Au bonheur des rééditions: Evelyne Trouillot (Rosalie l’infâme)

Le premier roman d’Evelyne Trouillot, Rosalie l’infâme (2003), vient d’être réédité par les éditions Le Temps des Cerises. On ne peut que s’en féliciter pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que c’est un grand roman, plein d’humanité, de complexité, écrivant une situation particulièrement inhumaine, celle de l’esclavage. Ensuite parce que, grâce à cette réédition, Evelyne Trouillot a été à l’honneur lors du 6ème Salon du livre haïtien qui s’est tenu à Paris le 30 novembre et le 1er décembre 2019 à la mairie du XVe arrondissement.

La maison d’édition, Le Temps des cerises, se présente ainsi : « Créée en 1993 à l’initiative de 33 écrivains qui voulaient ouvrir un espace d’expression, hors des sentiers battus de la pensée dominante. En choisissant comme nom le titre de la chanson de Jean-Baptiste Clément, ils voulaient indiquer à la fois leur attachement aux idéaux de la Commune et à une certaine tradition de poésie populaire, le plus souvent occultée ». En rééditant ce classique des fictions sur l’esclavage, cette maison d’édition œuvre à effacer une autre occultation, celle de Haïti et sa littérature, de sa profondeur historique à son actualité la plus récente. Il est juste de rappeler qu’ils ne sont pas les seuls. Sur France Ô, le 28 novembre 2019, on a eu la chance de voir un beau documentaire de Nicolas Jallot et Emile Rabaté, « Papa Doc, l’Oncle Sam et les Tontons macoutes » à 20h55. Peut-être, si on l’a raté, le voir en replay… Et, en complément, lire le subtil roman d’Evelyne Trouillot La Mémoire aux abois (Hoëbeke, 2010) qui met aux prises, dans la région parisienne et dans un hôpital, une jeune infirmière haïtienne exilée et la veuve du dictateur, Papa Doc.

Les infos ne se risquent pas trop à donner des images et des analyses de la situation du pays. Si on en parle, c’est souvent avec un air de compassion attristée, sans mesurer sa richesse, ses luttes, ses résistances, ses créations. Mais l’esclavage, direz-vous, histoire ancienne à dépasser… Cela signifierait-il qu’on peut comprendre le présent sans maîtriser le passé ? Dans un entretien avec Marie Fremin en 2014, Evelyne Trouillot déclarait : « Je suis une écrivaine qui écrit à partir d’Haïti et ici, je ne fais pas référence seulement au lieu géographique. Haïti est mon premier élan, ce qui me pousse vers l’écriture. J’évite les catégorisations tout comme j’abhorre les généralités. Ce sont les unes et les autres des simplifications où s’enferment les pensées avides de clichés.
Avoir « deux Trouillot » dans le monde littéraire, peut déboucher sur des actions ou comportements de toutes sortes. A noter que notre sœur ainée Jocelyne Trouillot Lévy écrit également pour enfants, mais seulement en créole. Que mon autre frère décédé récemment, l’anthropologue Michel-Rolph Trouillot, écrivait aussi mais des essais et travaux de recherche et de réflexion.  Je dis ceci pour préciser que dans la famille on a l’habitude d’être entouré de gens qui écrivent. Ceci dit, (…) mon frère Lyonel Trouillot (…) est le plus connu dans le champ littéraire francophone. Je vous dirai qu’au-delà des réactions que l’existence de deux « Trouillot » peut provoquer chez certains (réactions variant de plaisanteries amicales jusqu’aux commentaires franchement négatifs), je trouve dans cette situation beaucoup plus de bonheur que d’inconvénients ».

Evelyne Trouillot écrit dans les différents genres littéraires : romans, nouvelles, littérature jeunesse, poésie, théâtre, essai, dans les deux langues, français et créole ; elle a participé à de nombreux collectifs. Le roman a été traduit aux États-Unis sous le titre, The Infamous Rosalie en 2013. L’Infâme Rosalie était épuisé dans son tirage original, les lecteurs francophones le découvrirons désormais sous sa nouvelle couverture.

Ce roman se passe à Saint-Domingue (colonie française, « la perle des Antilles » qui n’est pas encore Haïti)  dans les années 1750 et installe le lecteur dans l’univers des esclaves avec leurs passions, leurs faiblesses, leur détermination et leur détresse. La 4è de couverture de la première édition signalait très justement qu’« évitant le piège de l’évocation douloureuse de la cale du bateau négrier, Évelyne Trouillot déroule son récit au rythme des craintes et des désirs de son héroïne. Grâce à une langue riche mêlant violence et pudeur, ce roman éveille avec finesse les émotions du lecteur ». Dans sa postface, la romancière écrit : « l’essentiel a été pour moi d’imaginer et de créer des personnages d’hommes, de femmes et d’enfants vivant cette infamie dans toute la complexité de leurs émotions et de leurs passions.
Je n’ai pas voulu écrire un roman historique. Qu’on me pardonne donc certains écarts et certaines libertés. Je revendique uniquement l’humanité de mes personnages. Je dois cependant décliner toute responsabilité quant aux supplices et aux tortures mentionnés dans le texte. Ils sont malheureusement véridiques, nés de l’imagination cruelle et perfide de ceux qui se sont déclarés civilisés ».

