« Réforme du lycée » blanquer : aberration pédagogique hier, aberration sanitaire aujourd’hui

Le 11 mai n’aura sans doute pas lieu. Chacun s’accorde désormais à le reconnaître. Après avoir fait miroiter la réouverture des écoles le 11 mai 2020, tous se rendent compte de l’impossibilité matérielle de ce scénario catastrophe dont même aucun producteur hollywoodien ne voudrait. A l’absence d’avis sanitaire non plus que scientifique fondé pour appuyer l’injonction présidentielle de réouverture, les sénateurs qui ont auditionné le ministre blanquer ont ajouté un nouvel et important grief : l’absence totale de projet pédagogique.

Loin d’être ponctuelle, cette absence d’ambition pédagogique s’affirme au contraire comme terriblement révélatrice d’une politique ministérielle qui, depuis bientôt trois ans, nie toute question relative à la qualité et aux conditions de l’enseignement afin de privilégier une approche violemment et tragiquement comptable de l’école. Et sans doute ce défaut pédagogique de blanquer pour l’école se mesure-t-il plus que jamais à l’aune de cette rentrée forcenée et folle de mai sur laquelle il n’est guère besoin de s’appesantir. Car ce n’est pas d’elle dont nous parlerons ici. C’est bien plutôt celle de septembre qui, d’ores et déjà, doit retenir notre attention tant ce mois de septembre qui vient porte en lui un enjeu crucial en termes d’éducation, notamment en ce qui concerne le lycée général et technologique auquel, domaine de compétence oblige, notre propos se limitera volontairement.

Septembre, ce sera en effet pour blanquer le parachèvement sinon le couronnement ultime de sa tristement célèbre « réforme » du bac avec la montée en classe de Terminale des classes de Première, donnant ainsi naissance à la première génération de lycéens obtenant le bac blanquer. Mais si cette « réforme » a été tant décriée, c’est que, dès le début, elle s’est imposée aux enseignants comme une aberration pédagogique.  Car voilà bientôt deux ans déjà qu’elle est fermement combattue. Deux ans que nombre de professeurs de France expliquent à longueur de communiqués que cette réforme est l’antithèse même de toute pédagogie tant son unique objectif est de rendre possible un plan social de l’Éducation. C’est ce qui a conduit, souvenons-nous en, nombre d’enseignants à se lancer en juin dernier dans un retentissant mouvement de grève absolument inédit, celui de la rétention des copies de bac.

Après que les professeurs en ont fourni la démonstration, les élèves de la génération 2003 et leurs parents ont souffert, entre des gardes à vues et tirs de grenades lacrymogènes, de l’inhumanité de cette « réforme » : lourdeur des programmes, folie du rythme d’apprentissage et cadence infernale des examens dont le modèle hésite entre fordisme et malthusianisme. Le mouvement de contestation, là encore inédit, mêlant blocus des établissements et refus de composer, a été alors mené tambour battant par les élèves de 1ère contre les épreuves d’E3C. S’étendant de décembre à février dernier, il a alors achevé de démontrer la détermination de toutes et de tous à abattre cette « réforme » dont, encore aujourd’hui, depuis notre confinement, personne ne veut hormis le ministre blanquer, toujours vent debout, escorté de son aréopage de directeurs, de sous-directeurs divers et variés, tous inféodés aux impératifs managériaux donc criminels fixés par l’OCDE.

Et c’est sans surprise que, loin de renoncer à ses ambitions de coupes budgétaires qui sont le cœur nu de sa « réforme », blanquer va même plus loin en ce temps de pandémie. Il se saisit de cette crise comme d’une chance inouïe d’écraser toute contestation. Car, depuis le début du confinement, le ministre se sert sciemment du virus comme d’un nouvel outil managérial pour faire passer en force ses décisions en tirant un trait sur plus de trois longs et durs mois de contestations des E3C, les entérinant sans discussion aucune puisque la rue ne peut plus vibrer de manifestation, les Conseils d’Administration des motions et les élèves de blocus. Le Coronavirus devient pour lui une manière rêvée de gomme géante, effaçant tous ses derniers problèmes d’un geste net et pour une fois sans bavure.

Cependant, comme toujours, blanquer commet une grossière erreur sinon un contresens sans retour. De fait, il n’a absolument pas compris que le Coronavirus est tout sauf la gigantesque gomme dont il rêve tard le soir. Au contraire, le Coronavrius s’impose comme le flamboyant et massif surligneur des aberrations de cette « réforme » du bac. Car le virus ne donne absolument pas raison à blanquer : il donne raison aux élèves, aux enseignants et aux parents. Diagnostic sanitaire et diagnostic pédagogique sont désormais devenus d’exacts et troublants synonymes et la pandémie a fini par avoir la peau de la « réforme » du bac voulue par blanquer. Elle n’est plus du tout tenable. Elle ne l’a jamais été et elle l’est aujourd’hui et pour l’avenir encore moins.

