Voyage au bout d’une nuit: Christian Bobin (Pierre,)

Raphaël Gaillarde, Portrait de Pierre Soulages © Collection Raphaël Gaillarde

Il y a des lectures qui touchent plus que d’autres sans que l’on puisse réellement en expliquer les raisons. Il y a des mots qui s’engouffrent dans ce qu’il y a de plus profond en nous, dans cet intérieur dont il faut ouvrir la porte pour retrouver ce monde connu qui nous échappe tant nous l’avons oublié pour mieux nous en défendre ou nous en cacher.

Il en est ainsi lorsqu’on prend le temps, le courage peut-être, de lire les mots simples et sensibles de Christian Bobin. Des mots qui viennent à la rencontre de ce perdu en nous pour mieux en révéler son existence. Mis bout à bout, ces mots reforment ce train d’émotions et de sensations qui voyage en nous. Un train qui ressemble à s’y méprendre à celui que l’écrivain prend un soir de Noël 2018 pour apporter à son ami Pierre né un 24 décembre, un livre, La nuit du cœur.

Son ami, c’est Pierre Soulages. Soulages, « l’homme de l’art, l’homme de métier, le constructeur » comme le nomme Jacques Laurens dans Pierre Soulages, trois lumières (Verdier/poche, nouvelle édition augmentée, octobre 2019).  Pierre Soulages, l’artiste qui a su capter la lumière du noir, la clarté de l’ombre, pour offrir à nos regards des outrenoirs qu’il signe au dos pour, lui, mieux disparaître et pour nous permettre ainsi de mieux les voir, les lire, les dire.  Des outrenoirs pour entrevoir l’âme, sentir le souffle qui s’échappe de cette couleur absolue et pour nous obliger à sortir « de la cave du monde » et découvrir l’outremonde.

Christian Bobin n’a que quelques heures pour rejoindre Pierre Soulages, avant les douze coups de minuit. Pas question de lui souhaiter son quatre-vingt dix-neuvième anniversaire puisque Pierre ne le célèbre pas. Et certainement pas le désir de fêter avec lui ce soir si particulier où « le monde célèbre un nouveau-né qu’il va clouer sur la porte du néant  six mois plus tard. ». Juste un besoin viscéral de s’arracher de l’homme qu’il est et qu’il laisse dans sa chambre au Creusot pour s’en aller voir « le peintre ». Une décision prise en une seconde pour rejoindre la ville de Sète, être emporté vers le silence de son ami et lui « donner ce concentré de perte et d’euphorie qu’on appelle un livre ». »

Quelques heures de voyage, avec pour seuls compagnons deux poètes espions, un livre de Dhêtl, la nouvelle chronique fabuleuse, et un recueil d’entretiens entre un étudiant et Kafka. Non pas pour les lire mais pour se nourrir de leurs phrases, pour « être sonné de coups », pour apaiser en l’aggravant ce feu qui a embrasé dès la naissance le cœur de cet écrivain, de ce poète, de ce philosophe, de « cet instrument du dieu qui n’existe pas ». Voyage de quelques heures où la somnolence permet à l’auteur de chercher en dedans les réponses aux questions du dehors. Où, avec ses yeux clos mais si ouverts aux pensées, les noirs de Soulages – parfois pénétrés de quelques rayons de rouge ou de bleu- s’imposent jusqu’à lui apparaître comme « les visages des juges de l’au-delà ».

Quelques heures de voyage durant une nuit de Noël pour retrouver un peu de ses racines, entr’apercevoir ceux qu’il aime, s’écorcher sur les pierres de ses souvenirs et éclairer « la chambre noire » de son cœur. Promesse d’un voyage au bout d’une nuit, de décembre, pour le lecteur qui l’accompagne. Une traversée silencieuse, une invitation à l’errance qui naît dès le titre de l’ouvrage : un prénom accompagné d’un petit signe de ponctuation. Une petite virgule pour amorcer le mouvement d’un train qui n’est en fait que le temps, pour rappeler le mouvement perpétuel de la vie.

Plus qu’un témoignage, Pierre, offre à voir aux lecteurs mais aussi aux « regardeurs » des tableaux de Soulages, les couleurs du cri d’amour d’un auteur. Plus qu’un hommage, c’est un hymne d’amitié qu’il ne faut pas seulement lire mais qu’il faut vivre sensiblement, humainement. Un songe d’une nuit d’hiver qui ne disparaît pas le jour venu. Un chant poétique qui, à coup sûr, résonnera bien au-delà du ciel silencieux et étoilé de la prochaine nuit du 24 décembre où Pierre Soulages sera centenaire.

Christian Bobin, Pierre, Gallimard, septembre 2019, 104 p., 14 € — Lire un extrait