Evelyne Trouillot revendique conjointement le droit à l’imaginaire et le droit à une documentation véridique. En conséquence sa fiction enserre toutes sortes d’échos du réel, soigneusement recueillis dans les archives et dans ses lectures. Jamais ces échos ne sont plaqués pour insérer un cours d’histoire dans la fiction : ils sont intégrés aux personnages inventés : la période de la grande peur des Blancs, peur des empoisonnements ; répartition des tâches, hiérarchie entre les esclaves ; la petite Manon, goûteuse des mets des maîtres, les nègres remisés quand ils ne servent plus à rien : le long et complexe portrait de Michaud (son savoir linguistique, ses souvenirs). On a, ici et là, les étampages, les supplices, les coups, les punitions et l’empoisonnement comme réponse à la violence du maître. Le déplacement en ville avec la maîtresse montre une violence omniprésente même si, en apparence, on est dans les sourires et les dentelles ; l’insertion dans le récit des Affiches américaines ; le changement de nom ; les avortements, les viols et les infanticides.

L’invention se fait naturellement au plus près de la documentation historique et le seul personnage référentiel à être cité dans le roman est Makandal, héros mythique de l’histoire haïtienne et de la résistance des esclaves. Makandal a semé la terreur chez les maîtres, déjouant leurs poursuites pendant plusieurs années. Ce héros historique devient personnage secondaire dans le roman qui, sans nier l’importance de ceux qui ont mené le combat contre les maîtres blancs à Saint Domingue, cherche à interroger l’histoire de l’esclavage d’un autre point de vue : « entrer dans l’Histoire par la petite porte », comme elle le dit dans un entretien donné à Africultures en 2004, par opposition à la « grande porte » c’est-à-dire à l’histoire officielle qui à force de mettre en avant l’héroïsme des esclaves révolutionnaires a conduit à dévaloriser les autres esclaves, ceux qui n’ont pas mené la Révolution. Aux « héros homologués », elle préfère les héros inventés, ici une esclave d’habitation, Lisette qui ne s’extirpe de son quotidien que lentement.

Médaille commémorative haïtienne à l’effigie de Mackandal (1968)

L’histoire de Rosalie l’infâme est simple : une jeune esclave créole, (c’est-à-dire née sur l’île), Lisette, vit entre sa fonction d’esclave dans la maison des maîtres, son amour pour Vincent qu’elle rejoint quand il lui envoie un signe à ses risques et périls. Elle transmet aussi à un autre esclave les informations qu’elle peut entendre à la table des blancs où elle sert tous les repas. L’accumulation des horreurs entendues, vues et racontées, l’amputation de Vincent, le mépris de l’être humain, la lente formation qu’elle subit de la part des anciennes lui donnent progressivement conscience de l’objet de sa quête : la liberté.

Les personnages de la fiction sont donc Lisette, la protagoniste, descendante de femmes arada, désignée comme « créole » ; son amant, le marron Vincent ; l’ancien commandeur Michaud devenu le lien entre tous les esclaves, ceux des plantations et les marrons et confident de Lisette ; les protectrices de Lisette : celles qui sont mortes, Grann Charlotte et la tante Brigitte dont le secret plane sur tout le récit ; la vivante, Man Augustine. Il y a aussi les cocottes de la Grande case (la maison des maîtres) : Fanchette, Gracieuse, Clarisse avec lesquelles, surtout les deux dernières, Lisette entretient des rapports complexes. Lorsqu’elle tue Clarisse qui, pour sauver sa peau, l’a dénoncée avec Michaud au maître, elle accomplit son premier acte de femme libre.

D’une certaine façon, on peut dire qu’on est dans le rythme du conte mais un conte qui se défait sans cesse, qui ne peut accomplir un destin heureux pour ses personnages car l’esclavage ne le permet pas, un conte qui se défait à mesure qu’il tente de s’énoncer. Si l’on reprend le schéma narratif du conte : on a bien une quête d’un sujet qui met du temps à cerner son objet, le confondant au départ, comme toute jeune fille « normale » avec l’amour. Ainsi la découverte de l’amputation de Vincent la bouleverse et elle s’accroche à des rêves « normaux », au conditionnel toutefois : « Ma jeunesse se tourne vers des envies de calendas et de colliers corail, des images de champs ensoleillés, sans dos courbés ni commandeurs, sans enfants qui meurent. Ma jeunesse voudrait se débarrasser des histoires de Rosalie l’infâme et des barracons, de ce poids qui entrave mes prunelles quand j’essaie de rêver ».

