Chloé Leprince : « La contribution des « Pétroleuses » d’Edith Thomas à la connaissance de l’épisode communaliste est majeure »

Novateur et indispensable : tels sont les mots qui viennent spontanément après la lecture de l’essai majeur d’Edith Thomas, Les « Pétroleuses » que Chloé Leprince a eu l’excellente idée de rééditer et de préfacer pour les 150 ans de la Commune de Paris. D’abord publié en 1963, cet essai fit date en montrant combien le rôle des femmes dans la Commune a toujours été non seulement minoré mais, par misogynie, dévalué sous le terme de « pétroleuse ». Combattant ce stigmate et réfléchissant au rôle politique et actif des femmes dans ce mouvement révolutionnaire, Edith Thomas contribue à faire naître une histoire des féminismes en restaurant le rôle politique des femmes. Diacritik ne pouvait manquer d’aller interroger, pour ces 150 ans de la Commune, son enthousiaste éditrice, Chloé Leprince, qui nous fait découvrir aussi bien les Communardes et que cette figure majeure de la pensée qu’est Edith Thomas, trop longtemps invisibilisée.

Ma première question voudrait porter sur la genèse de la très belle réédition que vous proposez d’un ouvrage injustement oublié sur la Commune de Paris, Les « Pétroleuses » d’Edith Thomas. Comment, tout d’abord, avez-vous redécouvert cet essai qui a quelque peu sombré dans l’oubli et comment, incidemment, avez-vous redécouvert Edith Thomas ? Pouvez-vous ainsi nous expliquer pourquoi cet essai qui pourtant eu un immédiat retentissement à l’étranger, traduit notamment dès 1966 en anglais, connut une carrière cependant vite contrariée pour ne pas dire précipitamment éteinte ? En quoi finalement le trajet de cet essai épouse de manière presque euphonique le trajet même d’Edith Thomas, à savoir ce que vous nommez très justement « l’invisibilisation des femmes dans l’historiographie » ou encore l’invisibilisation de son rôle de grande Résistante ?

Je travaille sur la Commune de Paris, la part qu’ont pu y prendre les femmes, et leur sort, depuis trois ans maintenant, et la reprise d’un cursus de recherche au département de sciences sociales de l’ENS, en parallèle de mon travail de journaliste à France culture.

Édition originale de 1963

Mais c’est Edith Thomas qui m’a menée à la Commune de Paris, et non l’inverse, avec ce livre, Les “Pétroleuses”, que je tiens à la fois pour un regard pionnier sur les femmes du XIXe siècle, et un outil de défrichage précieux pour toute chercheuse ou tout chercheur qui s’engagerait sur ce chemin-là.

Ma découverte d’Edith Thomas est antérieure, et fondamentalement liée au travail, très important, des éditions Viviane Hamy pour publier les mémoires politiques d’Edith Thomas, une partie de son journal, ainsi qu’un roman. À titre personnel, intellectuel, intime, politique et aussi féministe, ce fut une rencontre cruciale, à l’origine d’une géographie des intérêts à la fois vaste et diffuse. Cette recherche académique sur les femmes de 1871 s’emboîte dans ces cercles concentriques. Edith Thomas fut une figure centrale de la Résistance intellectuelle. Elle publia à plusieurs reprises dans les Lettres françaises, clandestines, et réunit chez elles, durant de longs mois, les intellectuels engagés à Paris dans le Comité national des Écrivains (dont elle fut un pilier).

Il me semble que j’ai été saisie par sa faible reconnaissance, ainsi que par l’euphémisation de son rôle pourtant crucial, et sa trace d’autrice, dans ce giron résistant. Son nom est comme évidé du récit historique, et ceux qui lui font une place la désignent le plus souvent en “cheville ouvrière”, ou petite main de la Résistance. Or elle a fait bien davantage que fournir des chaises aux grands poètes de son temps : elle a signé des textes, elle a contribué aux conditions de possibilité de la parution des Lettres françaises, comme elle avait, dans les années Trente, mis de côté sa carrière d’archiviste à la sortie de la prestigieuse École des Chartes, pour consacrer de très nombreux reportages à la montée des fascismes en Europe. Pourtant, Jean Guéhenno aura beau écrire “Pour moi, la Résistance courageuse, c’est une fille comme Edith Thomas qui la représente”, Edith Thomas demeure, au mieux, un second rôle, et sa trace d’autrice, comme assourdie. Or c’est précisément, aussi, le sort des femmes de 1871, qui furent longtemps reléguées dans le récit de la Commune de Paris, et assignées à un espace que je considère très infra-politique.

