UNE INVERSION : trajectoire et tragédie 6

Les jardins de l’Évêché © Julien de Kerviler

LIVRE. Dans « Continuité des parcs », Julio Cortázar raconte que j’avais commencé à lire le roman quelques jours auparavant, dans un café où j’avais rendez-vous avec un homme qui n’est jamais venu, et que je l’ai abandonné à cause d’affaires urgentes puis que je l’ai ouvert de nouveau dans le train, en retournant dans ma propriété ; ou alors je ne l’ai pas reconnu mais il était au fond de la salle, il m’observait. Il prenait des notes. Il observait la serveuse. Il m’épiait. Malgré mon inquiétude je me laisse lentement intéresser par le caractère des personnages qui ressemblent parfois à des victimes et qui ressemblent parfois à des assassins parce que la littérature est réversible, la réalité est instable, parce que l’identité est un leurre, et quand je dis parfois des victimes je suppose que ce sont des victimes déguisées en assassins et quand je dis parfois des assassins je suppose que ce sont des assassins travestis en victimes selon que je lis un roman de Juan José Saer ou un roman de Manuel Puig avec des tueurs en série qui ont les yeux de Greta Garbo et des psychopathes qui ont les yeux de Rita Hayworth ; j’ai trouvé une troisième possibilité dans un poème d’Alejandra Pizarnik avec des comtesses sanglantes et une quatrième possibilité dans un roman de Roberto Bolaño avec des détectives sauvages et des putains meurtrières qui hantent des universités inconnues à la frontière du Mexique et de l’Enfer sur un plateau de wargame  imaginé par Adolfo Bioy Casares ou par un fou qui se prendrait pour Adolfo Bioy Casares, une cinquième possibilité dans une eau-forte de Roberto Arlt et une sixième dans un reportage de Rodolfo Walsh qui condamne le péronisme de gauche et le péronisme de droite parce qu’il condamne le kirchnérisme en général et le menémisme en particulier, et qui voue donc aux gémonies le personnalisme d’Emmanuel Mounier et le justicialisme d’Eva Perón et qui salit la pensée argentine et la culture argentine qui trouvent leur expression la plus haute dans le corporatisme de Juan Carlos Onganía et dans l’ésotérisme de José López Rega : l’Argentine est un labyrinthe de solitude où chacun parle au nom de la foule des fantômes qui sont morts pendant la Décennie infâme mais je n’ai pas le temps d’expliquer pourquoi le Minotaure porte un masque qui a deux visages puisque le train ralentit : je range le livre dans la poche de ma veste en espérant que ma femme sera sur le quai. Dans l’œuvre instable de Julio Cortázar les personnages vivent dans des plans différents qui sont tangents en un seul point de leur histoire ; dans le meilleur des cas cette coïncidence est l’autre nom du désir, dans le pire des cas elle est l’autre nom de la haine et j’aurais tendance à croire que ces deux véhémences sont réciproques : si Constance était venue me chercher à la gare elle me répondrait sans doute que Roberto Bolaño est né au Chili et que Carlos Gardel est né en France et elle ajouterait que la cruauté a la voix de Valeria Lynch et le corps de Carlos Gardel mais je considère que leur esprit est argentin, je peux affirmer sans risque de contradiction puisqu’elle n’a pris la peine de se déplacer jusqu’à la gare que leur pensée appartient à la pampa et que ce sont tous les deux des gauchos insupportables.