Dans cette quête qui est découverte du sens de l’objet plus que son accomplissement (la liberté), adjuvants et opposants foisonnent et ceux qu’on peut espérer comme adjuvants se transforment souvent en opposants car l’esclavage n’est pas un espace propice à la solidarité. Deux adjuvants dans le présent de l’histoire (mais qui ont pu se révéler auparavant comme opposants) délivrent cette « vérité » à Lisette. D’abord Michaud : « Un être humain peut faire n’importe quoi pour que le souffle de sa voix lui appartienne. Il en a le droit ». Ensuite Gracieuse qui l’éduque aussi à faire ce qu’il faut pour se protéger un peu en esclavage. Ainsi, la voyant bouleversée, elle lui glisse : « Si l’on peut voir aussi clairement sur ton visage les couleurs de ton âme, tu dévoiles tes armes et ta force. Tu perds ta liberté ». Dans cette quête, Lisette possède deux objets magiques : son garde-corps et le cordon de la tante Brigitte (cordon fait de 70 nœuds dont elle prend le plus grand soin car on lui a confié cet héritage gravement et parce qu’elle ressemble à cette tante pour laquelle il y a une véritable vénération). Mais ces objets magiques ne sont que des entraves tant qu’elle est en esclavage et sa marraine Augustine lui donne même l’ordre de s’en débarrasser : ce qu’elle fait à moitié puisqu’elle les cache en haut du manguier. Ils lui deviendront indispensables lorsqu’elle choisira la liberté et elle les emportera avec elle en marronnage.

Elle possède aussi un espace de référence : mais toujours conte à rebours, conte à l’envers, ce ne peut être un espace bénéfique comme dans les contes merveilleux mais nécessairement un espace maléfique : les barracons. Leur puissance identitaire se relève bien lorsque leur description faite au bon moment la détourne de la frivolité du blanc au moment où elle allait se laisser piéger par l’aumône de la robe. Même si elle met du temps à être pleinement elle-même, Lisette est de la bonne graine de femme arada et multiplie les signes de dignité et de résistance en ne se trompant pas de compassion, en ne se trompant pas d’adjuvant.

Le premier exemple, magnifiquement écrit (et c’est parce qu’il y a ce travail d’écriture qu’il convainc le lecteur) est lorsqu’elle assiste au supplice du nègre Paladin sur lequel nous reviendrons. Elle sait qu’elle doit toujours dissimuler ses vrais sentiments. Mais elle n’est pas encore entièrement en possession de la mémoire féminine de l’esclavage. Et ce n’est que lorsqu’elle est prête qu’elle pourra entendre « le secret » qui fait d’elle une résistante. Lisette peut alors marcher vers la liberté sans illusion : « En moi, une seule vérité : la promesse que je fais au petit être qui grandit en moi, au nom de tous ceux qui m’ont aidée à retracer mes pas depuis la nuit des barracons, ceux qui m’ont pris par la main pour m’apprendre les entreponts du Rosalie l’infâme, et les mille chemins détournés que peut prendre la honte, ceux qui m’ont aussi montré toutes les voies lactées où peut s’élancer le besoin de dignité. […] Que je trouve le courage de respecter ma promesse : enfant créole qui vis encore en moi, tu naîtras libre et rebelle, ou tu ne naîtras pas ».

C’est aussi sans doute une leçon pour aujourd’hui : les traumatismes de l’esclavage jamais regardés en face sont-ils en partie à la source de l’histoire chaotique d’aujourd’hui ?

Ce dont les esclaves ont été privés, c’est de leur voix, de leur filiation, de leur descendance, tout ce qui fait qu’un être humain se pense et se vit dans une lignée. On prend conscience, au fur et à mesure de la lecture, de l’importance que l’écriture donne à la peau et à toutes les parties du corps. Chaque signe enregistré prend une signification dans une mémoire confisquée et restituée par la romancière. Comment survivre à cette déshumanisation ? Les récits de Grann Charlotte sont leçons de résistance : « Moi je te dis, Lisette, quand tu as vécu les barracons et la traversée, la vente et toutes les couleurs de la honte, même quand tu continues de respirer, des grands morceaux de toi sont à jamais égarés, come des lambeaux de peau que tu as retirés l’un après l’autre. Tu arrives au bout du parcours si déchiré que tu ne sens plus rien. Tu es prisonnier d’une carapace qu’aucun rayon ne peut briser ».