Mais en quoi la contestation contre la « réforme » du Bac blanquer serait-elle confortée comme jamais de l’épreuve pandémique ? Sur quels points particuliers ? Il faut y répondre sans détour : sur deux questions centrales.(…) Tout d’abord, la généralisation mécanique des classes à 35 élèves (au moins…). Et enfin les fameuses spécialités qui exigent l’éclatement du groupe classe traditionnel en une multitude de groupes qui n’ont rien de petit puisqu’ils plafonnent, là encore, à 35 élèves.

Mais alors pourquoi concrètement n’est-il plus possible d’avoir des classes à 35 élèves ? On l’a désormais tous compris : avec la pandémie, ce qui était déjà aberrant pédagogiquement devient une horreur sanitaire. On ne peut plus, dans des salles jamais ventilées, aux huisseries défaillantes, assurer des cours dans des classes qui ont l’allure d’un RER aux heures de pointe. On ne pouvait pas s’y épanouir intellectuellement, et maintenant on ne peut même y survivre physiquement. 35 élèves, et le savoir ne peut se répandre comme chacun l’a dit car seul le virus s’y transmettra à la vitesse d’un éclair qu’on ne voit pas, qu’on n’entend pas. Une classe à 35 élèves, telle qu’elle est voulue par blanquer, devient l’horrible garantie d’une hécatombe sanitaire. Le virus exige même plus que tous les grévistes et blocus réunis : il faut descendre à un seuil de 10 élèves, sinon moins comme l’ont justement rappelé les sénateurs plus informés sur le sujet que le ministre lui-même.

La seconde raison majeure qui oblige à renoncer de toute urgence et sans conditions à cette « réforme » du bac, ce sont les « enseignements de  spécialités ». Ces regroupements de différents élèves d’un même niveau mais issus des différentes classes, qui contraignent chaque élève à suivre, 12 heures par semaine, des enseignements hors de sa classe d’origine avec des élèves qu’il ne connaît pas et ne peut prendre le temps de connaître puisque ceux-ci varient en fonction de chaque cours de « spécialité ». Cet éclatement du groupe classe a été décrié par tous car il prive les élèves de lycée de ce dont ils ont le plus besoin pour réussir : un encadrement pédagogique solide et éclairé permettant à leurs professeurs d’avoir un regard lucide sur leurs atouts et leurs faiblesses. Mais on le comprend là encore immédiatement : avec le virus, rien de tout cela n’est plus possible. Des élèves qui vont qui viennent, circulent en tous sens pour ces spécialités, vont diffuser le virus, augmenter et démultiplier ses chances de diffusion. Les spécialités de la « réforme » blanquer sont de vrais accélérateurs de viralité. Si maintenir la « réforme » du lycée, c’était déjà renoncer à un enseignement de qualité, ce sera désormais avoir la promesse d’un risque mortel en quantité. Accentuer la densité des élèves au mètre carré et démultiplier leurs circulations, ce n’est plus seulement la création de mouroirs intellectuels. C’est aussi créer les conditions de véritables clusters viraux. Là encore, il faut renoncer aux spécialités et aller plus loin que ce que toutes les revendications auraient pu croire : des petits groupes de 5 à 8 élèves maximum, qui, en outre, doivent être indéfectiblement solidaires, toujours rester ensemble.

On le voit : blanquer voulait faire de la pandémie une manière d’éponge folle absorbant tous les problèmes mais c’est la contestation pédagogique qui sort renforcée et plus que jamais justifiée de cette épreuve. A la mort figurée de l’école que chacun relevait depuis deux ans est apportée la preuve d’une mort au sens propre. Il faut donc se séparer tout de suite de cette « réforme », et dès septembre. Mais pas que pour cette rentrée en septembre. Ce sont tous les septembre à venir qui doivent vivre sans elle nuisible tant après l’horreur pédagogique, le virus condamne à oublier cette « réforme » adaptée ni à la vie intellectuelle ni à la vie tout court : la seule qui compte. Car la preuve est faite et doit servir de leçon : toute aberration pédagogique est donc une aberration sanitaire, et une aberration humaine. Toujours.

Une seule tâche s’impose donc maintenant et de manière bien plus urgente que le bricolage d’un retour à l’école le 11 mai qui ne se fera pas : organiser la rentrée de Septembre 2020 et toutes celles qui suivront désormais. Et pour cela, que les professeurs travaillent à envoyer leurs recommandations (les communiqués anciens demeurent toujours actuels) au ministre afin qu’il planche sur un plan Marshall pour l’Éducation avec son maximum de 24 élèves par classe, et dédoublement chaque fois que cela est nécessaire pour des raisons pédagogiques et sanitaires. Chacun s’accorde enfin à considérer que cette nouvelle organisation constitue la seule mesure efficace pour que les professeurs puissent prendre soin des élèves.

Collectif de professeurs de lycée Penser Automne plutôt que Printemps