William Marx : étoile et poésie (Des étoiles nouvelles. Quand la littérature découvre le monde)

Dürer, Melencolia

Voici un essai plein d’allant et d’espoir et qui traverse les histoires littéraires de part en part depuis les grands auteurs latins jusqu’à Marcel Proust. Son point d’ancrage est quelque peu oublié aujourd’hui, soit un sonnet parnassien par ailleurs fort beau et qui eut son heure de gloire. Il s’agit des « Conquérants » de José-Maria de Heredia figurant dans le recueil Les Trophées de ce poète d’origine cubaine. Heredia et son sonnet-phare eurent donc en leur temps un considérable succès. Puissamment suggestif, le poème est d’ailleurs d’une composition magnifique. Qu’il me suffise de citer ici le second tercet du poème, il frôle la perfection :
« Ou penchés à l’avant des blanches caravelles
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond
de l’Océan des étoiles nouvelles. »
La scène ainsi évoquée tout allusivement, nous rappelle William Marx, suscita à l’époque une polémique qui accapara le journal parisien Le Temps. Elle était relative à la position depuis laquelle les conquistadors du poème se tenaient sur les « blanches caravelles » et percevaient le ciel étoilé. Mais laissons là cette controverse et que l’on me permette d’avancer tout librement dans le présent essai et de m’en tenir parmi les textes cités à ceux qui se trouvent avoir partagé mon existence en quelques occasions.

Car il s’en trouve plusieurs. Ainsi au lycée, en troisième année, notre professeur de littérature nous imposa d’apprendre par chœur le sonnet de Heredia et je puis encore citer aujourd’hui les 14 vers qui le composent — non sans émotion. Je passerai ensuite, pour la France et la même époque — et cela au prix d’un saut au-dessus de la littérature anglo-saxonne telle que la représente William Marx —, aux deux poèmes de Stéphane Mallarmé  retenus par le critique. Connu sous le titre de « Salut », le premier fut prononcé en 1893 au banquet de la revue La Plume en guise de toast. Le vers 12 le résume en une triade « Solitude, récif, étoile » qui, à sa façon, était déjà chez Heredia. Une triade toute proche va se retrouver dans un hommage rendu par le même Mallarmé au navigateur Vasco de Gama (1898). Et ici, c’est « Nuit, désespoir et pierrerie », qui réitère superbement les deux poèmes précédents : solitude du poète-navigateur, danger, idéal. On aura deviné que, devenu professeur de littérature dans une faculté, j’inscrivais Mallarmé en tête de mon programme d’enseignement, tant avec « Salut » et qu’avec « Au seul souci de voyager ». J’eus dans ce cours quelques excellents élèves, dont Pascal Durand qui devint l’inlassable et surdoué interprète de Mallarmé.

Mais ici trichons un peu en introduisant un troisième poète français du XIXe siècle, poète que néglige William Marx. Il s’agit de Gérard de Nerval et de son « El Desdichado » (1854). J’entrais à ce moment comme élève en faculté de lettres et nous avions à analyser ce grandiose poème… « à étoile ». Mais l’auteur d’Étoiles nouvelles nous opposera facilement les vers 3 et 4 du sonnet et il aura raison. C’est d’une étoile toute symbolique qu’il est question — une femme sans doute ou une fée — et de surcroît elle est défunte : « Ma seule Étoile est morte, – et mon luth constellé/ Porte le Soleil noir de la Mélancolie. » Rien d’une étoile nouvelle par conséquent. Mais, on l’aura compris, nous nous faisons tout juste plaisir en évoquant Gérard de Nerval.

On reviendra ici à Mallarmé, mais c’est pour accéder à son disciple, Paul Valéry, et à sa Jeune Parque. « La nuit, le désespoir, l’étoile, la mer : l’incipit du poème de Valéry, écrit William Marx, sonne comme un hommage discret aux thèmes de prédilection de son maître Mallarmé. » Ainsi une boucle se boucle, encore que pas vraiment. C’est que, s’agissant du début du XXe siècle, un prosateur aura le dernier mot et tout simplement Marcel Proust qui allait envahir bientôt mon existence de lecteur et de critique. Nous voilà à ce moment dans l’épisode guerrier du Temps retrouvé, où l’on voit l’aviation allemande survoler et assiéger Paris la nuit. Et Proust d’écrire : « Cependant, les aéroplanes venaient s’insérer au milieu des constellations et on aurait pu se croire dans un autre hémisphère en effet, en voyant ces “étoiles nouvelles”. (Temps retrouvé) Je n’avais point remarqué à quel point l’auteur de la  Recherche avait cité ou « intertextualisé » le sonnet de Heredia. En revanche, je m’étais arrêté à ce qui était dans un autre passage du roman l’envers du même ciel, soit la descente des Parisiens dans les couloirs d’un métro plongé dans le noir et où le narrateur imaginait une scène de débauche, les « réfugiés » profitant de l’obscurité.

Mais il est temps de revenir à ce qui fait l’ampleur de vue de l’enquête menée par William Marx, une enquête qui se plaît à ouvrir maintes « étagères astronomiques » et qui ne sont pas toutes littéraires au sens strict. Nous pouvons ainsi aller avec le critique depuis la gravure que Dürer intitula Melencolia au XVIe siècle jusqu’à L’Étoile mystérieuse d’Hergé au XXe, soit une bande dessinée qui fait de Tintin une manière d’astronaute — Milou étant relégué à un rôle stupide. Avec la science-fiction, le cinéma et les bandes dessinées, les « étagères astronomiques » se multiplieront sans fin, en effet.

William Marx lui-même y contribue au terme de son superbe parcours. C’est qu’il prolonge le « Être ou ne pas être, telle est la question » shakespearien d’un double vers disant « Voir une étoile nouvelle monter dans le ciel / Ou garder les yeux clos dans l’obscur d’un cercueil ». Et dès lors, « de même qu’on ne peut pas dire “Être ou ne pas être, telle est la question” sans penser à Hamlet, on ne saurait  plus parler d’étoiles nouvelles sans songer à Shakespeare. » Ayant été un peu farceur avec l’ouvrage de Marx, ce dernier me rend la monnaie de ma pièce au gré d’une plaisanterie. Et, cette fois, la littérature anglaise a bien le dernier mot.

William Marx, Des étoiles nouvelles. Quand la littérature découvre le monde, éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », mars 2021, 128 p., 16 € — Lire un extrait Lire ici l’entretien de William Marx avec Johan Faerber