La présidence macron ou l’inquiétant déni démocratique

Capture d'écran Twitter

Sans doute le moment est-il inédit dans l’histoire de la Ve République pourtant riche en mouvements sociaux : après désormais plus de 50 jours de contestation sociale et de grève, 70% de Français plus que jamais hostiles au projet de loi, des conflits d’intérêt en pagaille, des millions de gens dans les rues et maintenant un avis assassin du Conseil d’Etat, macron n’a toujours pas retiré sa « réforme » des retraites.

La rue fait tonner sa voix mais visiblement la présidence a perdu ses oreilles. Dans l’avion qui le ramène d’Israël, le président violemment rejeté par l’opinion s’est emporté contre ceux qui fustigent son manque de démocratie et dénoncent son vigoureux autoritarisme :

Essayez la dictature et vous verrez !

(Emmanuel Macron, janvier 2020)

Une telle affirmation pose question. Elle est terrible tant elle résonne comme un terrible aveu. Alors bien évidemment et fort heureusement, nous ne sommes pas en dictature. Mais on ne peut pourtant manquer de demander à macron : certes mais essayez la démocratie, c’est tout ce qu’on voudrait.

Car, au-delà de la boutade et de sa définition troublante de la dictature qui ressemble à s’y méprendre à son gouvernement, l’inquiétude est réelle : jamais le déni démocratique n’avait été aussi fort de la part d’un exécutif qui a comme décidé de se lancer une carrière solo au mépris des revendications de la population. Et en effet, rien ne semble y faire. Tous les outils démocratiques sont balayés d’un revers de main : les grèves massives ne l’interpellent pas. Les manifestations monstres ne l’interpellent pas. L’avis du Conseil d’Etat ne lui fait pas lever un sourcil.

Rien n’y fait au point même qu’on parvient à une dangereuse parodie des instances démocratiques : les négociations avec les syndicats sont en trompe-l’œil, le projet de loi étant déjà envoyé au Conseil d’Etat avant tout dialogue, et avec le succès que l’on sait. Les discours tenus sur la « réforme » par les ministres font se succéder mensonges sur mensonges, le dernier en date étant celui de muriel pénicaud à l’antenne de France Inter affirmant que les femmes ne seraient pas perdantes quand les études d’impact du gouvernement même démontrent exactement le contraire. De cette séquence qui pourrait paraître grotesque si elle n’était pas tout d’abord tragique, notre démocratie ne sort pas grandie et même très mal en point. Et les macronistes le savent, qui jouent avec les outils de l’Etat pour faire passer une « réforme » dont on ne peut que questionner la raison d’être.

Tour à tour, ils montent au créneau chaque matin dans toutes les matinales tenues par des éditorialistes ignares qui ne connaissent aucun dossier (mention spéciale à léa salamé qui s’est surpassée en médiocrité déontologique) pour venir porter une bonne parole comme si, en bons missionnaires, il leur fallait évangéliser les dangereux sauvages que nous sommes. Alors les macronistes ne cessent de se récrier et de prendre les accents les plus outrés de tragédiens : on attendait Sarah Bernhardt et on se réveille tous les matins à la radio avec une Phèdre jouée par Christine Bravo. Tous les matins le même sketch se rejoue donc : les macronistes, en grande majorité des anciens du PS, matrice noire de LREM, ne cessent de clamer combien ce sont eux les démocraties car la démocratie consiste à respecter ceux qui ont été élus. Bien évidemment. Qui remettrait ceci en cause ?

Capture d’écran TF1

Mais la démocratie, doit-on leur préciser, ne s’arrête pas aux scrutins comme toute l’histoire de la démocratie le leur dira : allez ouvrir un essai d’historien, faites un effort. Ou un manuel d’histoire : y’en a plein devant les rectorats et inspections académiques, allez vous servir. Car, comme le rappelait encore il y a peu à juste titre Luc Rouban, le macronisme ne comprend pas le conflit. De fait, la démocratie consiste aussi, une fois élu, à écouter la population et à savoir comment sortir d’un conflit par un véritable dialogue produit par le dissensus. Un peu de philosophie politique que diable : là encore il y a plein d’anthologies devant les rectorats, que les macronistes aillent s’instruire en les ramassant. Car, quand la majorité d’un pays rejette une « réforme », ladite « réforme » ne peut être maintenue : c’est une loi presque physique comme l’eau qui bout à 100 degrés ou les ongles qui poussent. Les macronistes n’ont même pas le niveau de Sophie Marceau parlant politique dans 7/7. Visiblement, contrairement à ce que Descartes pensait, le bon sens n’est pas, chez les macronistes, la chose la mieux partagée du monde.

