Pierre Lecœur : Entre le silence et les signes (Le blason de lichen)

Pierre Lecœur, critique, poète et essayiste, fait paraître, avec Le blason de lichen, son premier ouvrage de prose narrative, aux éditions Fata Morgana. C’est un beau livre – texte et objet.

Il n’est pas aisé de l’assigner à un genre. Au roman, il emprunte le narrateur omniscient et des personnages, mais ses coordonnées sont originales : aux abords du récit de voyage, du récit poétique et du long poème en prose. Il y a un fil narratif, même s’il peut d’abord paraître mince. Deux jeunes femmes, Phoebe et June, voyagent ensemble dans la Nouvelle-Angleterre. On apprendra que Phoebe a un oncle, dont la région visitée est le pays de naissance. Les interactions sont réduites : quelques gestes, quelques lignes de dialogue ; les filles ne rencontrent pas non plus véritablement d’obstacles. L’intérêt est ailleurs. Leurs marches et leurs haltes sont l’occasion d’un lent défilé d’images, d’impressions et de pensées, gravitant autour d’une expérience qui cherche à se dire et ne cesse de se dérober – une expérience qu’il faudrait qualifier de mystique, si l’adjectif n’était pas piégé. Il faut y insister : on a peu l’occasion de lire une prose aussi ciselée, sensible sans affèterie.

Le récit se compose de sections scandées par des intertitres qui se tiennent à l’écart de toute dramatisation trop directe. Alternent des références à des moments du voyage des jeunes femmes, à des objets sur lesquels se porte leur attention et à des notions qu’investit cette méditation sensible : « Le réveil », « Le train », « Géographie », « Saisie », « Le pique-nique », etc. Oui, la méditation prime ici sur l’enjeu dramatique, dans cette œuvre de poète, quoique toute mise en intrigue ne soit pas absente : c’est qu’elle tient à une lente initiation. Tant par le choix de cette nature du New Hampshire que par la qualité de l’observation, l’exactitude de la notation, cette capacité à saisir l’image dans ce qu’elle a de fugace et qui pourtant s’impose, on voudra peut-être reconnaître la parenté avec Henri Thomas auquel Pierre Lecœur a consacré un ouvrage de référence (Henri Thomas, une poétique de la présence, 2014).

La toponymie, bribes d’une carte absente, ponctue le texte : Winnipesaukee, Westford, Holden, Geen Hills, etc. Cet ensemble, où voisinent les consonances anglaise et indienne, déploie une puissance suggestive qui frappe le personnage de June, à l’unisson du lecteur. Certaines pages peuvent faire penser à Gracq, par la précision géographique de la touche, l’attention à la configuration du terrain, à ses variations subtiles sur lesquelles joue la lumière, dans la pluralité de ses strates : « Passé la haie d’épineux, elles ont traversé une étendue moins pentue, puis se sont frayé un chemin entre les troncs de grands êtres. Elles ont eu envie de rester un peu. La lumière déroulée entre les troncs, le vent brisé mais pas au point de faire silence, les églantiers agrippés aux écorces. »

Monotype © Marie Alloy

Un autre champ lexical insiste, dès les premières pages : « vide », « secret », « silence », « miracle », « énigme ». C’est celui de la troublante simplicité de l’existence, de cette joie qui perce fugacement : « Les nuages glissaient vers l’horizon. Leur singulière banalité drapait le secret de ce qui est sans demeure, sans raison, s’adressant à elle comme parfois font les objets désuets ou absolument dénués de charme et dont il semble, à l’occasion d’une illumination fugitive, qu’ils emportent dans leur silence un filament de notre vie. » Tandis que chez Henri Thomas et d’autres, ces moments trouent la trame narrative, ils font ici pour ainsi dire l’objet même du récit : tout se passe comme si Pierre Lecœur avait voulu se tenir au plus près de cette virtualité épiphanique qui anime toute une constellation de la prose narrative au xxe siècle, qui en vaut comme sa ressource poétique cachée. C’est un champ lexical dont les échos évoquent plus spontanément une certaine tradition poétique.

