Marsha P. Johnson : Histoire d’une légende (documentaire de David France – Netflix)

Marsha P. Johnson par Andy Warhol

Le documentaire de David France tourne autour de la figure emblématique de Marsha P. Johnson, activiste Noire, drag queen, symbole des émeutes de Stonewall. Si le documentaire retrace une partie de la vie de Marsha P. Johnson, il est structuré à partir d’une enquête concernant sa mort, enquête menée par Victoria Cruz, elle-même activiste racisée et transgenre. L’objet de ce documentaire ainsi que le point de vue choisi en font, plus qu’une simple entreprise biographique, un film dont le but est critique et politique.

Les circonstances de la mort de Marsha P. Johnson n’ont jamais été totalement élucidées. Si son corps a été retrouvé le 6 juillet 1992, flottant dans l’Hudson, la cause de sa mort n’a pas fait l’objet d’une enquête policière approfondie : la mort de Marsha P. Johnson a été rapidement classée par la police new-yorkaise, oubliée, comme pouvait l’être la mort de milliers de personnes transgenres, pauvres, souvent racisées. Ce décès est-il accidentel ? Est-il le résultat d’un meurtre ? Et, s’il s’agit d’un meurtre, qui sont les coupables ?

Les circonstances de cette mort, son traitement policier, sont ainsi révélateurs d’un contexte historique, social, politique, institutionnel : retrouver le cadavre d’une drag queen Noire, travailleuse du sexe, pauvre, est considéré comme un non-événement, un cas qui n’en est pas un, comme rien. Cela est dit à plusieurs reprises dans le documentaire : la vie de ces personnes est traitée comme s’il ne s’agissait pas d’une vie humaine, leur mort n’ayant pas plus d’importance que celle d’un chien – ou, peut-être pire, leur mort étant souhaitable. Ce que montre le traitement policier de la mort de  Marsha P. Johnson, c’est que cette dévalorisation de la vie et de la mort d’une certaine catégorie de la population n’est pas seulement un fait individuel, le signe d’une absence de sensibilité ou d’empathie, mais qu’il s’agit d’une dévalorisation institutionnalisée, qui structure les esprit et conditionne l’action, qui donne lieu à des pratiques individuelles autant que collectives et institutionnelles impliquant la négation d’autrui comme la violence à son égard.

Si, pour David France, il s’agit d’enquêter sur la mort de Marsha P. Johnson, cette enquête fonctionne comme un révélateur politique, comme un point de vue critique et politique – David France et Victoria Cruz étant ici fidèles à la personne de Marsha P. Johnson, à son engagement politique constant. La vie et la mort de celle-ci apparaissent dans le film comme le catalyseur de relations entre classes, de relations raciales, de relations de genre qui sont des relations politiques incluant des formes de domination et de violence, incluant des hiérarchies entre les vies, hiérarchies incarnées dans les corps, inscrites dans les esprits, matérialisées dans des actions et des institutions. Si le documentaire insiste sur ces relations et hiérarchies, sur leurs implications, sur leur dimension éminemment politique, c’est aussi parce qu’elles n’ont pas disparu avec la mort de Marsha P. Johnson ni avec les années 70 : ce sont ces relations et hiérarchies qui structurent encore certaines relations sociales lorsqu’il s’agit de se rapporter à des personnes LGBT. La dimension critique et politique du film de David France ne concerne pas seulement un passé révolu mais bien le présent, l’entreprise biographique poursuivant la lutte qui a été celle de Marsha P. Johnson durant sa vie entière.

Le documentaire est également traversé par la figure de la politiquement géniale Sylvia Rivera, militante transgenre et racisée, indissociable de Marsha P. Johnson. Toutes les deux ont inventé ensemble des façons d’exister et de s’affirmer dans l’espace public, elles ont ensemble porté et développé des revendications autant sociales que politiques concernant les populations LGBT, elles ont créé des manières de construire des luttes politiques, des conditions nouvelles et politiques pour la vie : manifestations LGBT, culture drag, contestation portée par des personnes racisées et transgenres, création de groupes qui étaient aussi des communautés de vie, etc. Avec Sylvia Rivera et Marsha P. Johnson, l’action politique inclut des visibilités nouvelles, des catégories nouvelles, des solidarités et transversalités inédites. Les hors normes du capitalisme ou du marxisme se mettent à exister comme des sujets politiques. Ce que le film montre, c’est que toutes les deux créent dans leurs discours et pratiques des intersections inédites concernant le genre, la classe, la sexualité, ces intersections n’étant pas seulement des moyens de produire un discours critique ou revendicatif mais fondaient aussi des pratiques militantes autant que vitales, de nouveaux modes d’existence. Des changements globaux sont visés, indissociables de l’invention de formes locales de solidarité, des manières de faire communauté ici et maintenant.

