Carnets d’adresses et répertoires (1Book1Day)

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Non pas un mais trois livres aujourd’hui : pas seulement pour briser la contrainte du « un livre un jour », mais parce qu’ils vont si bien ensemble, comme diraient les Fab Four : Le Carnet d’adresses de Sophie Calle, Carnet d’adresses et Répertoire des domiciles parisiens de quelques personnages fictifs de la littérature de Didier Blonde. Autant dire une infinité d’autres livres en creux et en adresses…

Beaucoup œuvres pourraient être lues comme des répertoires et annuaires, l’adresse donnée au personnage étant le point de jonction entre le réel (le lieu) et la fiction (le récit, le personnage dans ce récit). Mais certains écrivains poussent à son acmé ce génie du lieu, faisant de l’espace le terreau du fictif, des vies imaginaires. Le surréalisme en est un exemple, avec la figure de Nadja émergeant d’une rue de Paris, dans un livre qui n’a de cesse d’exalter les lieux de passage. Même cartographie de l’imaginaire dans Le Paysan de Paris (1926) d’Aragon, « tissu d’inventions et de réalités ».

Le Carnet d’adresses de Sophie Calle — d’abord publié dans Libération, sous forme de feuilletons — est la réalisation d’un projet inventé par Paul Auster dans Léviathan. Composant une Sophie Calle fictionnelle sous l’identité de Maria Turner, l’écrivain américain mêle projets fictionnels et œuvres réelles de l’artiste dont le carnet d’adresses, « évènement qui a déclenché toute cette lamentable histoire » (entre Maria, Sachs et Lilian Stern dans Léviathan) : « c’était l’un de ses petits carnets standard fabriqués par la Schaeffer Eaton Compagny, environ dix centimètres de haut et six de large, avec une couverture souple en imitation cuir, une reliure en spirale et des onglets pour chaque lettre de l’alphabet ». Maria trouve l’« objet fatigué » par terre, il est l’archive d’une vie (il contient deux cents noms, des encres différentes, comme un palimpseste), elle l’emporte et se persuade qu’elle est destinée à rencontrer et aimer son propriétaire. Elle imagine cet homme et décide de composer son portrait en rencontrant « les gens répertoriés dans le carnet », « ce serait un portrait en creux, une silhouette esquissée autour d’un espace vide, et peu à peu un personnage émergerait de l’arrière-plan, composé de tout ce qu’il n’était pas ». Chaque nom sera donc une histoire, le carnet un roman composé de ces récits hétérogènes et obliques. Le carnet dont s’empare Sophie Calle compte 400 noms (dont elle détaille l’alphabet), l’artiste mène l’enquête, suit des traces graphiques (ce que l’écriture dans le carnet pourrait dire de son propriétaire), géographiques, onomastiques, elle recrée « l’homme au carnet ».

« Je trouve un carnet d’adresse par terre. Je le ramasse. Quelques heures plus tard je le renvoie anonymement à son propriétaire dont les coordonnées sont indiquées sur la première page. Entre temps je l’ai entièrement photocopié. J’appellerai ceux qui figurent dans le carnet. Je leur dirai : « J’ai trouvé un carnet d’adresses par hasard dans la rue. J’ai lu votre nom et j’aimerais vous rencontrer ». Je leur demanderai de me parler du propriétaire du carnet dont je ne dévoilerai le nom qu’au moment de l’entretien, s’ils m’accordent un rendez-vous. J’approcherai cet homme à travers ses amis, les descriptions qu’ils me feront de lui. J’apprendrai à le connaître. »

Du côté de Didier Blonde, le Répertoire des domiciles parisiens de quelques personnages fictifs de la littérature, est une flânerie amoureuse dans des rues littéraires, bottin romanesque, réservoir de rêveries et promenades.Où habitaient D’Artagnan, Maigret ou Madame Verdurin ? Paris est pour Didier Blonde « un grand roman vrai », un espace littéraire qu’il suffit de parcourir pour croiser les fantômes de personnages de romans, les rappeler à la vie, leur rendre « visite à domicile ». Dans le livre, un index (par arrondissements et par rues) dessine une nouvelle cartographie de la ville, de découvrir qui voisine avec qui, entre réel (du lieu) et fiction (les personnages)…