Peut-être pour cette raison, plusieurs poèmes écrits sur le vif par Phoebe sont insérés dans la narration (ainsi que lettres et cartes postales accompagnées de leur ekphrasis, écrites par l’une et l’autre, celles de June étant plus laconiques). La greffe prend ; le relief du vers libre offre un contrepoint prosodique au liant de la prose, en faisant passer de l’un à l’autre un subtil jeu d’échos. Plus encore, le poème soutient l’initiation de Phoebe ; sa relation avec la prose est dialectique : il ouvre un passage que la voix narrative, laissée à ses seules ressources, ne peut frayer. Par contraste, il fait entendre le silence auquel le personnage de June semble se rendre.

Dans ce voyage, pendant lequel le plus souvent les deux protagonistes campent en pleine nature, il y a quelques rencontres. Il y a madame Miller, la « mémoire locale personnifiée », qui les introduit à l’art du patchwork, à ses motifs, à leur histoire – ce qui donne l’occasion à Lecœur d’inscrire sa démarche dans un questionnement qui se relance de proche en proche. L’enjeu pourrait en être le suivant : comment transposer la « pure présence » en signes, comment opérer cette conversion qui doit jouer à double sens ? Les paysages de la Nouvelle-Angleterre se prêtent à l’approfondissement de cette problématique, offrant une diversité d’indices tels « la mystérieuse écriture laissée par les bêtes au sol » et de signes, comme les lettres écrites sur un silo ou les inscriptions fascinantes sur des wagons de marchandises usés : « Le magnétisme de ces noms faits pour être mêlés aux mille accidents du paysage, à son néant surtout, peut-être… » Que la trace d’abord muette aille de la présence à son déchiffrement, ou que le signe déjà codé accomplisse le chemin inverse, c’est à l’écriture de prendre en charge cette circulation énigmatique dans l’espace du texte, dans l’enchevêtrement de la nature et des marques triomphales ou ruinées qu’y imprime l’homme.

La description, on le comprend, vaut par sa portée éthique : exigence de disponibilité au monde, d’attention aux êtres et aux choses, d’éclaircissement de la confusion du sensible, jusqu’à la lisière de ce qui ne saurait être dit – qui est secrètement attendu.

Il y a quelque chose de doux dans cette trajectoire. Les traits dysphoriques, s’ils ne sont pas absents, sont plutôt rares ; le choix de personnages féminins n’y est peut-être pas étranger. Certes le dispositif, par sa rigueur, peut faire l’économie d’effets faciles, d’une dramaturgie surdéterminée.

Peu avant la fin, le titre s’explicite dans une référence à Thoreau, sous le signe duquel peut s’inscrire l’ensemble de ce livre ; nous ne voudrions pas gâcher ici le plaisir du lecteur en parlant de trop.

On ne saurait conclure sans évoquer les illustrations de Marie Alloy, peintre, graveur, écrivaine et éditrice, dont l’univers et le travail de création autour de la nature, de la trace et du silence rencontre avec bonheur celui de Pierre Lecœur. Trois monotypes encadrent le texte : le premier évoque un paysage ; les deux autres, placés à la fin, élaborent des motifs botaniques. Ils entrent en résonance non seulement thématique avec le propos, mais également formelle : dans cette zone tensionnelle où le figuratif tend à la défiguration, par les jeux contrastifs du fond blanc, des aplats noirs et des variations fines de l’épaisseur et de la trajectoire des faisceaux de courbes – par sa qualité d’apparition donc, ce travail dialogue avec la force épiphanique, la fluidité et la netteté de la prose méditative de Pierre Lecœur. Ainsi de « l’immensité herbeuse qui rappelle une chevelure » (p. 50), motif quasi léonardesque en partage ici aux deux médiums.

Pierre Lecœur, Le blason de lichen, éd. Fata Morgana, septembre 2019, 80 p., 14 €