Jaime Colson, Figures métaphysiques, 1930

Dans la voiture qui me conduit au domaine, sous le regard du métayer qui m’observe dans le rétroviseur, comme si quelque chose dans mon attitude le troublait au point qu’il doutait de mon identité, comme s’il pensait : c’est lui mais ce n’est pas lui : c’est un double ou c’est un revenant, je fais l’hypothèse qu’il y a toujours dans les textes de Julio Cortázar un fond politique qui est dissimulé à l’intérieur de son aspect poétique et un fond poétique qui est dissimulé à l’intérieur de son aspect politique : mon état de propriétaire terrien fait de moi la cible privilégiée des poètes qui soutiennent le Sentier lumineux, ma fortune fait de moi la proie idéale des romanciers qui soutiennent la révolution au Nicaragua, je suis le bouc émissaire des écrivains qui sont des hippies infraréalistes et des écrivains qui roulent dans un Combi Volkswagen sur les autoroutes de leur démence, des écrivains qui jouent à la marelle dans les rues de Managua, des écrivains qui se vantent de vivre dans le quartier de Flores, des écrivains qui sont gardiens de camping à Castelldefels. Heureusement, ai-je dit à ma femme pendant le dîner, il existe des écrivains qui sont raisonnables, des écrivains qui dénoncent les exactions du castrisme comme Octavio Paz, des écrivains qui chantent les louanges du libéralisme comme Mario Vargas Llosa, mais elle ne m’écoute pas, elle regarde le portrait de mon père et le portrait de mon grand-père, le portrait de mon arrière-grand-père qui a participé à la Conquête du Désert avec Julio Argentino Roca, le miroir florentin qui appartenait à l’oncle de ma femme, le tableau de Jaime Colson qui appartenait à sa mère.

Osvaldo Lamborghini

Je ne sais plus si cet oncle est parti avec une domestique ou avec une serveuse mais je me souviens qu’il a emménagé avec elle dans un appartement à Mar del Plata et qu’il est mort quelques mois plus tard dans des circonstances équivoques : ma femme prétend qu’il a été poignardé par un cambrioleur mais j’ai toujours pensé que c’était sa maîtresse qui l’avait assassiné parce qu’elle avait rencontré Osvaldo Lamborghini dans un café, comme le prouvent certains passages des Filles de Hegel qu’il a écrit là-bas, pendant les trois années de sa convalescence, avant de retourner à Barcelone pour écrire des romans minimalistes dans des cahiers d’écolier. De toute façon elle se lève en disant qu’elle va se promener dans le parc, et elle dit cela sur un ton las, un temps faussement déprimé, comme si elle allait se promener dans un roman interminable de Charles Dickens alors qu’elle va se promener dans un roman adultère de D.H. Lawrence.

l’arbre de l’autre côté de la rue © Julien de Kerviler

Ce soir-là, après que ma fille s’est endormie, je reprends ma lecture dans la tranquillité du studio, d’où la vue s’étend sur le parc planté de chênes. Installé dans mon fauteuil favori, hérité de mon grand-père qui l’avait installé dans son cabinet pour rédiger ses ordonnances, le dos à la porte pour ne pas être gêné par une irritante possibilité de dérangements, comme la visite de l’intendant qui viendrait discuter une question de métayage ou la visite du chauffeur qui viendrait me demander l’autorisation d’utiliser la voiture pour rendre visite à sa mère, je laisse ma main gauche caresser de temps en temps le velours vert. Maintenant que j’y pense, l’intendant m’a dit que sa fille travaillait comme serveuse dans un café à Buenos Aires mais je ne veux pas me laisser distraire par des hypothèses gratuites, je refuse de considérer comme Osvaldo Lamborghini que le syndicalisme est un genre littéraire, je refuse de croire avec Roberto Bolaño que les grandes œuvres, imparfaites, torrentielles, celles qui ouvrent des chemins dans l’inconnu, sont préférables à l’austérité de la raison, mais la littérature de Julio Cortázar n’est pas hégélienne, la littérature de Julio Cortázar n’est pas raisonnable, la littérature de Julio Cortázar est un cercle vicieux qui inverse l’innocence en culpabilité, et quoique cette lecture heurte ma sensibilité intellectuelle je lis les derniers chapitres avec fascination. Ma mémoire retient sans effort les noms et l’apparence des héros parce qu’ils ressemblent à ma mort et l’illusion romanesque me prend presque aussitôt. Je jouis du plaisir presque pervers de m’éloigner petit à petit de ce qui m’entoure, de m’éloigner petit à petit de ce que je suis, de quitter mon corps, d’oublier que je ne m’appelle pas Julio Cortázar ou pire encore : que je ne m’appelle pas Jorge Luis Borges, tout en demeurant conscient que ma tête repose commodément sur le velours du dossier élevé, que les cigarettes restent à portée de ma main et qu’au-delà des grandes fenêtres le souffle du crépuscule semble danser sous les chênes, car le souffle du crépuscule ne danse pas. Il passe puis il s’éteint et c’est ma femme qui danse le tango de Satan avec Oliver Mellors parce qu’elle se croit dans un roman de Lázló Krasznahorkai : j’aime la littérature sud-américaine, la littérature argentine, la littérature espagnole d’expression péruvienne, j’aime les injustices et les privilèges mais ma femme aime la littérature européenne, elle aime les romans hongrois et les romans polonais, elle place au-dessus de tout les livres d’Olga Torkarczuk alors que je place en dessous de tout les poèmes de Mao Zedong, le mariage comme l’Argentine est une contradiction que seule la violence peut résoudre, la trahison et l’amnésie. 

