Jean-Michel Espitallier : Chaos-boy (Cow-boy)

Dans Cow-boy, Jean-Michel Espitallier retrouve ce qu’il avait exploré dans La première année (et déjà, sous d’autres formes, dans les précédents livres) : une façon de subvertir le biographique, l’autobiographique. L’écriture est une écriture de soi mais à partir d’un monde se déployant et s’imposant par ce qu’il advient à d’autres : une écriture qui inclut de l’autobiographique mais qui ne forme pas une autobiographie.

C’est que le monde n’est pas un monde pour soi, pour des mots dont je recouvrirais le monde et qui me renverraient ma propre image. Le monde n’attend pas d’être dit par un langage qui, extérieur à lui, le nommerait pourtant en lui-même. De fait, dans Cow-boy le monde et le langage entrent dans des rapports plus complexes et mobiles, chacun constituant et défaisant l’autre, chacun étant l’autre et ne l’étant pas. Le Je qui parle ne peut s’y retrouver, ou plutôt ce qu’il est condamné à contempler de lui-même, ce sont des éclats fragmentés, des possibles qui ne s’accordent pas. Parler du grand-père Eugène, grand-père que le petit Jean-Michel n’a pas connu et qui est l’objet d’un silence radical au sein de la famille, c’est aussi s’efforcer de parler de soi, de sa propre famille, de sa place dans celle-ci. Mais qu’advient-il lorsque parler de son grand-père ne peut, du fait du silence qui l’efface, que prendre la forme d’une fiction, d’une imagination, du parcours d’une série de possibles qui ne sont jamais rabattus sur une réalité qui les vérifierait et attesterait de la vérité ? Le soi devient une fiction, un être imaginé, un Je errant à travers les images disjointes que lui renvoie un monde qui n’est plus un miroir mais un cristal aux mille facettes.

Dans Cow-boy, le langage qui dit ne peut être qu’un langage de l’imagination, un langage de mots flottant à la surface d’un vide. Le langage et ce qu’il vise ne se correspondent pas, ne s’harmonisent pas, et peut-être est-ce par cet écart que l’écriture existe. Les choses sont les mots mais les mots ne sont pas les choses. Les mots qui disent et, en un sens, forment les choses ne peuvent les dire que d’une manière inadéquate, mobile, défaisant sans cesse les substances qu’ils semblent nommer.

Si je dis qu’un homme est allé en Amérique, qu’est-ce que je dis réellement de cet homme et de l’Amérique, de ce voyage, de ce séjour ? Ce que j’en dis n’est pas faux mais cela n’est pas vrai non plus dans la mesure où le fait énoncé par le langage – fait en lui-même incontestable – correspond à un découpage, un cadre posé sur ce qui arrive, sur ce qui existe et qui échappe à ce que j’en dis. Le réel déborde, sa pluralité, son hétérogénéité intrinsèque, sa mobilité, sa prolifération empêchant de le saisir définitivement par les mots, par la perception, par le concept. Le langage est invention, imagination, délire. C’est le parti pris d’un tel langage qui est à l’œuvre dans les livres de Jean-Michel Espitallier, parti pris pour un réel multiple, déchiré, chaotique.

© Diacritik

En épigraphe de Cow-boy, est citée une phrase de Jean Giono : « Quand on voit, on n’imagine plus ». On pourrait dire : « Quand on voit, on n’écrit pas », Cow-boy étant rédigé à partir de ce qui n’est pas vu, de ce qui ne peut pas l’être, à partir d’une absence ou d’un vide. Ecrire n’a pas pour fonction de combler ce vide mais implique de laisser le langage proliférer à partir de celui-ci. Si le langage advient à partir d’un vide, d’un trou, de ce qui ne peut pas être dit, alors il ne peut être qu’imagination et délire, toujours au-delà de ce qui serait à dire et que l’on ne peut dire puisque cela est hors langage. Ce qui n’est pas vu, le vide du voir, ici, n’est pas vide, il est le lieu d’une pluralité de possibles, de virtualités disjointes, éclatées, que l’écriture va explorer et faire advenir. Espitallier est chinois à sa façon car il a l’idée d’un vide dynamique, d’un vide qui n’est pas rien, comme, dans la peinture chinoise, le peintre se rapporte au vide tel un ensemble de forces virtuelles qu’il faut faire exister sur le papier, au moyen de l’encre.

