Poétique de l’eucatastrophe : le théâtre de la vie politique (Vie de Gérard Fulmard)

Jean Echenoz © Roland Allard

Quand il écrit à la première personne, mieux vaut se méfier. Marseille en avait fait les frais : détruite, sans autre forme de procès, par un tsunami dans Nous trois. Faudrait-il en déduire que quand Echenoz écrit, la terre se met à trembler ?  Ça n’a pas manqué : la chute d’un satellite de belle taille, du genre discret mais efficace, ravage consciencieusement les premières pages de Vie de Gérard Fulmard.

Et c’est pour Echenoz un retour aux affaires dans le sens premier du terme : malgré son titre trompeur, Vie de Gérard Fulmard n’est pas une vie, genre narratif hérité de Plutarque et emprunté entre autres par Schwob, Michon et Echenoz lui-même dans ses biofictions Ravel, Courir, Des Éclairs, mais un roman, qui emprunte de nouveau au roman noir, roman typiquement echenozien à un détail près : une narration à la première personne, technique qui ne fut donc employée qu’une fois dans les fictions d’Echenoz. De quoi surprendre le lecteur aussitôt alarmé ! – qu’attendre donc de ce nouveau récit d’Echenoz, quatre ans après Envoyée Spéciale en 2016 ? Car quatre ans c’est long, bien long sans ironie en perfusion, on a eu le temps de mourir plusieurs fois et de lire quantité d’autres livres dispensables – d’autant plus que quatre ans d’écart entre deux livres, ce n’est arrivé qu’une fois pour Echenoz, entre le Méridien de Greenwich et Cherokee, deux grands crus. Que vaut-donc cette nouvelle fournée ? Piquette ou dégustation ?

Echenoz, c’est le patron : presque tout le monde s’accorde là-dessus, alors que la phrase ne rime même pas — signe que ça doit être vrai donc. Variante : Michon, c’est le patron. C’est vrai aussi, donc la rime décidément n’est pas fiable, ça tombe bien puisque c’est un roman et non un poème versifié que nous allons lire.

Comme chaque livre d’Echenoz est d’abord un abécédaire morcelé du monde, manuel de survie en milieu hostile, recensons d’abord ce qu’on y rencontre : une intrigue de roman noir, quelques putes dans des bars glauques, des meetings foireux, un supermarché détruit par un astéroïde, un homme défoncé par un boulon, une description minutieuse d’une machine à IRM, une séance de bastonnade semi-masochiste, une agonie sur les trottoirs de Paris, une méthode pour accommoder les chaussettes solitaires, du sang dégoulinant sur le beau cuir d’un taxi, un monstre amateur de chair fraîche sans oublier un étudiant cannibale (veuillez ne pas confondre ces deux individus), un chanteur suicidé, l’histoire de Paris, et on s’arrêtera là car vous avez sûrement l’eau à la bouche, tenez, un mouchoir, vous baviez.

Avec tout ça, il ne faudrait pas oublier de raconter l’intrigue : nous suivons donc ce brave Gérard, médiocre à souhait, aussi reluisant qu’un billet froissé qu’on vous tend méchamment comme toute monnaie. Sauf que ce Gérard est narrateur à temps partiel, sauf-conduit pour la moitié du livre et qu’il n’est pas particulièrement doué pour la nouvelle fonction qu’il s’est attribuée : détective privé, ça ne s’improvise pas. Surtout quand on fourre son nez, suant à grosses gouttes, dans la grosse machinerie politique, qui sera quand même le sujet principal de ce livre – et c’est une nouveauté dans l’univers echenozien.

Qu’est-ce que la politique ? Des magouilles certes, surtout dans un parti politique. Mais la politique c’est aussi le commerce des hommes entre eux, c’est leur organisation, leurs liens, leurs interactions ; bref, c’est la vie même. Ce que nous dit Echenoz, c’est que cette vie est un immense bordel théâtral où tout est jeu. Tout est mystification et représentation, coup bas et machinations, faux semblants. En témoigne notamment une série de rebondissements autour de la mort d’une mère et d’une fille : l’une d’elles finira-t-elle par véritablement décéder, ou va-t-on nous refaire le coup d’Un An ? Souvenez-vous, un personnage meurt à la première page, mais se porte comme un charme au point final. On ne sait plus où donner de la tête. Vie ? ou théâtre ? Les deux peut-être, sacré bordel, barouf extrême en provenance de pas loin, presque aussitôt suivi de stridences, hululements, clameurs.

All’s the world a stage / And all the men and women merely players… car tout est théâtral dans ce roman où les personnages ne cessent de se livrer à de rocambolesques mystifications dans l’espoir de duper leur prochain. Un jour on est steward, on se veut détective, et on se retrouve bringuebalé dans une affaire minable. Ne parlons même pas de ce parti politique qui avoisine les 2 %, où tout le monde bien sûr complote pour prendre les rênes – ou éviter de les prendre, il faut bien être parfois contrariant. Au fond, un parti politique c’est un peu comme une grande famille, ça en a l’aspect, l’odeur, la silhouette : ce serait simplement une famille un peu plus viciée que les autres, et un peu pathétique – mais cette médiocrité est graphique sous la férule d’Echenoz.

On pourrait aussi dire : beaucoup de bruit pour rien, much ado about nothing, décidément nous sommes très shakespearien aujourd’hui, d’ailleurs nous suggérons aussi ce titre au patron pour son prochain livre. Car au final c’est la même chose : ce qui importe n’est pas tant ce qu’il s’est vraiment passé à la fin, mais comment on nous a fait croire qu’il allait se passer quelque chose, et comment nous y avons cru ; pourquoi ? parce qu’on nous l’a raconté avec une maîtrise impeccable – variante : le diable est dans les détails, Echenoz est dans les détails, il pourrait même susurrer lentement au lecteur la savoureuse réplique d’un de ses personnages : je vous tiens par les couilles, je dirais même par plusieurs paires de cet organe ; mais nous savons que jamais il ne s’autoriserait un tel langage, jamais.