l’arbre de l’autre côté de la rue © Julien de Kerviler

Phrase après phrase, absorbé par la sordide alternative où se débattent les protagonistes, et qui est le redoublement de l’alternative obscène où je me débats, je me laisse prendre aux images qui s’organisent et acquièrent progressivement couleur et vie. Je suis ainsi le témoin de la dernière rencontre dans la cabane parmi la broussaille. Ma femme entre la première, méfiante. Puis vient l’homme, le visage griffé par les épines d’une branche où je reconnais les traits de Julio Cortázar. Admirablement, Constance étanche de ses baisers le sang des égratignures. L’écrivain se dérobe aux caresses. Il n’est pas venu pour répéter le cérémonial d’une passion clandestine protégée par un monde de feuilles sèches et de sentiers furtifs, le rituel illusoire d’une ardeur criminelle dissimulée dans un parc aux sentiers qui bifurquent mais ils sont bien naïfs s’ils pensent que je ne les observe pas, s’ils ignorent que je prends des notes, j’ai trop fréquenté la littérature pour ignorer que le monde est un leurre qui ressemble à une expiation, et je me demande si on peut considérer que les livres de Julio Cortázar appartiennent en effet à la littérature argentine, maintenant que j’y réfléchis j’aurais plutôt tendance à penser qu’ils appartiennent à la littérature française d’expression espagnole comme les livres de Roberto Bolaño appartiennent à la littérature allemande d’expression espagnole alors que les livres de Peter Handke, pour prendre cet exemple au hasard, appartiennent à la littérature française d’expression allemande et que, comble du paradoxe, les livres d’Octavio Paz appartiennent à la littérature mexicaine d’expression mexicaine. Dessous, au rythme du cœur, bat la liberté convoitée. Un dialogue haletant se déroule au long des phrases comme un fleuve de reptiles, et l’on sent que tout est décidé depuis toujours parce que la littérature argentine, dans son ensemble, se déroule dans une représentation du temps qui est linéaire, une représentation du temps qui est hégélienne parce qu’elle coïncide avec une représentation du monde qui est marxiste et sandiniste, alors que ma femme vit dans une représentation du monde qui est shakespearienne, une représentation européenne de la réalité où le hasard multiplié par le crime porte le masque de la fatalité ; jusqu’à ces caresses qui enveloppent le corps de l’amant comme pour le retenir et le dissuader, dessinent abominablement les contours de l’autre corps qu’il est nécessaire d’abattre, les lignes vagabondes de mon corps absent, les traits de mon visage absorbé par la lecture. Rien n’a été oublié : alibis, hasards, erreurs possibles. À partir de cette heure, chaque instant a son usage minutieusement calculé. La double et implacable répétition est à peine interrompue le temps qu’une main frôle une joue. Il commence à faire nuit et, abandonnant mon livre au pied du fauteuil, je sors fumer une cigarette sur le balcon. Je les devine au loin ; je les vois : sans se regarder, étroitement liés à la tâche littéraire qui les attend, ils se séparent à la porte de la cabane. Constance doit suivre le sentier qui va vers le nord. Sur le sentier opposé, Julio Cortázar se retourne un instant pour la voir courir, les cheveux dénoués. À son tour, il se met à courir, se courbant sous les arbres et les haies car la littérature comme la haine est une précipitation. À la fin, il distingue dans la brume mauve du crépuscule l’allée qui conduit à la maison. Les chiens ne doivent pas aboyer et ils n’aboient pas. À cette heure, l’intendant ne doit pas être là et il n’est pas là. Julio Cortázar monte les trois marches du perron ; il entre. À travers le sang qui bourdonne dans ses oreilles, lui parviennent encore les paroles de ma femme. D’abord une salle bleue, puis un corridor, puis un escalier avec un tapis. En haut, trois portes successives qui mènent à trois pièces emboîtées les unes dans les autres comme trois boîtes encastrées à l’intérieur d’un cauchemar plus vaste que l’oubli : disons une boîte qui ressemble à un roman de Guillermo Saccomanno traversé par des hélicoptères, une boîte qui ressemble à un roman d’Ernesto Sábato hanté par des aveugles et une boîte qui ressemble à un roman de Ricardo Piglia attaqué par des gangsters. Personne dans la première pièce, personne dans la seconde. Dans la troisième un homme est allongé sur un sofa ; il porte une barbe noire comme D. H. Lawrence et, à côté de lui, sur une table basse, Julio Cortázar reconnaît les cahiers frénétiques où Osvaldo Lamborghini a noté les rêves de ma femme et les miens, en ajoutant une telle quantité d’invraisemblance que la réalité ressemble à une aberration alors que la littérature devrait apporter de la cohérence et du soulagement, la littérature devrait apporter de la conservation, la littérature devrait apaiser le lecteur et prouver par la clarté de son raisonnement que la lutte des classes est une divergence mentale qui perturbe le progrès de la civilisation ; puis la porte du salon, et alors, le poignard en main, les lumières des grandes baies, le dossier élevé du fauteuil et ma tête dépassant au-dessus du fauteuil en cuir où je fais semblant de lire parce que je fais semblant de vivre en rêvant de m’échapper avec la serveuse de Buenos Aires, où je fais semblant de rire parce que je fais semblant de survivre en rêvant de mourir d’un coup de poignard dans une chambre étroite où la lumière serait exténuée.