Alors, comme toujours à ce moment-là de l’argumentation, les macronistes, en véritables Petits Chanteurs à la Croix de bois ou en Frères Jacques du management, reprennent en chœur, la chasuble au vent, la coupe au bol aiguisée et les collants de couleur galbant leur cuisse légère, que macron a été élu sur son programme. Comme l’a rappelé Martinez : c’est faux. Les circonstances de l’élection sont, en effet, connues : il fallait faire barrage au front national de marine le pen et ainsi élire macron pour sauver l’état de droit. Jamais macron n’a été élu uniquement pour son programme, c’est un fait indiscutable. Mais, quand bien même il l’aurait été ainsi que le soutiennent férocement les macronistes les plus échevelés comme stanislas guérini, ce programme ne convient pourtant désormais plus à ceux qui l’ont élu.

Car si une majorité de Français a élu macron, c’est pourtant cette même majorité qui, désormais, désapprouve sa « réforme » des retraites : ne pas le reconnaître revient à continuellement développer un argument spécieux comme sibeth ndiaye qui passe sa vie à confondre liberté d’expression et logorrhée. On devrait plutôt donc dire : si les Français doivent respecter celui qu’ils ont élu, ils sont surtout en droit d’attendre que celui qu’ils ont élu les respecte. C’est aussi simple que cela car, contrairement à ce que macron a l’air de penser, la France n’est pas une entreprise. macron ne peut pas licencier le peuple quand il le souhaite. Il doit quitter cette posture managériale qui méconnaît profondément le sens tragique de la vie dont la démocratie est toujours l’écoute patiente et attentive. C’est ça être un président élu : il pourrait lui aussi aller devant un rectorat ramasser un manuel d’instruction civique.

De la même manière, dans l’exposé médiatique de la « réforme » des retraites par les membres du gouvernement, le déni démocratique s’est installé comme modalité première de dialogue et indéfectiblement, la bataille de l’opinion a été perdue. Leur stratégie rhétorique s’est développé en 3 temps distincts, 3 temps comme 3 éléments de langage qui, tous, se sont heurtés à un échec cinglant. Car rien n’a fonctionné.

Tout d’abord, l’argument technique et le sketch du « régime universel » contre les 42 régimes spécifiques. Désormais les gens sont plus instruits qu’auparavant. On ne la leur fait plus. La démonstration des uns et des autres a été un échec cinglant, chaque métier parvenant à négocier quand la force était de leur côté pour aboutir à un universel mais pas pour tous. Le Dictionnaire de l’Académie en tremble et la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen aussi. La définition de l’universel n’est plus universelle. Fallait le faire : ils l’ont fait.

Ensuite, l’argument pathétique : les enfants ne pouvant pas partir en vacances de Noël voir leur famille, avec le pitoyable épisode d’escroquerie morale de la SNCF et des trains pour enfants. La France n’a pas été prise par les sentiments. Le psychologique a été battu en brèche par le politique : le seul élément pitoyable qui est ressorti de cette séquence est élisabeth borne partie, en plein conflit social, siroter des mojitos au bord d’une piscine à Marrakech quand les usagers trimaient dans les transports. Un bel exemple de mépris classiste presque collector.

Enfin, l’argument de la criminalisation de la lutte : Martinez comme nouveau diable, les cégétistes comme des terroristes ou encore blanquer traitant les enseignants grévistes de « minorité radicalisés » comme des djihadistes (entre nous, radicaliser un prof, faut le faire…). Mais rien à faire : après 50 jours de conflit, rien n’a pris. La bataille de l’opinion a été le Waterloo de macron. C’est même une catastrophe industrielle dans l’histoire de la communication : chaque interview des membres du gouvernement sur cette « réforme » est digne de Chantal Goya au Jeu de la Vérité de Patrick Sabatier : une fin de carrière. C’est le sort à chaque fois de blanquer qui ne ment pas seulement aux médias mais aussi à la Représentation Nationale mais aussi et surtout aux enseignants : le professeur de droit public promettant une revalorisation de salaire reconnue désormais comme « inconstitutionnelle » par le Conseil d’Etat. On a envie de dire qu’on comprend mieux pourquoi le juriste ne jure que par l’intelligence artificielle quand la sienne propre ne parvient pas à comprendre des textes de loi dont il avait il y a peu fait son métier.