Même chose avec son Carnet d’adresses (2010), répertoire de 17 entrées, est lui aussi un parcours et un dialogue : chaque lieu (numéro et nom de rue) est une halte narrative dans l’espace comme dans le temps, une cartographie intime et romanesque qui se déploie : chaque entrée, dotée de son adresse en façade, est de fait un quartier, un maillage d’autres rues, un carrefour. Ainsi, pour n’en donner qu’un exemple, le 24, rue Neuve Sainte-Geneviève (adresse de la pension Vauquer) déploie une « population de héros imaginaires » associés à leurs rues, inventaire et liste qui convoque Edmond Dantès, Jean Valjean, Benjamin Malaussène, Nestor Burma, Lucien de Rubempré, Blake et Mortimer, Maldoror, Eugène de Rastignac, les Verdurin et Swann, Léon Delmont, Bel-Ami. Les personnages ne sont plus associés à des noms d’auteurs (Balzac, Proust, Butor, Hugo, Dumas, etc.) mais à des rues, en une sorte de Bottin littéraire, mêlant époques et genres, un annuaire lui-même intertextuel puisqu’il renvoie à un autre fétichiste de l’adresse, C. M. Hutte de Patrick Modiano, qui conserve dans son agence de détective privé une collection de Bottins et annuaires des cinquante dernières années. Ce répertoire est tout autant un carnet d’adresses qu’un poème :

« Chacune de ses adresses me lance dans des rêveries infinies. Elles sont comme les dates gravées sur une tombe, ces romans miniatures à quoi se résume une vie laissée en héritage à la curiosité des promeneurs de cimetières. Arbitraire des chiffres donnés dans le désordre, arrondissements, quais, rues, boulevards, impasses, étages, téléphones, parfois : les époques se télescopent, entrent en résonance et finissent par rimer. Le lyrisme retenu par leur simple énumération en fait un catalogue d’une poésie hétéroclite ».

Gage de réel, effet référentiel, l’adresse se mue en pivot de l’imaginaire, elle est une « porte battante » — comme l’est la maison de verre Nadja chez Breton — un passage ouvrant au rêve, à l’énigme, à un investissement fictionnel qui tient de la flânerie comme de l’archive ou du voyage initiatique. L’adresse est une « carte de visite ».

Les microfictions (les récits associés à chaque adresse) finissent par composer un récit, à la fois anthologie et bibliothèque. Arpenter ces lieux investis par l’imaginaire d’autrui est aussi une forme indirecte d’autobiographie, comme le montre la première adresse, le 95, rue Charles-Laffitte (à Neuilly), l’une des adresses d’Arsène Lupin mais aussi celle du narrateur enfant. C’est cette première correspondance (au sens tout autant spatial que baudelairien) qui déclenche l’écriture : « Arsène Lupin habitait à coté de chez moi et je ne le savais pas », énonciation trouble entre évidence, nécessité et paradoxe absolu puisque bien sûr Arsène Lupin est un personnage de papier. L’adresse, le poids de la mémoire, d’un imaginaire lesté de souvenirs intimes valent « certificat d’existence » et transforment l’être fictif en « un être bien vivant ». Ainsi le narrateur de ce texte qui est tout autant une biofiction (de personnages de romans) qu’une autobiographie oblique (« l’un et l’autre »), un narrateur qui est figure de flâneur comme d’archiviste, de lecteur comme d’écrivain peut-il explorer « les interstices du réel ». Il se rend aux adresses indiquées et constate bien souvent que ne demeurent que des traces, voire rien du tout. Dès lors il conclut que « l’adresse est réelle, c’est la réalité qui est imaginaire », en un renversement des repères.

Balzac, Modiano, Maurice Leblanc, nombreux sont les écrivains convoqués dans ce répertoire, motivant le sens abstrait de l’adresse. C’est avec ces autres que dialogue Didier Blonde — en témoigne le répondeur téléphonique du dernier récit —, en un livre qui est un tombeau, un hommage, chambre d’échos de voix autres, venues d’ailleurs. On notera que le Carnet d’adresses passe par 17 lieux mais 16 rues — en ouverture et fermeture du livre, la rue Charles-Laffitte, n° 95 puis 67, manière de boucler une Odyssée miniature comme de figurer le motif du double qui structure le livre — mais que la photographie d’une plaque en couverture du livre convoque une adresse non répertoriée dans les 17 entrées du volume, la rue de la Lune, astre romantique, planète de l’imaginaire, envers nocturne des promenades diurnes du Carnet, qui devient le quartier général du livre, son lieu unique hypothétique (né chez Balzac puisque c’est l’une des adresses de Lucien de Rubempré).