SUPPLÉMENT. Dans Les Déboires du vrai policier qui constituent un premier état de 2666 comme L’Esprit de la science-fiction constitue un premier état des Détectives sauvages, Roberto Bolaño écrit qu’Amalfitano cherchait, dans diverses bibliothèques d’universités nord-américaines, les livres dispersés et oubliés de Jean-Marie Guyau. Je me contente de signaler que Jean-Marie Guyau dont la mère a écrit Le Tour de France de deux enfants sous le pseudonyme de G. Bruno et dont la femme a écrit des livres pour la jeunesse sous le pseudonyme de Pierre Ulric explique au chapitre premier d’Éducation et hérédité, publié en 1889 par Félix Alcan, 108, boulevard Saint-Germain, que l’état de l’enfant au moment où il entre au monde est plus ou moins comparable à celui d’un hypnotisé. Même absence d’idées ou « aïdéisme », même domination d’une seule idée ou « monoïdéisme » passif. De plus, tous les enfants sont hypnotisables et facilement hypnotisables. Enfin, ils sont particulièrement ouverts à la suggestion et à l’auto-suggestion. Tout ce que l’enfant va sentir sera donc une suggestion ; cette suggestion donnera lieu à une habitude, qui pourra parfois se propager pendant la vie entière, comme on voit se perpétuer certaines impressions de terreur inculquées aux enfants par les nourrices. La suggestion, nous l’avons dit, est l’introduction en nous d’une croyance pratique qui se réalise elle-même : l’art de modifier un individu en lui persuadant qu’il est ou peut être autre qu’il n’est.