Il faudrait aussi dire un mot sur le jeu intertextuel auquel se livre Echenoz : comment s’amuser, quand on est romancier, sinon en pervertissant un grand classique – déjà lui-même plutôt pervers ? C’est Phèdre qui passe à la casserole, mitonnée à la sauce echenozienne. La perversion est ici une inversion dans les rôles et les sexes : Franck Terrail dans le rôle-titre, Nicole Tourneur en Thésée misérable, et mention spéciale pour Louise Tourneur qui campe un Hippolyte version Dents de la mer. Mais le titre fait aussi penser à une autre biographie, la Vie de Henry Brulard par Stendhal. Ah, les vies, cette effroyable quantité de Je et de Moi ! Il y a de quoi donner de l’humeur au lecteur le plus bénévole. Après tout, mener sa vie ou mener une enquête, Brulard et Fulmard s’accorderaient certainement sur le fait qu’au fond on ne dirige rien du tout : c’est-à dire que le hasard ne m’a pas donné trop de malheurs, car en vérité ai-je dirigé le moins du monde ma vie ? Et dans les deux cas, enquête ou biographie, on ne peut ni ne doit tout dévoiler, car on gâte des sentiments si tendres à les raconter en détail.

Ce qui fait la puissance de l’art romanesque d’Echenoz, c’est au fond une technique imparable qui sauverait les romans un peu moins réussis de l’œuvre : lire un roman echenozien rappelle immanquablement la lecture d’autres romans echenoziens, rappelle une manière echenozienne – ici nul abus de l’adjectivisation, car c’est précisément une conduite unique du récit qu’Echenoz a su créer et parfaire au sein de son œuvre. Notre rire est profond, car multiple, empreint de sourdes résonances, comme si au fond nous retrouvions un très vieil ami, aimé jusqu’à l’os, sans pouvoir arrêter le flot des souvenirs qui remontent à la simple évocation de son vieux nom.

Pourtant, il s’en passe souvent, des choses horribles, dans le monde romanesque d’Echenoz : souvenez-vous du carnage insulaire et pétaradant qui conclut Le Méridien de Greenwich. Mais ces incidents sanglants ne sont jamais dramatiques, parce qu’ils sont profondément romanesques d’une part, mais aussi car ils sont traités avec une distance qui les réenvisage toujours : Il paraît amusé comme si ce n’était qu’une drôle d’idée, incongrue mais divertissante, comme si l’on venait de lui proposer un pique-nique en station d’épuration, un week-end sur champ d’épandage. Au fond, pourquoi pas en effet. Refuserait-on une si belle invitation champêtre ?

Comment comprendre cette appétence pour la catastrophe, tant chez le lecteur que chez l’auteur, sans penser à ce qu’elle permet en termes de sujet, de traitement, et d’effet littéraires ? Pour penser ce qui est chez Echenoz une véritable poétique oeuvrale, on peut emprunter à Tolkien le terme d’eucatastrophe. Chez Tolkien, ce terme désigne — le préfixe « eu » signifiant « bon » en grec — un retournement de situation heureux, au moment où le malheur allait triompher. L’on pourrait remotiver ce terme en lui donnant une signification nouvelle que permet son étymologie. Chez Echenoz, les choses ne finissent pas particulièrement bien, comme en témoigne la fin de cette Vie ; elles ne finissent d’ailleurs jamais tout à fait bien (les choses, mais aussi les vies) parce que sinon on s’ennuie. Echenoz n’aime sans doute ni s’ennuyer, ni ennuyer. Et le sel même du romanesque est précisément l’élément perturbateur, le moment où quelque chose advient, déraille dans l’ordre naturel des choses. Ce qui fait que l’œuvre d’Echenoz est romanesque, c’est précisément cette inversion de la réalité : son monde semble le nôtre, il l’est même par endroits, mais sa logique est complétement différente car le roman echenozien se délecte justement de la moindre catastrophe, qu’elle soit spectaculaire comme l’entrée en matière de Gérard Fulmard dans notre vie, qu’elle soit infime comme quelques gouttes de sang dans la neige (il ne nous referait pas le coup de Perceval et de Giono, quand même).

Dès lors, la catastrophe devient heureuse, tant par son traitement que par son attente : on l’aime, on la désire, on la chérie, on la bichonne. Quand je dis on, c’est lui et moi, lui et nous, c’est ce nous qui nous inclut dans son sourire en coin quand il dit que dans le roman on peut toujours [vouloir] s’instruire mais cette question est secondaire, on n’est pas là pour observer ni pour s’instruire, on est là pour nuire. Nuisance, catastrophe : un portrait du romancier en inquiéteur, pour reprendre Gide, se livrant à une enquête à double sens : intrigue du récit autant que sa finalité. Celui qui dérange, donc, non à force de hauts cris et de points frappés sur la table, mais en bouleversant presque imperceptiblement le cours tranquille de nos vies. L’inquiet, c’est celui qui refuse la tranquillité, la passibilité, le silence – et qui pratiquerait, si vous m’avez suivi jusque-là, une poétique de l’eucatastrophe, que l’on pourrait définir ainsi : écrire si délicieusement la véritable catastrophe qu’elle en devient agréable, qu’on en vient à la souhaiter et à l’encourager de nos vœux, parce qu’elle est la matière première du monde, du théâtre qu’est le monde et donc aussi de l’écriture.

Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard, éditions de Minuit, janvier 2020, 240 p., 18 € 50 — Lire un extrait