Dans Cow-boy, ce qui n’est pas vu, c’est le grand-père, décédé depuis longtemps, c’est sa vie et l’épisode américain de celle-ci, c’est l’Amérique du Nord qui a été vue par lui mais dont personne d’autre ne peut avoir sa vision. Ce que certains ont pu voir, ce sont les yeux de celui qui a vu, mais ceux-là sont morts aujourd’hui, la vision première étant multiplement et définitivement hors de portée. C’est cette vision qui est absente, ce qu’elle a découpé formant le cadre sans bords d’un vide par lequel l’écriture advient – l’écriture comme « délire » d’une imagination inadéquate, exploratrice des possibles qui sont la chose mais par lesquels la chose se fragmente en une multiplicité hétérogène, chaotique, insaisissable, toujours autre qu’elle-même.

Il ne s’agit pas pour l’auteur de dire la vie de son grand-père ou bien, dans une espèce de biographie négative, de dire l’impossibilité de la dire : il s’agit de déplier cette impossibilité de dire pour faire advenir les possibles que cette impossibilité peut impliquer et de les parcourir. Au sein de la famille, la place de ce grand-père est d’autant plus étrange que son existence même y est l’objet d’un silence, d’un effacement, celle-ci ne donnant lieu à aucun récit qui attesterait de cette existence en la fixant dans des mots. C’est comme si le grand-père n’avait pas existé alors qu’il a existé : sa vie n’existe que sous la forme d’un silence duquel l’écriture va émerger non pour dire cette existence mais pour l’imaginer, c’est-à-dire la déplier selon un langage hors de tout tracé prédéfini et figé, construisant la réalité tout en la déconstruisant (« Il imaginait mieux, ou plutôt différent, et les choses qu’il voyait défiler dans l’intérieur de sa petite tête dessinaient des formes changeantes aux contours pas très nets. Finalement, il se dit peut-être que le monde est plus intéressant lorsqu’il est flou »).

Ce serait le point commun entre Cow-boy et La première année, le livre précédent de Jean-Michel Espitallier : parler à partir d’une absence, à partir d’une expérience non vécue, écrire en dépliant les différents possibles impliqués par cette absence, tourner autour ou parcourir sa surface. Il s’agit aussi, dans les deux cas, de parler de soi face à ce vide à partir duquel je parle, le « Je » qui parle ne pouvant être qu’errant, aspiré par le vide d’où vient sa parole, déchiré en morceaux tourbillonnants, sautant d’un possible à l’autre sans s’y retrouver totalement. La proximité entre les deux livres s’arrête là puisque dans Cow-boy, même s’il est de nouveau question d’une forme de disparition irréversible et irrévocable, d’une distance infranchissable à partir de laquelle je parle, les possibles déployés sont tout à fait autres : un passé très lointain, une vie inconnue, une Amérique des débuts de l’Amérique, celle vue par Eugène, le grand-père qui était devenu cow-boy.

Jean-Michel Espitallier © Jean-Philippe Cazier

De cette Amérique et de cette vie, le narrateur/écrivain ne sait rien, et d’ailleurs ce qu’il va raconter n’est pas l’Amérique, n’est pas la vie d’Eugène mais son « histoire », la vie faite récit et fiction : « Je vais vous raconter l’histoire d’un pauvre cow-boy solitaire. Même si, de cette histoire, je ne sais rien ». Et l’on pourrait ajouter : « précisément parce que je ne sais rien », dans la mesure où l’absence de savoir est ce à partir de quoi l’histoire peut être inventée, écrite. Le biographe est conteur, écrivain, ce qui est raconté étant un récit inventé, une fiction, un ensemble de mots qui dans la masse des possibles découpe la forme d’une vie – cette vie étant langage, mots et phrases, texte produit par une imagination non contrainte par le « réel ». L’histoire du grand-père est celle d’une vie « fabriquée » par les mots, par l’imagination, une écriture qui fait advenir une vie possible, les possibles d’une vie inconnue.

