Patricia Sorel : « Aujourd’hui, on voit qu’Internet n’a pas fait disparaître le livre papier, ni les librairies » (Petite histoire de la librairie française)

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À l’heure où la loi Lang fête ses 40 ans, qu’un géant comme Amazon ne cesse de menacer les librairies indépendantes, où on annonce encore qu’un logiciel comme Alexandre et Aristote remplacera bientôt tout travail de conseil de libraire, Diacritik ne pouvait manquer d’aller à la rencontre de Patricia Sorel qui sort une suggestive et fort instructive Petite histoire de la librairie française à la Fabrique. L’occasion de faire avec la chercheuse le point sur un commerce qui, dès ses origines, a toujours été menacé mais a toujours su résister.

Ma première question voudrait porter sur les origines précises de votre Petite histoire de la librairie française. Comment vous en est venue l’idée ? Comment est né en vous le désir de brosser chronologiquement les grandes étapes du commerce des livres qui a accompagné et nourri la vie culturelle, notamment intellectuelle et politique depuis le Moyen Âge en France ?

J’ai codirigé (avec Frédérique Leblanc) l’Histoire de la librairie française, parue en 2008 aux éditions du Cercle de la Librairie. Jusque-là, peu de recherches avaient été menées sur la librairie (alors qu’une Histoire de l’édition française et une Histoire des bibliothèques françaises avaient été publiées dans les années 1980). L’Histoire de la librairie française commence à l’orée du XIXe siècle, alors que débute le processus de séparation de la librairie et de l’édition, et s’achève au tournant des années 2000. C’est un ouvrage volumineux (un grand format de 719 pages) auquel ont collaboré plus de 70 auteurs, universitaires et professionnels. Éric Hazan m’a proposé de faire une histoire de la librairie plus accessible. Cette Petite histoire de la librairie française s’attache ainsi à retracer l’évolution du métier de libraire et des commerces de livres dans toute leur diversité sur une longue période, du XIIIe siècle – époque où apparaissent les premiers libraires – jusqu’à aujourd’hui.

Ce qui ne manque pas de frapper à la lecture de cette Petite histoire de la librairie française, c’est combien, dès ses origines, la librairie s’impose comme un secteur qui, commercialement, ne cesse d’être en concurrence. Chaque époque constitue pour elle le surgissement d’une menace concurrentielle très vive et souvent presque insurmontable : colporteurs, cabinets de lecture, supermarchés ou, de nos jours, internet avec « le géant » Amazon.
Comment expliquez-vous ainsi que la librairie soit, dans son histoire même, exposée à une concurrence qui, constamment, veut la déposséder d’elle-même et finalement la nier ? Pourrait-on ainsi dire, à vous suivre que, depuis le Moyen Âge, la librairie est un commerce constamment en péril ? La librairie : commerce en danger, une réalité pas si neuve que cela finalement ?

La librairie est un commerce qui a effectivement toujours été concurrencé, mais qui n’a jamais été en péril. Bien que les libraires n’aient cessé de s’inquiéter de la concurrence des « non-libraires », ils ont toujours su faire preuve de leur résistance et de leurs capacités d’adaptation.

Aujourd’hui, on voit qu’Internet n’a pas fait disparaître le livre papier, ni les librairies. Mais il a amené les libraires à inventer de nouveaux services et à faire évoluer leurs pratiques de vente tout en préservant ce qui constitue le cœur de leur métier. L’accueil, le conseil et l’animation permettent aux libraires de se différencier des grandes surfaces culturelles et d’Amazon.

Si, au-delà du conseil et du choix du libraire, la librairie s’impose comme un secteur commercial pas comme les autres, c’est peut-être aussi en raison des liens que les librairies peuvent entretenir avec les écrivains, et l’activité même d’écriture. Vous semblez dater ce lien de l’écrivain au libraire de la fin du XIXe siècle en rapportant notamment les propos de Jules Renard sur la mise en place de Poil de carotte notamment. Même si les éditeurs-libraires ont disparu depuis la seconde moitié du 20e siècle et n’existent presque plus au 21e siècle, diriez-vous que la librairie joue cependant un rôle éditorial dans le paysage contemporain, en ce qu’elle peut l’influencer ou tout du moins en être l’aiguillon ?

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Si Jules Renard, comme d’autres écrivains, venait surveiller la vente de ses livres, c’est parce qu’il connaissait toute l’importance du rôle des libraires. Comme le déclarait Alfred Humblot (directeur de la maison d’édition Ollendorf), dans une conférence prononcée en 1911, « c’est le libraire qui peut le plus pour la diffusion d’un ouvrage. […] Si celui-ci se refuse à pousser, comme on dit, un livre, le résultat des efforts de l’éditeur peut se réduire à néant ».

Aujourd’hui, la production éditoriale pléthorique (40 000 nouveaux titres paraissent chaque année) rend le rôle de conseil du libraire d’autant plus essentiel. Le libraire doit adapter au mieux son assortiment à la demande des habitants du quartier ou de la ville où il est implanté, mais il doit aussi savoir élargir la demande de ses clients en tentant de susciter leur curiosité pour d’autres auteurs ou d’autres genres. Le libraire peut être celui qui fait le succès d’un livre, comme celui de La Salle de bain de Jean-Philippe Toussaint (éd. de Minuit, 1985), tiré initialement à seulement 2 110 exemplaires et dont les ventes ont atteint 50 000 exemplaires huit mois plus tard sans qu’il n’ait été médiatisé ni couronné par le moindre prix littéraire.