J’ai ensuite cheminé entre ces deux invisbilisations qui s’encastrent à la manière de poupées russes : l’invisibilisation de l’autrice, pionnière de l’histoire des femmes et de l’histoire du féminisme, et que par exemple Michelle Perrot ou Geneviève Fraisse nomment ainsi ; et l’invisibilisation de son objet pionnier, hétérodoxe : celle des femmes de 1871 durant l’épisode communaliste. J’ai cherché à comprendre comment Les “Pétroleuses” était resté confiné, remisé à la manière d’un vieil ancêtre. Pas inconnu des chercheurs et des chercheuses sur la Commune de Paris bien sûr, mais pour autant, pas vraiment un travail digne d’être discuté, prolongé, enrichi, mis en relief, confronté… Or la contribution empirique d’Edith Thomas à la connaissance de l’épisode communaliste est majeure, et elle avait été reconnue comme telle à la sortie de son essai, en 1963. Les “Pétroleuses” lui vaudront aussi le prix Femina-Vacaresco, et le livre est effectivement traduit en anglais très rapidement. Pourtant, quand j’ai eu l’occasion de l’évoquer avec les éditions Gallimard, il était épuisé de très longue date, comme enseveli.

Éclairer cette mise en sourdine reste délicat, mais il me semble qu’elle peut s’expliquer à la fois par la trajectoire personnelle de l’autrice (et ce que je regarde comme un désajustement d’Edith Thomas vis à vis du champ intellectuel et du sous-champ historien en particulier) et par la dimension fondamentalement hétérodoxe de son objet — les femmes. L’autrice était conservatrice aux archives nationales, et pas universitaire. Réputée intransigeante et parfois rugueuse, elle était aussi solitaire, bien que reconnue pour cette rigueur. Sa trajectoire m’apparaît aussi comme une succession de pas de côté vis-à-vis de figures hégémoniques : proche de Jean Paulhan, elle se brouillera durablement avec lui ; marxiste hétérodoxe, elle claquera très tôt, et publiquement, la porte du Parti communiste français au risque de se voir condamnée à l’invisibilisation ; et elle ne comptera jamais parmi les collaborateurs de Jean Maitron du côté de l’histoire sociale. Or c’est dans ce laboratoire-là, et en cherchant à dilater les frontières de l’histoire sociale, que Michelle Perrot et quelques pionnières entreprendront de faire cristalliser, dans le paysage disciplinaire, une histoire des femmes… dix ans plus tard. Edith Thomas, elle, écrit des biographies – un genre méprisé par bien des historiens orthodoxes -, elle est chartiste, austère, isolée… elle est, surtout, en avance. Mais on peut aussi renverser l’hypothèse, et se demander si, après tout, ce n’est pas parce qu’elle avait cette position décentrée, et en partie désajustée, qu’elle a justement pu inventer cet objet si novateur.

Venons-en à présent si vous le voulez bien au cœur même du propos d’Edith Thomas qui propose donc un essai sur Les « Pétroleuses », ces femmes qui firent donc la Commune de 1871. D’emblée, le terme s’entoure de guillemets préventifs : qu’est-ce que les pétroleuses ? Quel rôle ces « harpies incendiaires » ont-elles joué dans la Commune ? Et pourquoi le terme a-t-il une acception si négative ?
En quoi l’évidente misogynie dont il procède renseigne-t-il plus largement sur la place mineure qu’on a rétrospectivement attribuée aux femmes lors de l’insurrection parisienne ? En quoi, finalement, Edith Thomas invente, avant tous, une histoire du stigmate ? 

Avec ce signifiant un peu incandescent, un peu vénéneux, le titre de son essai est spectaculaire. Il a aussi concouru à enraciner le terme “pétroleuse” dans l’imaginaire collectif. Mais il y a ici quelque chose d’un peu ironique, puisque le livre d’Edith Thomas s’attèle justement à montrer que les pétroleuses sont davantage un fantasme versaillais qu’une réalité tangible. Les guillemets sont ainsi cruciaux : l’autrice s’attache à débusquer la flétrissure derrière la représentation dominante, et montre justement qu’au fond, les procès des femmes incendiaires, hystériques du baril, ont fait pschitt une fois la Commune défaite et le temps de la répression venu.