C’est justement un appel de l’inconnu qui, peut-être, guide Eugène (et son frère) dans sa décision de partir pour la Californie – appel qui serait donc aussi celui de l’écrivain, lui-même aventurier et explorateur de l’inconnu, pour voir ce qui, dans ou avec cet inconnu, est possible. Ce que le grand-père rencontre aux États-Unis, c’est sa propre imagination, c’est une terre imaginée qui existe dans et par le langage. Mais c’est également l’écart entre cette imagination et ce qui s’impose contre celle-ci, le fait que cette « réalité » échappe aussi à la fiction imaginée – une réalité pourtant façonnée par l’imagination, par le délire des mots (« comme toute chose, l’Amérique est aussi ce qu’elle n’est pas tout à fait »). L’Amérique existe dans la tête des colons qui l’envahissent et se l’approprient, elle existe par leurs mots qui la nomment et l’inventent, mots qui deviennent la réalité et résonnent entre eux, pris dans une logique qui est langagière et qui fait de l’Amérique un grand texte délirant. Les colons imaginent l’Amérique, ils en écrivent l’histoire, ils extraient du grand « vide » américain des possibles qui seront pour eux la réalité. Evidemment, cette invention de l’Amérique ne peut se faire qu’au prix d’une colonisation symbolique mais aussi très matérielle et violente, meurtrière : les Indiens sont massacrés, les esclaves sont importés en masse d’Afrique, partout de la violence et des rapports de force…

L’Amérique est une fiction autant qu’un « réel » qui, inclus dans cette fiction, s’y oppose, lui oppose d’autres mots, d’autres récits, un autre texte qui est à la fois une sorte de rêve et la réalité la plus matérielle. Si « L’Ouest fut un rêve de rêveurs », ce rêve ne peut qu’être et devenir la réalité pour le rêveur qui prend le rêve au pied de la lettre : les mots disent les choses, les mots deviennent les choses – et, à l’intérieur de ces récits de fiction, les corps peuvent réellement jouir ou réellement saigner, mourir, rêver à d’autres récits possibles, inventer d’autres rêves, d’autres réalités (« Pour la première fois dans l’histoire des hommes, l’Américain a vaguement conscience d’inventer un pays neuf. Une géographie nouvelle écrite avec des choses anciennes et des morceaux d’ailleurs »).

Le texte de Jean-Michel Espitallier mêle ces fictions, ces réalités, il les reproduit, les oppose, les confronte l’une à l’autre, les développe selon des découpages, des collages, des réécritures, des changements de cadre, le poétique se confondant avec l’historique, avec un réel constitué de possibles. Partant sur les traces d’Eugène en Amérique, c’est finalement l’Amérique qui est rencontrée, c’est-à-dire le grand texte américain qui est un texte pluriel, conflictuel, dans et par lequel les mots autant que les corps se rencontrent, se heurtent, apparaissent et disparaissent : un texte qui déroule des possibles qui sont le réel lui-même mais un réel toujours fait de mots – c’est-à-dire d’une imagination au travail –, habité et façonné par eux en même temps que ces mots glissent à la surface de corps qu’ils façonnent ou effacent, qu’ils font vivre ou qu’ils font mourir.

Cow-boy rappelle le rêve américain autant qu’il reprend les éléments d’une contre-histoire de l’Amérique : un récit et un autre récit qui le contredit, des mots et d’autres mots qui ne s’harmonisent pas, un réel contre un autre réel. L’Amérique est ainsi une série de mots, un ensemble de fictions qui ne s’opposent pas au réel mais qui le deviennent autant que le réel échappe aux mots qui, en le disant, le font être, le font disparaître et apparaître et disparaître à nouveau… Ce n’est pas que le réel soit toujours en retrait, hors d’atteinte des mots, c’est qu’il est l’ensemble des mots qui le disent et le contredisent, c’est qu’il est ce qui échappe aussi aux mots pour en appeler d’autres et ainsi à l’infini. Le langage ne peut, en son fond, qu’être mobile, chaotique, comme le monde ne peut fondamentalement qu’être lui-même sans fondement, mobile, chaotique.

Cow-boy implique un questionnement complexe concernant les rapports du langage aux choses, entre soi et le monde, entre l’histoire et le pouvoir, entre la littérature et le réel, entre le vérité et l’imagination. Il est remarquable que Jean-Michel Espitallier aborde ces questions en dépassant les dichotomies classiques ou les oppositions et définitions qui paraissent évidentes. De fait, est toujours choisie la voie d’une dynamique, de relations mobiles et paradoxales, ce qui justifie de poser encore ces questions qui paraissent anciennes puisque leur traitement dans ce livre les transforme en des questions dont les significations et la portée sont nouvelles. Et leur nouveauté dessine l’image contemporaine d’un monde et d’un langage habités par le mouvement, la disjonction, la fragmentation à l’infini. Cow-boy, chaos-boy…

Jean-Michel Espitallier, Cow-boy, éditions Inculte, 2020, 144 pages, 15,90€. Lire un extrait.