Le tombeau vide : La véritable histoire d’Artaud le Mômo

Au début des années 1990, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur ont filmé les dernières personnes qui avaient connu ou côtoyé Antonin Artaud en s’efforçant de raconter sa « véritable histoire ». De cette quête de vérité étaient nés deux films, une fiction et un documentaire ; et aujourd’hui un livre, portrait en mosaïque du poète maudit.

La maison de santé Esquirol (du nom de son fondateur au début du XIXe siècle) n’existe plus à Ivry-sur-Seine. Elle se situait non loin de la Mairie dans l’actuelle avenue Georges Gosnat dans un environnement encore campagnard (ce n’est plus vraiment le cas). Sa vocation était d’accueillir surtout des « aliénés » de conditions sociales aisées – dont le physicien Sadi-Carnot, le musicien Donizetti, le peintre Utrillo ou Lucia, la fille de Joyce, à l’époque du docteur Achille Delmas et d’Antonin Artaud. Ce dernier séjourna dans cette « maison de santé » de son retour à Paris, le 26 mai 1946, jusqu’à sa mort le 4 mars 1948. Il n’avait alors que 52 ans, vieilli prématurément par neuf ans d’internements successifs (Sotteville-les-Rouen, Sainte-Anne, Ville-Evrard, Rodez…) et d’électrochocs pour traiter un « syndrome délirant de structure paranoïde, idées actives de persécution, d’empoisonnement, dédoublement de la personnalité. Excitation psychique par intervalle » (selon les termes du diagnostic posé en 1939)…

Bien que les entretiens soient décontextualisés, l’action du film de Mordillat-Prieur a pour théâtre le « petit pavillon » où logeait Artaud à l’intérieur du parc de la « maison » du Dr Delmas. Paule Thévenin (commentant des photographies) : « Voici l’ensemble du bâtiment complet jusqu’au mur qui était là, voilà la porte de sa chambre, la fenêtre, la chambre annexe et les chiottes… Voici encore la chambre annexe et les chiottes et au fond c’est la Mairie d’Ivry. » Sa fille, Domnine Milliex, dessine le plan de la chambre d’Artaud, presqu’aussi mythique que la chambre de Van Gogh à Arles. On y est, on a l’impression d’y être, comme Mordillat-Prieur, « pareils à l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours ». On revoit défiler la « véritable histoire » d’Artaud le Mômo à travers les visages et les voix de celles et de ceux qui l’ont aimé : Anie Besnard (l’enfant de Montparnasse et destinatrice de lettres d’Artaud), Marthe Robert (qui a tiré Artaud de Rodez avec Adamov et l’a vu courir dans les salles de l’exposition Van Gogh à l’Orangerie), Henri Thomas, Paule Thévenin, le peintre Gustav Bolin, Jacqueline Adamov (psychanalyste et compagne d’Adamov), la photographe Denise Colomb, Jany de Ruy (la maîtresse de Prevel), Gervais Marchal (ami de la famille Thévenin), Domnine Milliex, Alfred Kern (un écrivain proche d’Henri Thomas), le peintre Pierre Courtens, le poète Henri Pichette, Rolande Prevel (la femme de Prevel), Minouche Pastier (sœur de Paule Thévenin), Luciane Abiet (dactylographe de Suppôts et supplications), André Berne-Joffroy (collectionneur), Alain Gheerbrant (le fondateur de K éditeur qui a publié Van Gogh le suicidé de la société ou Pour en finir avec le jument de Dieu et qui vit Artaud conduire son propre corbillard le jour de ses obsèques)…

Le rythme qu’insuffle le montage emporte les 170 mn de projection chorale en réussissant à réunir ces visages et ces voix qui se superposent et que ponctue la musique de Jean-Claude Petit avec quelques archives sonores ou visuelles. Mais il y a plus. Il y a maintenant le livre que viennent de publier les éditions du Temps qu’il fait et qui n’est pas qu’une retranscription des entretiens (ceux d’Artaud le Mômo ou en complément ceux du bref documentaire sur Jacques Prevel, « de colère et de haine »). Il retrace la « véritable histoire » du film avec d’émouvants portraits photographiques de chaque protagoniste, une préface, des textes de Jérôme Prieur et de Gérard Mordillat, dont un journal de tournage (« Artaud visites », 1991-1992)… Le texte mémorise autrement l’image ou offre des possibilités inédites de lire l’image.