Si le film rappelle le rôle central de Marsha P. Johnson et de Sylvia Rivera dans les émeutes de Stonewall, il rappelle aussi, plus largement, l’engagement qui a été le leur, durant des années, dans des mouvements politiques LGBT dont elles étaient souvent à l’origine. A travers la vie de Marsha P. Johnson, David France trace les grandes lignes d’une histoire des luttes LGBT, formant une sorte de généalogie qui intègre de manière centrale non seulement Marsha P. Johnson ou Sylvia Rivera, ou encore Victoria Cruz, mais aussi des milliers d’anonymes, gays, trans, racisé.e.s qui sont ici les sujets d’une histoire de l’émancipation politique : ce qui est revendiqué, ce qui est voulu, c’est une société juste pour toutes et tous, non pas une « justice » qui serait conditionnée par l’appartenance à la bonne classe sociale, par la pratique de la bonne sexualité, par l’exhibition de la bonne couleur de peau, par la conformité au bon genre, mais une justice qui serait réellement juste, incluant chacune et chacun. Les luttes LGBT sont des luttes politiques, au sens classique du terme, les émeutes de Stonewall n’étant qu’un moment de celles-ci.

La dimension historique du documentaire de David France met aussi en avant, au sein des mouvements LGBT et des récits historiques qui les concernent, des rapports de force, des dissensions. Il est dit dans le film que Marsha P. Johnson est la Rosa Parks du mouvement LGBT, la même chose étant affirmée à propos de Sylvia Rivera. Le rapprochement entre Marsha Johnson et Rosa Parks doit être entendu dans sa plus grande extension : Johnson a joué pour les LGBT le même rôle que Rosa Parks pour les Noir.e.s ; mais aussi : Marsha P. Johnson est une figure essentielle de la lutte des Noir.e.s pour la justice. S’il n’est pas certain que cette place lui soit reconnue par les récits historiques des mouvements Noirs de libération – trop queer ? trop folle ? trop camp ? trop trash ? –, le film de David France rappelle d’abord comment Marsha P. Johnson et surtout Sylvia Rivera ont pu être marginalisées, voire niées par « le » mouvement LGBT, prompt à effacer le T du sigle, ayant développé des points de vue et revendications autres que celles portées par Johnson et Rivera, ayant tendance à rejeter les populations et points de vue politiques représentés par celles-ci. Le documentaire fait donc œuvre de mémoire, rappelant ce que les mouvements LGBT – et les quelques droits acquis  par les LGBT – doivent à ces femmes transgenres, racisées, pauvres, prostituées. Rappelant aussi que ces mouvements sont indissociables de luttes réelles et comment ces luttes sont celles, d’abord, de gens qui agissent dans la rue, construisant des actions par le « peuple » et pour le « peuple » (ce qui implique, au passage, une redéfinition du « peuple »).

Cette mémoire ainsi construite n’a pas uniquement une fonction commémorative puisque sa construction a également – et peut-être surtout – pour but un effet politique au présent. Alors que les mouvements LGBT sont essentiellement des mouvements Blancs, alors que s’y impose un idéal de normalisation calqué sur l’idéal néolibéral, alors qu’un pseudo féminisme, y compris lesbien, se revendique d’un modèle cisgenre et discriminatoire à l’égard des femmes trans, David France et Victoria Cruz rappellent ce que le mouvement doit à des figures telles que Marsha P. Johnson ou Sylvia Rivera, ce qu’il doit à des milliers de femmes trans, racisées, pauvres, putes.

Ainsi, à sa façon, le documentaire de David France ne combat pas seulement l’oubli, pas plus qu’il n’est réductible à une hagiographie de Marsha P. Johnson : il s’agit d’un film qui rappelle, contre le révisionnisme actuel, y compris et surtout au sein des mouvements LGBT, une certaine généalogie, mettant en avant certaines figures de ces mouvements, figures dont le rappel est en lui-même un instrument critique à l’égard de certaines des options actuelles des mouvements LGBT. Le film remet ainsi au cœur des questions LGBT une pensée politique inclusive, populaire, réellement transformatrice. Et il est en cela, encore une fois, le plus fidèle à l’existence et à l’oeuvre politique de Marsha P. Johnson.

Marsha P. Johnson : Histoire d’une légende (titre original : The Death and Life of Marsha P. Johnson). Documentaire de David France. USA. 2017. Netflix.