Or, quelques années après sa parution et jusqu’à cette réédition pour les 150 ans de la Commune, le titre du livre voyagera justement sans ces guillemets, oubliés le plus souvent des rares textes qui citent le travail d’Edith Thomas. Pourtant, cette marque de ponctuation indiquait justement la démarche d’Edith Thomas : saisir non pas une réalité tangible, ou une forme d’ontologie qui en fait n’existe pas, mais bien un rapport social. La figure de la pétroleuse est une représentation de la femme insurgée forgée depuis le camp d’en-face, qui embarque à la fois le genre et la classe, et sert à disqualifier la participation des femmes à l’événement : les voilà, par ce mot, réduites à un rôle de destructrices, le tout rehaussé d’une foule d’images du corps de la femme. Cette représentation a en fait peu de prise avec la réalité de ce qu’on sait aujourd’hui de la participation des femmes qui affirment plutôt leur souveraineté dans des instances que sont les clubs, ou se glissent par exemple dans des normes de genre acceptables comme les soins aux blessés pour négocier d’en être. Le pétrole a pu être envisagé dans le répertoire militant, on en trouve des traces. Mais pourquoi davantage les femmes ? Or l’image aura la vie longue : en 1951, dans Le Sagouin, François Mauriac décrit “la femme du peuple” en “pétroleuse” échevelée. Cet extrait figurait dans le dictionnaire Robert au moment où Edith Thomas travaillait à son essai.

En 1963, l’autrice a montré toute la part de fantasme, et de construction, de ce rapport social arrimé au mot même de “pétroleuse”. C’est très nouveau à l’époque, car elle déploie au fond un regard du côté du stigmate, qui s’approfondit depuis quelque chose qui m’apparaît de l’ordre du genre, c’est-à-dire, à nouveau, un rapport social (même si le mot est anachronique). Car il faut bien avoir en tête que nulle ne s’auto-désigne en “pétroleuse” : c’est bien un mot de l’ennemi, un mot pour flétrir. Et un mot pour ravaler l’implication du côté de la bouffée de violence, plutôt que de la vie des idées, et d’une quête d’émancipation : le terme, qui date de la séquence communaliste précisément, se forge d’abord au masculin ET au féminin dans une circulation très éphémère… avant de se fixer, pour de bon, au strict féminin dans la presse versaillaise, au mois de mai 1871. En fait, exactement au moment où les journaux commencent à raconter la présence des communardes sur des barricades.

Or ce que fait Edith Thomas dépasse en fait le cas des rares pétroleuses, à peine aussi nombreuses que les doigts de la main, à être déférées devant les Conseils de guerre pour avoir mis le feu. Elle l’écrit d’ailleurs : il n’est pas seulement ici question des incendiaires, mais des communardes au sens large. Et ce que fait l’autrice, c’est justement de les arrimer à une histoire plus longue du féminisme en train de germiner, et à une histoire de la révolution démocratique et sociale. Elle les restaure en fait dans une capacité d’agir, dans des stratégies, et quelque chose de l’ordre d’une parole pour soi.

Vous qualifiez Les « Pétroleuses » dans votre très juste préface de « contre-récit destiné à combler les béances et les lacunes du récit dominant ». Ma question sera ici double :
En quoi le récit dominant est-il, s’agissant pourtant d’un mouvement émancipateur comme la Commune, un récit largement patriarcal et masculiniste, proudhonien pour le dire autrement ? En quoi Edith Thomas propose ainsi avec Les « Pétroleuses » la première histoire de la Commune au prisme du genre, ce qui, au regard de cette insurrection, s’avère être une nécessité politique ?
Ma question serait aussi la suivante : en quoi également ce travail laborieux d’archive est rendu d’autant plus complexe que l’archive communarde conservée est essentiellement masculine ? Enfin, plus largement, peut-on dire, avant même Michelle Perrot pourtant réputée pionnière, qu’Edith Thomas s’impose comme l’une des premières à dire que les femmes ont une histoire ? 

