Éléments de Langage : (m)éditer contre le temps

France Dubois, Motherhood

« L’enfant m’a appris à mourir. »
Claire Ponceau, L’enfant, l’étoilement.

« Tous travaillent au son qui tue.
La flèche ouvre une brèche dans l’espace et dans le temps.
La musique ouvre une brèche dans l’espace et dans le temps.
L’une et l’autre font parler la mort, accompagnent la mort. »
Pascal Quignard, Harmoniè Palintropos

Je me suis réveillé à quatre heures cinquante. Il y avait une lumière blanche à travers le rideau, il était trop tôt pour que ce soit celle du réverbère de la rue que la municipalité relance à six heures. Je me suis levé, je suis passé dans le salon, j’ai regardé la lune à travers la baie vitrée qui me fixait par-dessus les pins, dans un ciel étoilé. J’ai pensé au coronavirus, je me suis recouché.

Emmanuel Macron avait fait un discours la veille dont les mesures se voulaient drastiques, mais ne l’étaient pas.

Du moins : ce n’était pas cela que l’on retenait du discours.

Encore : le discours d’Emmanuel Macron ne passait pas, parce que ce n’était pas son discours. C’était à l’image de tout discours politicien, un truc bien ficelé, un truc enrobé, pondu par quelque communicant malin, qui avait su trouver un fil conducteur et le suivre, avant de mettre ses mots dans la bouche présidentielle. C’étaient des éléments de langage, trop bien utilisés, plus que le langage lui-même, c’étaient des phrases construites alors qu’un virus déconstruisait la population.

Donald Trump, après avoir bâti un mur pour empêcher les Mexicains de traverser la frontière américaine, en élevait un nouveau autour du continent. Emmanuel Macron, qui parlait de la nation, combien il fallait faire bloc, tous ensemble, pour que le pays survive économiquement et financièrement à la crise du coronavirus, faisait exactement la même chose : il isolait la France du reste de l’Europe, il redonnait de la souveraineté au discours nationaliste. Il fallait garder sa place sur l’échiquier mondial, il était fier des Français à l’avance, le président, il savait que l’on en viendrait à bout, du foutu virus, parce que l’on était un peuple déterminé et solidaire.

J’écoutais, et ça sonnait faux.

J’écoutais, je pensais que le virus ne s’arrêtait pas aux frontières, qu’il sautait les murs, qu’il traversait les contrées, qu’il élisait domicile ici et là, en se foutant de la loi des hommes et de leurs ambitions politiques.

Par un hasard étrange — et tandis qu’Éric depuis plusieurs jours me tannait pour revoir le Contagion de Soderbergh, peut-être parce que, passés la contamination et les morts, le film se terminait bien, me disais-je — j’avais choisi un film sur Netflix qui s’intitulait Perfect Sense (David Mackenzie, 2011).

Il y était question d’un virus qui attaquait les sens : l’odorat était perdu en premier lieu, puis le goût. Susan (Eva Green, définitivement parfaite), épidémiologiste, constatait, impuissante, les dégâts avec son équipe de chercheurs britanniques avant d’être atteinte, comme l’entièreté de la population mondiale, par la maladie, the disease. On lui avait donné un nom, « S.O.S. », pour « Syndrome de Suppression Olfactive » (en anglais), puis le nom n’avait plus eu d’importance quand les autres sens avaient été attaqués. C’était éminemment didactique, tout y passait : de la possibilité du complot au soupçon de terrorisme, de l’analyse de la maladie à sa qualification épidémiologique, c’était surtout dramatiquement inutile. La propagation de la maladie ne trouvait aucun répit, sinon dans l’adaptabilité des humains de tout continent face à la perte progressive de leurs sens — et c’était une très belle scène que de voir comment les restaurants, après s’être vidés de leur clientèle (écho prémonitoire aux décisions prises par Bruxelles ce matin-même), retrouvaient une activité lorsque l’appréciation du goût des mets avait été remplacée par celle de la texture des aliments, et des impressions que leur consommation déclenchait. Au cœur de l’amour, Susan confiait à Michael (Ewan McGregor, infiniment sensuel) qui s’interrogeait sur la possible perte de leurs autres sens : We’re fucked up.

En effet.

Contrairement au film de Soderbergh, Perfect Sense se terminait dans une obscurité définitive.

On s’était couché mal à l’aise, Éric et moi. Et à quatre heures cinquante, je ne dormais plus.

Je m’étais mis à penser à l’article que je voulais écrire sur la maison d’édition bruxelloise Éléments de Langage. Et comme souvent, par les nuits d’insomnie, j’avais commencé à travailler dans ma tête, en cherchant à la fois à empêcher le cerveau d’aller trop avant, au risque de perdre certaines des idées qui me venaient, et à peaufiner les phrases, les tournures. Le lien s’était fait rapidement entre les deux dernières parutions de la maison d’édition belge : un photo-texte de Claire Ponceau et France Dubois, et une partition de Michel Lorand à partir des préludes de François Couperin, les mots de Pascal Quignard en point d’orgue (ou en clé de sol, plutôt) de cette belle réalisation, et ce que j’avais ressenti lors de la soirée, entre le film viral et l’épidémie politique.

