Spectres de la modernité : Emmanuel Bouju (Épimodernes)

Ni postmoderne, ni surmoderne, ni même postcontemporain, l’essai d’Emmanuel Bouju propose un pas de côté joueur et un rien provocateur aux désignations coutumières du présent littéraire : épimoderne. Tout au long de ces pages, le critique tourne volontiers le dos aux débats complexes sur la difficile désignation du contemporain, pour faire une proposition : libre au lecteur de s’en saisir à son tour pour la déployer encore. Épimodernes : le terme désigne ces écritures au plus proche du moderne, qui en assument l’empreinte et la hantise. Mais au lieu d’une nostalgie, à rebours de toute volonté de retour en deçà du modernisme, les épimodernes sont joyeusement hantés par les spectres de la modernité. C’est là une mélancolie productive et joueuse, qui tient le pas gagné.

Le livre prolonge et complète tout à la fois les célèbres Leçons américaines qu’Italo Calvino avait laissé inachevées : dans ces conférences qu’il n’a eu le temps de prononcer à Harvard ni de finir, le romancier italien avait placé le roman du prochain millénaire sous le signe de quelques mots de passe : légèreté, rapidité, exactitude, visibilité, multiplicité et fiabilité. Emmanuel Bouju quant à lui prolonge les propositions de Calvino avec un diagnostic sensiblement différent : il n’achève pas à proprement parler les leçons de Calvino, il les déplace et les décadre. Tour à tour, il analyse dans le roman contemporain les marques de la superficialité, du secret, de l’énergie, de l’accélération, du crédit et de l’esprit de suite (Consistency). Ce qu’Emmanuel Bouju partage avec Italo Calvino, ce n’est pas seulement une force de légèreté, mais aussi une confiance retrouvée envers la littérature, à mille lieux des discours sur son épuisement, mais une confiance qui se fait avec lucidité et scepticisme, comme le prouvent les mots de Calvino en ouverture de ses leçons :

« Nous sommes en 1985 : quinze années à peine nous séparent du début d’un nouveau millénaire. Pour le moment, me semble-t-il, l’approche de ce tournant ne suscite aucune émotion particulière. Mais ce n’est pas de futurologie, c’est de littérature que je suis venu vous parler ici. Le millénaire qui s’achève a vu naître et proliférer les langues occidentales modernes, ainsi que les littératures qui en ont exploré les possibilités dans les domaines de l’expression, de la connaissance et de l’imagination. Ce millénaire a également été celui du livre, dans la mesure où il a vu l’objet-livre prendre la forme qui nous est familière. Ce qui indique peut-être sa fin prochaine, c’est que l’on s’interroge si souvent sur le sort de la littérature et du livre à l’ère technologique dite postindustrielle. Mais je n’ai guère envie de m’aventurer dans des prévisions de ce genre. Si j’ai confiance en l’avenir de la littérature, c’est parce qu’il est des choses, je le sais, que seule la littérature peut offrir par ses moyens spécifiques. »

Le livre se présente comme un recueil de lectures, fermement architecturées : il propose une large cartographie du roman européen contemporain, qui sont autant d’incitations à la lecture. Il concentre en quelque sorte une dizaine d’années du parcours d’un lecteur, curieux et attentif autant aux figures majeures (Vila Matas, Bolano) qu’aux silhouettes discrètes (Senges, Lefebvre). C’est un large spectre qui s’aventure parfois aux lisières de l’Europe, avec Svetlana Alexievitch, ou dans des espaces résolument non-fictionnels, comme l’œuvre d’Emmanuel Carrère. Dans la partie, sans doute la plus séduisante, Emmanuel Bouju rappelle en effet, à la suite d’un précédent essai, La Transcription de l’histoire, l’émergence contemporaine de ce qu’il appelle le roman istorique : cette forme dans le sillage d’Hérodote, commenté par François Hartog, est un récit du témoin ou une fiction de témoignage, qui concurrence le roman historique et le récit d’enquête. Se brouillent archives et imagination, et plus largement autorité et imposture, crédit et scepticisme : de tels brouillages produisent un effet de spectralité joyeuse et joueuse qui est la ligne continue de cet essai. Peut-être d’ailleurs que cette défense des forces positives de l’ironie et de la mélancolie, du spectral et du posthume n’est pas très éloignée de certains dynamismes heureux de la postmodernité.

Il faut dire un mot du support choisi : le support numérique, en accès libre, avec la possibilité d’avoir un exemplaire papier sur commande. Un tel choix n’est pas anodin et rencontre même au plus profond le projet du livre. C’est d’abord un choix de diffusion et de publicisation : rendre accessible et démocratique un essai littéraire. L’écriture alerte, et sans démultiplier les notes, va dans le sens d’une ouverture à un public élargi, grâce à une tonalité volontiers ludique et entraînante. Un tel modèle, à l’heure où les essais sur la littérature ont peu d’échos et de ventes encore moins, est sans doute appelé à faire école : l’extrême souci de la composition, l’élégance du graphisme, la possibilité de mêler facilement par des jeux de contrepoints des lectures et une riche iconographie, tout cela fait livre. Sans doute est-ce là dans une époque d’open access et de libre diffusion du savoir une alternative aux économies du livre, tout en donnant au propos l’exigence d’une forme et d’une architecture. En temps de confinement, et de pensée ressassant l’enfermement, cette ouverture éditoriale est un impératif politique.

Emmanuel Bouju, Épimodernes, nouvelles « leçons américaines » sur l’actualité du roman, Codicille éditeur, 244 p., janvier 2020, 7 € 38 (HT)  — Lire en lignetélécharger gratuitement le pdf du livre.