Ce que fait, fondamentalement, Edith Thomas, dans ce livre qu’elle publie après un essai sur les femmes de 1848 notamment, c’est qu’elle voit les femmes. Au sens fort : elle les regarde. Les femmes investies du côté de la Commune de Paris ne lui échappent pas. Elle commence par les saisir depuis les archives des conseils de guerre, au ministère de la Guerre, où, peu avant 1963, on vient de redécouvrir au sous-sol de nouveaux cartons d’archives très abimés, mal conservés, et infiniment lacunaires. Une partie des dossiers concernant les femmes a par exemple été détruite, et il reste globalement peu de choses. En somme, des inventaires très parcellaires, et très frustrants. Malgré tout, Edith Thomas met en œuvre sa rigueur d’archiviste, pour entreprendre une lecture au peigne fin de ces archives éparses et un peu désolantes. Ce faisant, elle les fait comme apparaître dans le récit de l’événement historique, un peu comme on pourrait le dire d’un tirage photographique argentique. Ce sont des silhouettes tout au plus bien souvent, et même au tamis de ce travail de fourmi, la trajectoire de ces femmes échappe souvent à l’historienne dans sa continuité. Malgré tout, elle parvient, pour la première fois, à saisir quelque chose de ces femmes des classes populaires qui s’engagent dans et pour la Commune ; à distinguer aussi la manière dont leurs cheffes de file peuvent endosser un leadership ; ou à restaurer la place des plus intellectuelles parmi ces femmes, et parfois leur place d’autrice.

En dévoilant ces femmes dans le récit, elle modifie considérablement la lecture d’ensemble de l’épisode, en 1963. Car à cette époque, la communarde n’existe pour ainsi dire pas. On s’en rendra encore plus compte en 1971 au moment du centenaire de la Commune. Cela peut paraître paradoxal quand on mesure le poids du mausolée de Louise Michel, qui à cette époque fait déjà l’objet d’un usage politique. Pourtant, il me semble qu’Edith Thomas est la première à faire exister ces femmes, toutes ces femmes, pour ce qu’elles sont (des lingères, des brocheuses, des brodeuses…) et pour ce qu’elles font. En les replaçant sur un terrain qui m’apparaît être celui de la souveraineté politique même si elles n’ont pas le droit de vote ni ne sont éligibles en 1871, Edith Thomas échafaude un contre-récit. Car il s’agit bien d’un travail opiniâtre, et à charge vis-à-vis de l’histoire dominante. Elle montre par exemple avec pugnacité combien, au moment de la Commune mais plus tard aussi, le mouvement ouvrier se fracture sur la question du travail des femmes. Dans les sources qu’il nous reste aujourd’hui, on voit bien toute la centralité du droit au travail des femmes, dans la séquence communaliste. Or les proudhoniens par exemple y étaient ouvertement hostiles. En s’engageant dans la Commune, c’est aussi cet agenda qu’on voit que les femmes jouent, parfois de façon plus souterraine qu’explicite. Lorsqu’elle documente cela, comme le stigmate de “pétroleuse” d’ailleurs, il me semble qu’Edith Thomas procède depuis une intuition du genre. C’est-à-dire : un rapport social.

Mais pour le voir, il fallait d’abord voir les femmes, et c’est ce que nous permet le travail d’Edith Thomas en 1963 : dans l’index nominem qu’elle annexe à la fin de son livre, elle cite près de 250 femmes, et propose des cotes pour les suivre dans les méandres très confus des archives. En découvrant le travail d’Edith Thomas, et en l’approchant de près pour chercher à comprendre de quoi au juste était faite la trame de son texte, j’ai aussi été sensible à la manière dont l’historienne a également travaillé depuis des textes laissés par des femmes, contemporaines de l’événement. Son manuscrit est tramé de très nombreuses citations, souvent dans un usage du style indirect libre. En procédant ainsi, Edith Thomas les a aussi excavées à leur endroit d’autrices, de narratrices d’elles-mêmes et d’un événement où elles ont affirmé quelque chose de leur pouvoir d’agir. Dans la préface qu’elle a signée pour la biographie d’Edith Thomas par l’américaine Dorothy Kaufmann, parue chez Autrement en 2007 dans sa traduction française, Michelle Perrot la décrit comme “une pionnière que nous n’avons pas assez reconnue”.