Plusieurs lignes de fuite se dégagent : la première est le rôle d’initiateur que joua Jacques Prevel (1915-1951) et son journal, En compagnie d’Antonin Artaud, que publia Bernard Noël en 1974 et que republièrent Gérard Mordillat et Jérôme Prieur en 1994 ; la seconde est la figure en creux de l’actrice Colette Thomas (1918-2006), le double d’Artaud qui aurait pu, qui aurait dû incarner le théâtre de la cruauté mais qui sombra dans la folie. L’adaptation au cinéma d’En compagnie d’Antonin Artaud par Gérard Mordillat avec Sami Frey, ne touche pas Artaud avec la même vérité que le documentaire, malgré la qualité de l’interprétation ou la beauté du noir & blanc ; le journal de Mordillat explique comment il a essayé de la retrouver et comment elle demeura inaccessible dans un « blanc total » (ces pages sont particulièrement poignantes).

Le livre est la transcription des témoignages recueillis et Henri Thomas (qu’on ne lit pas assez, si injustement oublié), est, avec Paule Thévenin et Marthe Robert, un des plus fréquemment interrogés. Sa présence fait trembler l’écran. Mordillat écrit qu’il les regardait rarement, qu’il regardait “au-dessus”, « comme habité par un monde qui nous échappe ». Il mourra avec le film, en 1993, dans l’Ehpad du XIVe arrondissement où mourut Samuel Beckett. Il a notamment ces mots : « Il n’y avait pas le langage d’Artaud. Il y avait Artaud et son langage, c’était inséparable. Il vivait sa vie sur le plan du langage. On aurait dit qu’il attendait du langage de le remplacer. » Van Gogh, le suicidé de la société, Artaud le Mômo, Pour en finir avec le jugement de dieu ou la conférence du Vieux-Colombier en sont la traduction (tous écrits donc après le retour à Paris).

La véritable histoire d’Artaud le Mômo n’a pas la prétention de restituer la biographie d’Antonin Artaud (l’enfance à Marseille, Euphrasie Nalpas, la mère morte après le fils en 1952, les débuts, etc.). L’histoire tourne principalement autour des deux années à Ivry-sur-Seine, avant L’Ombilic des limbes (1925) ou la Correspondance avec Jacques Rivière, (1927), avant Marat dans Napoléon d’Abel Gance (1927) ou le moine Jean Massieu dans La Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer (1928), avant Breton ou le surréalisme, etc. Ce Mômo ressemble encore une fois à celles et à ceux qui l’ont aimé, drôle, intime, consommateur de laudanum, qui libérait la « boule à cris » à coups de marteau en tapant sur un billot (Pichette s’en souvient avec émotion), qui inventait l’art brut (le marché de l’art s’arrache aujourd’hui les dessins de la période misérable d’Ivry). Nous lisons des points de vue, différentes subjectivités qui parfois se contredisent, posent, se posent des questions. Gérard Mordillat et Jérôme Prieur rappellent que ce n’est peut-être pas un hasard s’ils ont entrepris ensuite la grande enquête historique du christianisme (Corpus christi, 1997-1998, etc.). Artaud le Mômo en est la matrice. Il échappe autant que Jésus à la vérité, toujours plurielle, selon les unes et les autres. Le tombeau est vide. À la toute fin du film, Paule Thévenin, éditrice des 28 volumes des Œuvres complètes (1956-1994), dit que « les envoûtements dans le texte d’Artaud sont une réalité et une réalité qui correspond symboliquement à quelque chose d’exact ». Puis, elle ajoute : « Il est certain qu’il y a eu sur cet homme une sorte de malédiction qui s’est abattue et qui ne vient pas que de lui, qui vient de toute une société. »

La véritable histoire d’Artaud le Mômo, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, Le Temps qu’il fait, 2020, 160 p. avec un DVD (documentaire de 170 mn), et une série de portraits photographiques, 27 €