La librairie, comme lieu d’action culturelle : c’est avec force que s’impose depuis quelques années déjà cette idée tant, dans tout le territoire, la librairie se fait le théâtre, au-delà des signatures et des séances de dédicaces, de festivals, de performances, d’actions culturelles, avec pour certaines librairies des résidences d’écriture. On a le sentiment paradoxal que plus le livre se numérise, plus les librairies, à l’inverse, choisissent des actions physiques pour montrer combien, contre Internet, elles sont incarnées et vivantes.
Voici ma question : si certains ont pu parler quand les librairies étaient menacées dans l’histoire d’un crime de « lèse-civilisation », pensez-vous que c’est cette participation de la librairie à la vie culturelle au quotidien qui a pu engager une telle bataille au moment du second confinement autour de la définition de la librairie comme « commerce essentiel » ?

Les librairies participent à la revitalisation des centres-villes et elles sont des lieux où la dimension humaine joue un rôle essentiel. Les libraires organisent de nombreuses animations, dans et hors de leurs murs. Ces activités sont fort diverses : invitations d’auteurs, conférences, expositions, ateliers pour les enfants, concerts… Les librairies étant particulièrement appréciées pour leur ambiance chaleureuse, certaines ont même aménagé leur surface de vente autour d’espaces de convivialité en proposant fauteuils et/ou café.

Mais les libraires ont aussi fait d’Internet un moyen de promouvoir le livre auprès des clients qui n’ont pas le temps de venir en librairie, qui ne prêtent pas attention aux tables et vitrines ou qui n’osent pas échanger avec le libraire. Pour les contenus numériques comme pour les livres papier, il s’agit pour le libraire de conseiller au mieux et de fidéliser la clientèle. La médiation passe donc aussi par des sites qui doivent être actualisés, par des blogs et des réseaux sociaux où les libraires rédigent des commentaires critiques et où ils répondent aux questions des lecteurs.

Enfin ma dernière question voudrait porter sur un anniversaire, celui des 40 ans du prix unique du livre. Pourriez-vous nous rappeler les circonstances exactes de sa naissance et quelles sont les raisons qui ont motivé des éditeurs comme Jérôme Lindon à le défendre avec une telle pugnacité ? Pourquoi a-t-il rencontré de telles résistances ? Ne peut-on pas dire, enfin, que depuis sa promulgation, il s’agit d’une lutte permanente pour le maintenir ?

Les années 1950-1960 voient l’apparition et le développement d’autres circuits de distribution, notamment les supermarchés (1957) et les hypermarchés (1963) qui connaissent un développement très rapide et qui sont de plus en plus nombreux à ouvrir des rayons de livres. La part relative de la librairie traditionnelle dans la distribution du livre se réduit peu à peu. Mais c’est l’ouverture de la librairie Fnac rue de Rennes à Paris, en mars 1974, qui met le feu aux poudres. En proposant des rabais systématiques de 20 %, la Fnac met à mal le régime du prix conseillé alors en vigueur (prix « conseillé » par l’éditeur, qui laisse au libraire la possibilité de faire des remises à toute ou partie de sa clientèle). À la tête de la puissante FFSL (Fédération française des syndicats de libraires), Jean-Baptiste Daelman se prononce pour la liberté des prix (le prix net), tandis que plusieurs libraires se rallient à l’éditeur Jérôme Lindon (P-DG des éditions de Minuit) qui mène la lutte pour le prix unique. Pour Daelman, le régime du prix unique porterait atteinte à la liberté commerciale du libraire, alors que le prix net lui permettrait de fixer le prix du livre et donc de calculer lui-même ses marges. Pour Jérôme Lindon, la liberté des prix entraînerait la fermeture de nombreuses librairies indépendantes et, par conséquent, un appauvrissement de la production éditoriale. En 1979, l’arrêté Monory libère les prix à la consommation et instaure le régime du prix net pour le livre. C’est une victoire pour la FFSL, mais cette nouvelle législation fait bientôt l’objet des plus vives critiques. François Mitterrand, qui a fait du prix unique l’une des 110 propositions de son programme, est élu à l’élection présidentielle de mai 1981. Grâce au volontarisme de Jack Lang, à la tête du ministère de la Culture, la loi « relative au prix du livre » est adoptée dès le 31 juillet 1981 par les deux Chambres. Basée sur la conviction que le livre n’est pas qu’un simple produit marchand, la loi limite à 5 % le rabais sur le prix du livre désormais fixé par l’éditeur. Les livres ne peuvent être soldés que deux ans après leur parution (neuf mois pour les clubs). Avec le prix unique, la concurrence se fait sur la qualité des services et non plus sur les prix. Les professionnels du livre sont très attachés à la loi Lang et toute velléité d’y porter atteinte suscite immédiatement une levée de boucliers.

Patricia Sorel, Petite histoire de la librairie française, La Fabrique, janvier 2021, 248 p., 15 € — Lire un extrait (en pdf)