Vous insistez à juste titre sur la place singulière d’historiographe qu’occupe Edith Thomas, notamment dans sa manière d’aborder ce qu’il faudrait nommer sa narration. De fait, Les « Pétroleuses » se lit avec un rare bonheur tant la parole s’offre à la croisée de deux exigences : celle, patiente, de l’archiviste, de la diplômée de l’École des Chartes et celle, généreuse et populaire, d’une narratrice qui cherche, dans l’histoire, le souffle de l’incarnation, la passion biographique de la matière qui l’impressionne dans les romans.
En quoi selon vous, peut-on dire qu’elle forge une manière d’histoire empathique, une manière d’habiter, depuis son genre, l’histoire, comme un redoublement de connaissance et de reconnaissance ? Comme si écrire sur les pétroleuses, c’était obliquement écrire sur sa reconnaissance également en tant qu’historienne ? En quoi, enfin, écrire sur un mouvement populaire passait-elle pour elle par un souci de rendre, par l’incarnation, son récit accessible au plus grand nombre au-delà de sa solide assise académique ?

Cette question en pose d’autres, il me semble : elle interroge la question du statut d’un livre comme Les “Pétroleuses”, du ou des publics auxquels s’adressent les livres d’historiens et d’historiennes, et de la manière d’écrire l’histoire. A l’époque, en 1963, et peut-être aujourd’hui. Ce sont des questions amples et complexes, qui mériteraient encore d’être creusées, sans doute. Ce que je peux dire, c’est que je me suis beaucoup intéressée à la manière d’Edith Thomas d’écrire cette histoire-là. Je dois dire qu’entendre que son livre se découvre avec bonheur, pas loin de soixante ans après sa parution, et cinquante ans après la mort de son autrice, compte beaucoup pour moi. Bien sûr, il s’agit d’un livre de son époque, et par exemple, il m’a semblé indispensable de faire un minutieux travail d’enrichissement pour préciser, et situer, de nombreuses références qu’elle mobilise. Et qui nous renseignent, au passage, sur l’ordinaire d’un langage commun partagé avec son lectorat en 1963. Certaines pionnières, comme André Léo ou Flora Tristan, ont pu faire l’objet d’une redécouverte, ces dernières années. Mais qui les connaît au juste ? Malgré tout, il me semble que l’historienne prend le lecteur par la main. Dans son introduction par exemple, elle fait le pont entre les barricades de 1871 et celles de la Libération de Paris. Ou précise encore que c’est depuis le rôle qui fut le sien, dans la Résistance, qu’elle s’attelle à excaver cette histoire de femmes qui n’est pas un “ouvrage pour dames”.

Pédagogue, son écriture est combative, et véhémente. Elle ne lésine pas sur les punchlines et l’ironie mordante, elle étrille, règle quelques comptes – mais toujours embusquée, sans citer aucun travaux précis ni leurs auteurs. C’est intéressant d’ailleurs, car elle ne fait pas des “Pétroleuses” un livre de spécialiste, qui s’adresserait à un cercle clos (et légitime), prompt à discuter dans des arcanes bien balisées. Son livre m’apparaît comme un livre infiniment plus politique, bien que érudit et tramé de cotes archivistiques aussi nombreuses que précises, et rigoureuses à une époque où les inventaires n’existaient, pour ainsi dire, pas. Ce n’est pas un livre militant. Sur la quatrième de couverture de l’édition princeps, Gallimard utilise le mot “essai” pour nommer l’objet, mais arrime son travail du côté de la vérité… et de l’École des Chartes : “Cette vérité, la chartiste qu’est Edith Thomas nous la livre avec une rare exigence intellectuelle, une générosité constante et le sens concret de l’histoire.”

Je ne sais pas si ce “sens concret de l’histoire” fait écho avec ce que vous nommez une narration “généreuse et populaire”, mais c’est vrai qu’elle n’en fait pas un récit en surplomb. Je me suis souvent demandée si l’éditeur aurait utilisé l’expression “sens concret de l’histoire” pour vendre le livre d’un homme… mais je trouve intéressant cette façon de saisir le travail d’Edith Thomas, qui demeure, de fait, un outil très généreux aujourd’hui pour reprendre l’enquête.

