« La réalité justifie la fiction » : Régis Jauffret (Papa)

Une séquence furtive dans un documentaire peut-elle changer le cours d’une vie, l’image qu’un fils avait de son père ? C’est la question que pose Papa de Régis Jauffret. L’écrivain voit son père arrêté par la Gestapo devant la maison de son enfance, en 1943 : 7 secondes d’un film diffusé à la télévision, La Police de Vichy. Or son père, mort en 1987, n’a jamais évoqué ce moment. Régis Jauffret se lance dans une enquête sur cet inconnu, son père.

Les 7 secondes de ce film ont fonction de révélateur, au sens photographique du terme : l’image y est présence de l’absent, témoignage qu’il a existé mais aussi inversion du cours connu de sa vie. Le revenant impromptu réapparaît sur un mode détonnant. Il est désormais autre, re-présenté dans un récit discordant. Il est pleinement spectrum, au sens que Barthes donnait à ce terme dans La Chambre claire : c’est le retour du mort dans une forme de spectacle — ici d’autant plus forte que l’image est la séquence d’un film et non une archive familiale. Le père surgit depuis le passé, brouillant le rapport établi de l’écrivain au disparu, Alfred Jauffret. Le visionnage par hasard de ce film à la télévision, un soir précis (le 19 septembre 2018 à 22 heures), est un point de bascule, une révolution. Quelque chose se voit énoncé, dont Régis Jauffret ne possède pas l’index.

C’est d’abord l’immeuble marseillais de son enfance que reconnaît l’écrivain sur l’image de 1943, un lieu saturé de souvenirs, sa mère y vivait encore deux ans plus tôt. Le 4 rue Marius-Jauffret est l’origine identitaire absolue : plaque de rue, patronyme de l’écrivain et nom de son fils, Marius Jauffret qui porte « le prénom de son arrière-arrière-arrière-grand-père Marius Jauffret ». La scène filmée vient rompre le continuum, dit jusque dans la continuité onomastique, elle énonce un autre récit, inédit : deux gestapistes sortent de l’immeuble poussant un homme menotté, l’écrivain reconnaît son père mais ne connaît pas l’histoire. Jamais son père n’en a parlé, « dans la famille personne n’a jamais fait mention de cette arrestation », tout est soumis au doute : cet homme est-il bien son père ? (il lui ressemble) Cette séquence est-elle une reconstitution ? (elle a des allures de « fiction », les costumes bien coupés, la Citroën traction avant de cinéma). Qu’était son père, résistant ou collabo, et, s’il a été arrêté, a-t-il dénoncé des camarades ? Que cache ce silence, des années durant ?

La réalité me nargue.
Moi, le conteur, le raconteur, l’inventeur de destinées, il me semble soudain avoir été conçu par un personnage de roman.

C’est ainsi l’œuvre de Jauffret qui voit sa ligne brisée, l’écrivain devient le fils du personnage de roman dont il ignore l’intrigue. « La réalité justifie la fiction » énonce l’exergue de Papa, retournement du « un roman, fruit de la création de son auteur » en incipit de Claustria (2012). On serait plus proche ici du « le roman, c’est la réalité augmentée » en ouverture de La Ballade de Rikers Island (2014) couplé au « je est tout le monde et n’importe qui » des Microfictions I (2007). Jauffret ne joue plus consciemment et volontairement des limites labiles du réel et de la fiction, comme lorsqu’il enquêtait sur Édouard Stern ou Josef Fritzl : Papa relève d’une forme d’autofiction imposée de l’extérieur à « un romancier propriétaire de milliers de personnages d’absolue fiction ».

Jauffret ne choisit pas, il se voit confronté à ce qu’il refusait pour une part d’affronter, l’histoire de son père, un homme sourd au monde, éteint. L’ironie d’un écho à son œuvre est explicite quand l’écrivain note, page 44, que son père « se claustra ». L’écrivain qui a inventé des foules, brassé les jeux onomastiques, refusé les incursions dans sa propre histoire se voit mis devant la nécessité de comprendre qui était vraiment ce père qu’il n’admirait pas, qu’il ne souhaitait pas « rêver », cet homme enfermé dans une « cahute d’indifférence qu’il transportait comme l’escargot sa coquille ». Le père fait irruption dans l’œuvre, impose sa présence.

Régis Jauffret montre les images du documentaire à un ami historien comme à ses cousins : ces derniers reconnaissent l’oncle Alfred, le premier lui suggère de se tourner vers les archives des Bouches-du-Rhône. Mais elles demeurent muettes. Quant à celles de la Gestapo, elles ont disparu. L’écrivain contacte le réalisateur du documentaire, il revient sur les lieux. Mais puisqu’une enquête archiviste se refuse à lui, il se tourne vers ses propres documents intérieurs. L’enquête objective se mue en quête intime, Régis Jauffret tente de se souvenir en résistant à la facilité que pourrait lui offrir la fiction, il rassemble les fragments éclatés de sa « mémoire en pagaille ». Il raconte l’histoire de cet homme qui semblait pourtant avoir « à peine existé » et fait saillir l’extraordinaire d’une vie longtemps demeuré atone. « Les sept secondes de film ont réveillé l’enfant tapi dans les couches profondes de mon être, me donnant une inextinguible soif de père ».