Nicolas de Mar-Vivo, l’éditeur, décrivait son projet comme suit : « éléments de langage est un comptoir éditorial indépendant spécialisé dans la littérature hors la loi du marché. Il ne recherche pas le profit mais de nouveaux espaces littéraires pour y faire résonner des voix singulières. Mettre le langage en réflexion pourrait être sa devise car il ne craint ni la pompe ni la blague. Il décortique les discours comme les crustacés, avec les doigts. Sa figure de prédilection pourrait être celle du retournement. Délibérément pyromane, il n’a qu’un but : mettre le feu à la langue de bois (ressource plus que renouvelable), pour dégeler les paroles et les laisser fondre sur vous, plus vives que jamais. »

Entrait-on dans une phase de repli identitaire ? Socialement, écologiquement, mondialement, le coronavirus remettait en place les limites que, avec difficulté, les peuples cherchaient à abolir. On faisait marche arrière — c’était une question de survie de la nation, d’après le président français. Dans le film Perfect Sense pourtant, la redéfinition de soi par la perte offrait, une fois la panique dépassée, une proposition inédite à la fois des enjeux humains, mais aussi de la personnalité.

Ce qui entrait en vous vous changeait.

Ce qui en sortait également.

Je pensais au texte de Claire Ponceau.

« Mon cœur est devenu un pare-brise. À chaque peur, effroi d’une chute, angoisse d’un accident, le cœur se serre et s’étoile. Mon cœur aux mille étoilements. Le pare-brise tient le choc, le cœur fatigue. Dans ma vie, jamais je n’ai autant senti mon cœur. »

L’Enfant, l’étoilement de Claire Ponceau est illustré par les très belles photographies de France Dubois (issues de la série Motherhood, comme l’en-tête de cet article) : le « mal de mère » s’y affiche en solitudes rocailleuses, en cavernes maritimes, en ressacs tumultueux. Minérale, suicidaire parfois, d’une puissance rare, l’iconographie parfaite ponctue ce décryptage sans fard de la maternité, de la féminité, et de ses faux-semblants, elle vient en contrepoint de ses accès de bonheur illuminés devant une photocopieuse (« J’avais une vague sensation d’aurore boréale, des traits de lumière bleue, verte en glissade s’échappaient du capot. ») : « c’est comme découvrir une partie jusqu’alors inconnue du cosmos, un voile se détache d’une part de l’univers. » L’anecdote est tout à tour « fiction », « notes » et « magnitude », elle interroge chaque recoin du soi face à l’événement (à venir et venu), même les plus obscurs, les plus effrayants. « Dégeler les paroles », on pense à Annie Ernaux. « Mettre le feu à la langue de bois », on pense à Céline Sciamma.

« Le début de l’enfant est infesté par la mort. Les choses matérielles en voie de salut, ces instants. Elles divertissent de cette pensée. (…) Puis l’enfant dort, on pense à la mort. Puis l’enfant ne s’endort pas, on pense à la mort. On pense qu’elle n’a jamais été aussi facile à prendre, à donner. On aimerait ne pas être assignée à un tel voisinage. (…) Et puis ça s’éloigne. Restent les choses matérielles, on les traîne au fil d’une falaise. »

De l’arc à la lyre, Pascal Quignard interroge de son côté la figure infinie du cercle. « Le commencement », écrit-il, « ne cessant de commencer, ne commencera jamais. » Ses mots, puisant leur inspiration dans les classiques grecs et latins, accompagnent la proposition de Michel Lorand, son Théorème de retranscrire les huit préludes de Couperin avec leur « version rétrograde », leur « mouvement retour » — le film est à voir ici. « Le retour », écrit encore Quignard, « est devenu un chant (odos) qui dit le chemin (odos) ou plutôt une danse qui le montre. (…) Cette danse qui fait retour en langue grecque est dite un « théorème ». »

Au réveil, je n’étais plus certain que mon texte, ainsi composé dans les méandres de la nuit, rendrait l’hommage nécessaire au travail à la fois de Nicolas de Mar-Vivo depuis plus de cinq ans, et à celui des auteurs et des artistes que les deux dernières réalisations d’Éléments de Langage mettent en avant. J’ai confié à Christine Guinard (un autre « élément » de cette belle entreprise littéraire européenne — l’édition, franco-finlandaise, est basée à Bruxelles —, qui m’interrogeait sur ce que j’avais pensé du livre de Claire Ponceau) que ma pensée devait passer d’abord par le clavier pour avoir une chance de s’incarner.

« J’entends juste derrière des chansons ébauchées.
L’air neuf encombre le décor
De branches portées lascives.
On s’égosille ; éperdument. »
Juste derrière in Si je pars comme un feu, Christine Guinard (L’Arbre à Paroles)

Une fois la pensée écrite, son intention traduite, sa proposition entendue, on peut espérer alors que ses mots, comme les exigeantes publications d’Éléments de Langage, ne seront pas un « égosillement éperdu » mais bien une trace solide, pérenne, contre ce(s) temps qui (dé)passe(nt).

Claire Ponceau, L’Enfant, l’étoilement, photographies de France Dubois, éléments de langage, mars 2020, 148 p., 20 €

Michel Lorand, Théorème, avec un texte de Pascal Quignard, éléments de langage, octobre 2019, 48 p, 20 €