Lectures transversales 7 : Milorad Pavić, La Boîte à écriture

© Julien de Kerviler

« Dès qu’on soulève le couvercle, on obtient (comme il a été dit) une surface à écrire, encadrée par une bordure en laiton dans laquelle sont installés différents mécanismes pour passer d’un compartiment à l’autre de la boîte.

La bordure contient deux serrures et un logement pour la clé intérieure, plus grande que la clé de la serrure extérieure. Elle a la forme d’un tube triangulaire. Elle ressemble aux clés qui, autrefois, servaient à extraire les dents. Le laiton est abîmé par endroits, et parfois verdâtre.

La première serrure intérieure se trouve sur la bordure supérieure de la boîte. Si l’on ouvre cette serrure avec la clé, il se passe quelque chose de particulier. Une sorte de vis apparaît dans le trou au fond de la boîte. Afin d’éviter que le balancement du bateau ne la fasse tomber, elle est fixée à l’aide de cette clé et de cette vis au support en bois. Et tant qu’elle est fixée la vis reste invisible.

— Tu ne peux pas à la fois voler et avoir deux mains gauches ! comme disait le serveur.

Entre l’encadrement en laiton de la boîte et le plateau à écrire tapissé de feutre, il y a cinq petits compartiments en bois clair et sombre, comme cinq minuscules baignoires. Dans l’un d’eux se trouvait probablement le réservoir de l’encre, car le bois est couvert de taches vertes, et dans un autre le récipient contenant le sable pour saupoudrer l’encre. Les petites baignoires sont carrées sauf la cinquième, rectangulaire et de teck sombre — pour les porte-plumes. En son milieu elle est munie d’une petite poignée en bois. Il est possible qu’on ait collé sur sa partie inférieure un papier absorbant pour remplacer le sable. De telle sorte qu’elle pouvait aussi servir de buvard.

Deux des petites baignoires sont vides.

Dans la petite baignoire des porte-plumes il y en a un en bois de cèdre vert sombre avec un anneau de cuivre pour fixer la plume.

Dans la petite baignoire voisine il y a un peu de sable rouge, un vieux sifflet en forme de phallus et le bouchon en verre d’une bouteille disparue. Le sifflet sert à appeler l’esprit des morts. Le son est bizarre, quelque chose comme : « Kmt ! Kmt ! Kmt ! » À cet appel répondent les rêves glacés des âmes mortes quand ils se perdent dans les rêves des vivants pour s’y réchauffer. C’est alors seulement qu’on peut les appeler. Plus exactement, le sifflet sert à celui qui veut annoncer son arrivée aux âmes des morts. Si tu siffles trois fois tu feras sortir l’âme du mort et son rêve glacé de leur lieu de séjour provisoire. L’âme du mort et son rêve te reconnaîtront à ce sifflement. Le sifflet est donc un avertissement qu’il existe quelque chose encore plus profondément caché dans la boîte que nous ignorons. Bref, si vous cherchez une chose et que vous ne la trouvez pas, ne perdez pas espoir. Peut-être est-ce elle qui vous trouvera. »

Milorad Pavić, La Boîte à écriture (1999), traduit du serbe par Maria Bejanovska, Le Nouvel Attila, 2021, pp. 58-59.

© Julien de Kerviler