« Il faut qu’en définitive je puisse te recréer,
faire d’un géniteur un papa
»

Papa est le chemin vers ce nom que les enfants donnent à leur père, la quête d’un titre (le « titre usurpé » de papa qui sera celui du livre), le portrait d’un homme méconnu et la recherche d’une forme à donner à ce livre, né d’une énigme, ces « pages impudiques » écrites depuis un rejet et un interdit : « je n’étais que fiction, imaginaire, refus de puiser dans ma biographie, tant j’avais peur qu’on puisse apercevoir cette partie de moi-même dont j’avais honte comme d’un chancre ».

Tout part de la fin, l’enterrement, puisque le fils est arrivé trop tard à Marseille pour assister aux derniers moments de son père, trouve son origine dans ce manque et ce ratage puis remonte le temps. Régis Jauffret se confronte avec courage et douleur au vacillement du réel et de l’imaginaire, il retrouve le jeune homme que fut ce/son père, le mariage de ses parents en 1953, l’effondrement lié à la maladie, l’enfermement en lui-même dès lors, privant le fils de l’affection d’un/de son papa. L’édification de ce « titre », Papa, passe par des registres entrant en collision — le texte est tour à tour drôle, violent, choquant, attendri, il juxtapose récit, enquête, description de photographies, monologues dialogiques, imaginaire de moments clés d’une vie qui se refuse au récit et acceptation d’une part d’invention (jusqu’au sous-titre « roman », donné au livre). « On a le droit de rêver son père », de découvrir qu’on pourrait l’aimer malgré ses lacunes — qui sont aussi le matériau du récit. Et tout finit par faire paradoxalement écho aux romans antérieurs, comme si la bibliothèque de la rue Montgrand, lieu de la rencontre des parents, était l’espace de mise « au monde d’un écrivain » comme de naissance de l’œuvre.

Les sept secondes du documentaire ont semblé interrompre l’écriture en cours et l’idée d’une microfiction qui tournait « en boucle » dans la tête de Régis Jauffret depuis une dizaine d’années. Pourtant, elle trouve sa place naturelle dans ce livre, de même que l’alternance de souvenirs, de réalité présente et d’édification de la vie hypothétique d’Alfred et Madeleine télescope l’œuvre : la photo de Régis Jauffret enfant « paradant à cheval » sur le scooter Lambretta de ses parents a figuré sur la jaquette de L’Enfance est un rêve d’enfant. Et c’est bien à ce « rêve » d’un père et d’une enfance auquel Jauffret se confronte dans Papa puisque « la vie nous a été donnée comme un problème à résoudre après l’avoir interminablement décomposée en éléments premiers ». Il lui faut bien admettre n’avoir « peut-être écrit tout au long de <s>a vie que le livre sans fin de tout ce que nous ne nous sommes jamais dit ». Écrire sur ce père « en soi scellé », c’est se confronter à « la foule des êtres que nous avons été successivement à chaque instant depuis l’origine », cette foule des Microfictions I et « toutes les vies à la fois » des Microfictions II ; c’est poursuivre Ce que c’est que l’amour et autres microfictions — ici les microfictions viennent soutenir l’édification d’une figure de père faisant irruption dans l’histoire intime d’un « homme de fictions ».

Autobiographie, en 2000, se voyait déjà défini comme un « roman », comme plus ou moins tous les livres de Régis Jauffret quelle que soit la part de réel attesté ou d’écriture oblique de soi entrant dans leur composition. Papa déplace le curseur, redessine les cartes du partage réel/mise en fiction, vie/roman, comme si ces sept secondes de film, vues et revues, interprétées « à l’infini » venaient redéfinir un rapport à soi comme au réel, un Univers, univers — « le passé est un monde autonome où existent des univers à part entière qui n’ont jamais connu le présent ».

Parti du principe d’« être le temps d’un livre uniquement le descendant de son père », Régis Jauffret refonde l’origine, littéraire et intime, il renoue et élucide une filiation (Papa est dédié aux deux enfants de l’écrivain) puisque « seul le roman a le pouvoir de modifier ce qui a existé ». « Descendant de son père », Régis Jauffret est aussi celui qui, romancier, invente Papa, celui qu’il porte en lui « depuis six décennies », auquel il offre, enfin, un tombeau.

Régis Jauffret, Papa, éditions du Seuil, janvier 2020, 208 p., 19 €