Il y a enfin une 4e tentative argumentative, l’argument comique qui, au milieu aussi d’affaires et de conflits d’intérêt qui ont contribué à la démission de delevoye, a consisté en un grand sketch médiatique, celui de « l’âge pivot » devenu « âge d’équilibre ». Où on promet à chaque futur retraité d’être un funambule du Cirque Pinder mais sans filet. Ce sketch s’est joué à trois : philippe, laurent berger et une partie des médias. On est ici dans un véritable lazzi digne de la commedia dell’arte où, comme dans toute comédie du valet, laurent berger est l’éternel Sganarelle du capital et philippe le Géronte du patronat.

Mais là encore rien ne prend dans ce mandat absolument consternant de surdité. Toujours aucune avancée, rien. Personne n’est convaincu et au plus haut sommet de l’Etat personne n’écoute. Alors, bien évidemment, dans cette absence criante de dialogue, comme dans tout mouvement, les modes d’action se diversifient, tous les historiens des luttes sociales vous le diront, encore faut-il les lire.

Capture d’écran France 2

Attaché à une posture viriliste et machiste d’exercice de sa fonction, le président se trouve pris au piège de sa communication intrépide et autoritaire qui, chaque jour davantage, peine à masquer un homme refusant tout dialogue. Dernier épisode catastrophique et comique en date pour macron : l’exfiltration du théâtre des Bouffes du Nord où, après ses heures de bureau durant lesquelles ce manager décide de la baisse généralisée des pensions, il va se détendre comme si de rien n’était à un spectacle – comme un patron qui, le soir, ne croiserait plus un seul de ses employés, l’un ne se mêlant jamais aux autres. On connaît la fin de l’histoire : la fuite calamiteuse, la communication hystérique de LREM pour dire que non, leur héros, ne s’était pas sauvé comme un vulgaire voleur mais pourtant bientôt son fauteuil des Bouffes du Nord exposé comme pièce de choix au Musée de la Chaise percée.

Si macron ne parle presque pas, si le peu de fois où il s’est exprimé, il a montré combien il est en décalage total avec les arguments depuis longtemps réfutés et s’il menace désormais d’aller voir en dictature s’il y est, c’est que, depuis le début, grâce à la grève qui impose toujours à la marche politique son moment critique de débats, il ne parvient pas à réfuter cette idée : celle selon laquelle la « réforme » des retraites est apparue d’emblée pour ce qu’elle est, à savoir un coup d’état économique cherchant à favoriser la capitalisation. C’est un fait là encore indiscutable et désormais démontré. Il n’y a d’ailleurs plus de texte à écrire sur cette forfaiture. Elle a largement été mise en évidence et ne fait plus l’objet de débat. Tout le monde est convaincu de cette arnaque à moins d’avoir des intérêts dans les fonds de pension, à moins d’avoir fait un AVC sans s’en être rendu compte. Tout le monde sait maintenant que cette « réforme » des retraites n’aboutit qu’à une vérité : la baisse généralisée, violente et sans retour du montant des pensions.

Macron le sait qui parle donc de dictature pour se défendre. Mais nous aussi le savons et voulons juste lui dire une chose à l’orée d’une nouvelle semaine de lutte : personne n’abandonnera. Personne ne se laissera spolier. Personne n’attendra d’avoir des simulateurs après qu’une loi-texte à trous décriée par le Conseil d’Etat sera votée. Personne ne laissera pas perdre la promesse d’un repos après des années de labeur. Une seule chose : macron est au milieu du gué. Le conflit est puissant comme jamais et le Conseil d’Etat vient de lui offrir une chance inouïe : prouver qu’il est démocrate s’il renonce à ce projet de loi infamant. Il se rendrait alors digne de la confiance et de l’honneur dont les électeurs français l’ont investi. Pour l’instant, il est très loin de les avoir honorés. C’est même l’exact contraire. Ce sont la tristesse et la colère de ce  dans lequel, chaque jour, nous vivons.