’individu tel un « rêve inrêvé » qui épousera les formes de la maladie psychosomatique, d’un clivage psychotique, d’états désaffectés, de poches autistiques, de perversions sévères ou d’addictions » (Ibid., p.27. Je souligne).

On peut d’ailleurs tout à fait lire Au bout du rouleau en suivant ce fil onirique, qui relie notamment l’enfant insatisfait et inapaisé de la p.48 à la petite Nina du chapitre II, anorexique et « très insomniaque, ne s’endormant que par épuisement » (p.59), ou au jeune Rocky, dont les réminiscences d’un accident survenu lorsqu’il avait trois ans « ne cessaient pas de le réveiller la nuit » (p.94). Le jeune Dimitri, qui a perdu son œil à cinq ans après des années de soins aussi douloureux qu’infructueux, fait complètement partie de la série, mais à contre-courant : il rêve, lui, et même énormément… Mieux : il « met tout en histoire » (p.104) ! Sa passion est contagieuse, évidemment, et Szwec se garde bien de lutter contre : il nous raconte à son tour, en sautant de rêve en rêve, le déroulement de la cure de ce petit garçon jusqu’à ses huit ans. Le problème de Dimitri est que même sa grande capacité à rêver ne permet pas d’endiguer l’angoisse née des traitements et de la perte de son œil. « Aucun travail psychique n’est suffisant pour écarter ou atténuer cette réalité traumatique. » (p.107) Il en fait des cauchemars envahissants, dont il noie le contenu en séance dans des élaborations secondaires proliférantes. De la même manière que Dimitri s’identifie aux animaux qui peuplent ces cauchemars, le lecteur s’identifie alors au psychanalyste qui les reçoit, les raconte et les met en perspective, en tentant de surnager. Il devient ainsi le protagoniste d’une cure au carré, cure imaginaire qu’on imagine nécessaire même en différé, même à distance, même involontairement, pour digérer les très violents contenus émotionnels auxquels le petit patient de l’aventure s’est trouvé confronté dans la réalité. Je n’en dévoilerai évidemment pas ici la résolution ; je veux juste souligner que Gérard Szwec en retransmet toute l’intensité. C’est ce qui fait d’Au bout du rouleau un livre absolument vivant et périlleux, un livre aussi simple que savant, et qui nourrit généreusement notre pensée de la clinique.

Gérard Szwec, Au bout du rouleau (Récits cliniques), PUF, janvier 2021, 240 p., 14 €