La France de Raymond Depardon : photographier une « histoire quotidienne commune »

© La France de Raymond Depardon, éditions du Seuil

Durant quatre ans, Raymond Depardon a arpenté la France en camping-car, sa « capsule orbitale », accompagné de sa chambre photographique sur pied. Ce périple a donné lieu à un livre, à une exposition à la BnF, à un film (Journal de France). Le livre est mis à la disposition des lecteurs, le temps du confinement, dans le cadre de l’opération « Le Seuil du jour » depuis jeudi dernier.

Raymond Depardon l’explique dans la préface de son livre, ce périple photo-géographique lui a été inspiré par deux grands aînés, Paul Strand ou Walker Evans qui ont saisi la ruralité avec minutie et réalisme. Sa propre démarche, « folle et personnelle », en découle, elle répond à une « urgence ». Le reporter de guerre, photographe des JO, prend soudain conscience qu’il « connaît mieux Djibouti que la Meuse ». Il se met en route et avalera 70 000 km sur les routes françaises avec son fourgon Trigano, en quête du pur génie du lieu. Peu de toponymes, des présences brutes, saisies à la chambre 20×25, des places, façades, bords de mer qu’aucune légende (sinon en fin de volume) ne permet de situer précisément sur la carte. La cartographie est celle de la mémoire ou des voyages de chacun, certains lieux sont familiers, immédiatement situables, d’autres se devinent, tous invitent au voyage et à la redécouverte de « l’espace public, l’espace vécu, le territoire ».

© La France de Raymond Depardon, éditions du Seuil

Le voyage en France commence dans le Nord-Pas-de-Calais, à Berck-Plage. Premières photographies, en couleur et grand format, qui inaugurent un parti-pris unitaire, saisir la France avec une « chambre posée sur un pied, tel un chevalet », « essence même de l’acte photographique ». Le parti-pris technique induit un certain regard, « frontal, sans échappatoire » qui s’accompagne d’une volonté précise : saisir une France peu photographiée, celle des « sous-préfectures ». Aucune image de la capitale, aucun lieu touristique, aucun cliché en somme, mais un territoire dans ses « zones intermédiaires » qui témoigne d’une politique d’aménagement, de transformations contemporaines comme d’archives d’une histoire.

© La France de Raymond Depardon, éditions du Seuil

Raymond Depardon photographie principalement des lieux vides, peu de silhouettes ou de portraits dans ses images. « J’ai eu envie de revenir au silence de la photographie », écrit-il dans sa préface, et si les Français sont bien , c’est souvent en creux, dans ces lieux qui témoignent d’une « histoire quotidienne commune », les cafés, bars-tabac, bureaux de poste, écoles, cinémas, boulangeries. Le parti-pris est évidemment artistique, il est aussi politique, montrant — sans discours pesant, dans le signifiant photographique — une identité française qui s’affirme dans la diversité, le mélange. Ces « singulières dérives géographies », comme les appelle Michel Lussault dans l’édition de poche du livre (Points), sont fascinantes. C’est la France qui se déploie sous nos yeux, un territoire traversé et arpenté, souvent banal, parfois difficile à situer (sinon via les deux Index en fin de volume).

Depardon nous égare, il nous perd volontairement dans un « quelque part » qui peut être partout », nous invite à un repérage autre, dans ces lieux qui sont autant de « personnages » et de « portraits ». Il expose des routes, suggère des itinéraires via les panneaux indicateurs qui pointent vers un ailleurs, souligne des circularités, suit des littoraux.

Il traque ses traces d’une vie collective, une affiche qui annonce un spectacle de cirque, des slogans sur les murs (« Non à la délocalisation, non à la fermeture »), des drapeaux sur une mairie, signe d’une fête nationale, de vieilles publicités sur des murs, des néons de zones commerciales et hyper-lieux, des unes de journaux devant des cafés et maisons de la presse. Un texte s’écrit en creux dans ce parcours, à travers certains diptyques ironiques (un magasin de poupées qui fait face à une échoppe de lingerie, avec d’autres dolls en vitrine), des statues incongrues (celle de la statue de la Liberté dans un rond-point de Colmar) ou la poésie des noms d’échoppes, comme autant de mises en abyme malicieuses de son propre projet — Le café des arts, avec l’immense point d’interrogation peint sur le mur, La boîte à images ou le magasin de souvenirs photos :

© La France de Raymond Depardon, éditions du Seuil

Le lecteur regarde, parcourt de manière discursive, avant de reprendre, revenir, s’attarder, puis choisir un autre itinéraire ou chercher des motifs dans le tapis ou des détails incongrus qui se répètent pourtant sur le territoire :

© La France de Raymond Depardon, éditions du Seuil

Depardon ne souligne rien, il cadre et repart en quête de ce que serait et dirait cet adjectif, « français »…

© La France de Raymond Depardon, éditions du Seuil

La France de Raymond Depardon, Seuil « Beaux Livres », 2013 (2010), 39 € et Raymond Depardon, Habiter la France, Préface de Michel Lussault, éd. Points, 2017, 208 p., 10 € 90 — à découvrir intégralement en accès libre et version numérique en suivant ce lien