Les investigations romanesques de Didier Blonde : Carnet d’adresses de quelques personnages fictifs de la littérature

Didier Blonde, Carnet d’adresses de quelques personnages fictifs de la littérature (détail couverture)

En ces temps de confinement, où l’on ne voit de la ville que pans de murs ou rues désertes, emboîtons le pas à Didier Blonde dans Carnets d’adresse, qui nous propose de déambuler dans Paris, de quoi griffonner en main, à l’affût. Il observe, traque, flaire l’atmosphère des lieux : nulle victime pourtant, ni coupable. Ceux qu’il suit à la trace, ce sont en effet les personnages de roman jusque dans leur domicile. C’est sur les pas d’Arsène Lupin que Didier Blonde a commencé d’enquêter, quand il s’est rendu compte que l’une de ses planques était à quelques mètres de chez lui : il voisinait le maître des déguisements et des identités doubles sans le savoir. Et cela suffit pour décider de renouveler l’enquête sur le terrain, carnet en poche à la façon d’un détective ou d’un Zola, pour sillonner la ville.

Avec Carnet d’adresses, Didier Blonde s’affirme comme l’un des plus fins limiers de la littérature contemporaine, traquant les personnages romanesques jusque chez eux, les attendant sous un porche, consignant leurs identités multiples. C’est un véritable détective à la croisée de Maigret et de Modiano, soucieux d’atmosphère, flairant les lieux et compulsant les bottins. Il s’inscrit dans ce nouvel âge de l’enquête que j’avais esquissé il y a quelques mois : écrivains et écrivaines partent sur le motif pour mener leur investigation, empruntant ici aux sciences sociales, là au reportage, mais souvent en captant comme Didier Blonde sait le faire des atmosphères de roman noir. Une adresse griffonnée, une mention de domicile suscitent chez lui le frisson de l’attesté : les enquêtes de Didier Blonde constituent moins des déambulations temporelles, même s’il a une prédilection pour l’époque du cinéma muet et des romans feuilletons, que des parcours d’espace. Ou plutôt : l’espace est pour lui un palimpseste. Tournez une rue, vous changez de siècle ; franchissez le seuil, vous entrez dans une machine à remonter le temps.

Mais si Didier Blonde s’est lancé à la poursuite de figures réelles dans Leïlah Mahi ou Un amour sans paroles, interrogeant des proches, entrant aux archives, il mène ici une investigation dans les territoires du roman parisien. Non pas épingler ces fantômes romanesques sur la carte d’un territoire délimité, mais densifier notre expérience urbaine par ces présences spectrales croisées, frôlées, côtoyées dans nos flâneries parisiennes. C’est en quelque sorte une vie littéraire que nous invite à mener Didier Blonde, où l’ordinaire des jours et des déplacements se double d’une existence plus intense et romanesque.

Avec ce volume, publié chez « L’Arbalète », une collection de plus en plus décisive pour le contemporain, c’est le projet de Didier Blonde qui se réalise : un projet commencé il y a quelques années lorsque parurent simultanément deux volumes distincts, Carnets d’adresse dans la collection de J.-B. Pontalis et Répertoire des domiciles parisiens de quelques personnages fictifs de la littérature chez La Pionnière. Ces deux livres avaient été d’emblée pensés comme un seul. Se trouvent ici réunis une rêverie sur les adresses, sur la présence intermittente des personnages romanesques auprès de nous et les carnets où il a consigné par ordre alphabétique les domiciles romanesques : Arsène Lupin bien sûr, mais aussi Mme Arnoux, le commissaire Maigret ou Benjamin Malaussène. Le livre s’inscrit dans une encyclomanie de la littérature contemporaine, gourmande de dictionnaires et de formes alphabétiques, composant avec prédilection des fictions encyclopédiques et des encyclopédies de la fiction.

© Christine Marcandier

Chemin faisant, Didier Blonde métamorphose la ville en une bibliothèque à ciel ouvert, où circulent les silhouettes romanesques. Les personnages semblent s’échapper de leur roman, pour entrer par effraction ou invitation dans le roman d’un autre : l’écrivain met en lumière d’étranges voisinages, où des passages mènent secrètement d’un livre à l’autre, constituant en quelque sorte la ville tout entière en un roman démultiplié. C’est une bibliothèque en mouvement, car la forme d’une ville change vite : les adresses se transforment, les lieux sont démolis ou changent d’usage. Numéros disparus, immeubles détruits, rues fictives, ce sont là autant de failles pour mesurer les bouleversements du temps et considérer la ville comme un palimpseste, mais surtout pour se faufiler dans la fiction, se perdre dans la lecture, disparaître aux côtés de ses héros et héroïnes de prédilection.  L’adresse est une porte battante pour s’infiltrer dans l’imaginaire.

Didier Blonde, Carnet d’adresses de quelques personnages fictifs de la littérature, L’Arbalète Gallimard, mars 2020, 256 p., 19 € (13 € 99 en livre numérique) — Lire un extrait