La question que vous posez, d’une double reconnaissance, ou plutôt d’un redoublement de connaissance et de reconnaissance, est très intéressante. De fait, Les “Pétroleuses” est une première histoire des féminismes. Geneviève Fraisse raconte par exemple très bien en quoi elle s’est sentie ancrée, et si j’ose dire, comme arrivée à bon port, en découvrant les travaux d’Edith Thomas à l’époque où, justement, elle allait ouvrir le champ de l’histoire du féminisme depuis l’arrimage disciplinaire singulier qui était le sien – c’est à dire sa position de philosophe. De ce point de vue, peut-être peut-on dire qu’Edith Thomas crée au fond des vocations qui n’ont pas rien à voir avec cette approche en diagonale de la reconnaissance – et peut-être une forme de dessillement. À titre personnel, la lire, et travailler à son texte, a en tous cas représenté un temps fondamental d’élaboration. Et il me semble que cette écriture empathique a pu y contribuer.

Enfin, si Edith Thomas fut indéniablement pionnière d’une historiographie au prisme du genre, vous prenez cependant soin dès votre introduction de nuancer avec force le caractère visionnaire de son approche. Aussi novatrice fut-elle, il n’en demeure pas moins qu’elle semble elle-même écrire Les « Pétroleuses » en étant prise dans un double écueil : celui, fatal à chacun, d’écrire dans et depuis son époque, et l’autre de souscrire finalement à une vision répondant d’un humanisme féminin à la Simone de Beauvoir plutôt que d’un féminisme. En quoi cela limite-t-il son propos ? 

De mon point de vue, cette histoire qu’elle élabore est à la fois une histoire des femmes et une histoire du féminisme. L’historienne a aussi une intuition du genre comme en témoigne par exemple tout son travail de mise au jour de la flétrissure et du stigmate. Mais sa grande affaire reste sans doute d’éclairer des femmes – ou, précisément, celles qu’elle croise dans les sources. Toutes celles qu’elle croise dans les sources. D’ailleurs, elle mobilise assez ardemment, et avec une certaine constance, le champ lexical de la promenade. Au sens propre, Edith Thomas nous prend par la main pour traverser ce terrain de papier, et y débusquer les femmes. C’est-à-dire qu’elle chausse des lunettes qui soudain les remettent dans le champ.

Malgré toute sa part pionnière, et cette dynamique follement novatrice, et iconoclaste au fond, quelques représentations affleurent de son récit, qui n’échappent pas à une construction genrée des rapports sociaux. Ou d’un sens pratique féminin, par exemple. Sans doute n’écririons-nous pas ainsi, près de soixante ans plus tard. Sans doute aussi peut-on nuancer cette idée qui voudrait que les femmes se sont d’abord engagées dans l’événement depuis quelque chose de l’ordre d’une révolte du ventre, un instinct nourricier (même s’il est bien vrai que Paris est affamé à la sortie du siège, et qu’il revient aux femmes de pourvoir à la survie). Autant de représentations, et de signifiants, qui essentialisant les protagonistes et les rangent un peu vite dans un registre qui reste très domestique. Ou encore le courage tout féminin des femmes insurgées demanderait à être déconstruit, et pensé au-delà d’une facilité d’écriture qui les sanctuarise sans doute un peu vite. Je me suis beaucoup interrogée sur cette dimension. Je ne sais pas si c’est une limite, ou quelque chose de l’ordre d’un Carbone 14 qui nous rappelle au fond d’où procède le geste d’Edith Thomas.

Malgré tout, il m’a semblé que son texte conservait, par sa pugnacité, mais aussi par sa vitalité et sa manière de faire entrer en scène ces femmes, une présence très contemporaine. Pour moi qui travaille par exemple sur les femmes de 1871 et la Commune au prisme du genre, aujourd’hui, son livre reste essentiel. Comme outil, bien sûr, mais pas seulement : il m’apparaît aussi être un prérequis, et peut-être un état des lieux à dépasser, à muscler, à confronter. Par exemple, je crois qu’on peut dynamiser encore l’approche des sources de l’archiviste en y distinguant plus finement des rapports de domination, ou en mobilisant les outils de la sociologie pour approcher au plus près de ces femmes, de leurs trajectoires, et de leurs pratiques au printemps 1871. Ce n’est pas aisé : les sources sont réellement parcellaires, et trop lacunaires pour procéder à un examen sociologique systématique, et exhaustif, de ces groupes de femmes. Malgré tout, on peut sans doute aller au-delà des “Pétroleuses”… grâce aux “Pétroleuses”.

Edith Thomas, Les « Pétroleuses », édition de Chloé Leprince, Folio « Histoire », mars 2021, 400 p., 9 € 20 ­— Lire un extrait