Aussi le roman est un voyage dans la violence contre le corps qui caractérise les écritures caribéennes sur la mémoire de l’esclavage et ses prolongements et traces profondes dans les sociétés actuelles. Evelyne Trouillot parcourt l’histoire de Lisette, dans les années qui précèdent la libération d’Haïti, en nous installant dans le corps des esclaves. Il est d’ailleurs significatif que le début et la fin de la fiction soient une évocation de la course de Lisette. Au début, elle revient du supplice auquel elle a dû assister. A la fin, sa course est celle d’une nouvelle esclave marronne, celle qu’elle choisit de devenir pour donner une chance de vivre libre à la fille qu’elle porte. Entre ces deux courses, le roman est jalonné d’atteinte aux corps des esclaves.

La première course entraîne l’évocation du supplice du nègre Paladin, accusé d’empoisonnement : le maître n’a pas voulu simplement le mettre à mort mais a voulu faire de son supplice un exemple de dissuasion. Lisette note, « la sueur s’accrochait aux peaux » de tous les esclaves réunis. Puis elle nous entraîne dans une vision participante en notant qu’elle devient corps du corps du supplicié : « La chair calcinée se collait à mes pupilles, noircissait mes entrailles. Devant moi, la forme humaine se transformait en cendres. […] Je suis dans les derniers mouvements du nègre Paladin […] Je suis dans les doigts de ce même nègre sur les cordes de son banza, un soir de calendas où la musique nous ensorcelle […] Je suis dans les zébrures qui l’assaillent des épaules au torse, longues traînées de boursouflures pleines de souvenirs de fers chauds et d’étampes, d’appartenances et de souffrances ».

La manière d’être devant les maîtres, l’apparence qu’il faut avoir pour donner le change, se traduit également par la contrainte du corps : « mon corps joue la comédie de la docilité (…) innocents, mes bras pendent le long de mes hanches, mon cou se fait moins long, mes fesses se rétrécissent (…) A l’intérieur de moi, mon vrai regard, celui qui refuse toute servilité ». Car Lisette sait qu’à tout moment, pour n’importe quelle raison, les coups peuvent tomber. Les traces qu’ils laissent, peu visibles, sont profondément corporelles, et prennent « racine au creux de ma main et parfois il me semble que je traîne mes entrailles sous mes pieds et que nul ne peut les voir ». La romancière parvient à ouvrir des espaces de bonheur dans cette vie d’assujettissement, sans jamais oublier qu’ils sont volés à l’univers impitoyable. Elle le fait toujours avec cette attention extrême au corps lorsque Lisette et Vincent, esclave marron, peuvent se rencontrer : « Je laisse mes doigts refaire connaissance avec ses bras, lianes mystérieuses et puissantes, avec chaque marque, chaque étampe sur sa poitrine. Sous les brûlures librement consenties, je reconnais les empreintes du marché inhumain qui a marqué bien plus que la peau ».

Vincent réagit lorsqu’il constate que Lisette ne porte plus son « garde-corps », sorte de talisman, d’objet protecteur pour les esclaves. Lisette vit dans l’angoisse que Vincent se fasse capturé car elle sait quels sont les châtiments : « Les nègres marrons ont les jambes et les oreilles coupées, les parties génitales brûlées, les pieds enchaînés, remis à l’épave pour la vente avec des membres manquants, estropiés et à moitié morts quand ils ne sont pas dévorés par les dogues ».

Au retour de son rendez-vous, le lecteur traverse, avec elle, l’espace des « remisés », ceux qui sont trop vieux, trop malades, trop infirmes pour servir encore à quelque chose et qui survivent. Lisette entend l’histoire de l’ancien commandeur Michaud, « les balbutiements qui tressautent sous sa peau », « ce poids d’un bras qui tombe haché encore vivant, saignant et tressautant ». Michaud qui a frappé tant et tant de fois, n’a pu le faire contre Arcinte, une négresse mango marquée sur tout son corps car « elle ne pouvait pas respirer dans l’esclavage » : il s’est volontairement mutilé et depuis s’occupe des remisés et des marrons. Devant ces corps suppliciés, Lisette se souvient d’un des conseils de Grann Charlotte : « ton histoire doit veiller sous ta peau ». Et lorsqu’elle lui a fait le récit de la traversée et des barracons, elle lui a expliqué « des grands morceaux de toi sont à jamais égarés, comme des lambeaux de peau que tu as retirés l’un après l’autre ».

Lisette se souvient des étampes vues sur différents endroits de la peau de ses protectrices et observant Man Augustine, elle songe : « chaque ride et chaque gerçure me racontent un défi, une injure, un conflit ». Le premier viol de Lisette par le fils du maître l’a jetée, tremblante de tous ses membres, dans les bras de Man Augustine qui la baigne longuement dans toutes sortes d’herbes et redonne vie à son corps : « Tu es une femme arada, tu le resteras, les doigts de l’homme blanc ne peuvent t’enlever la marque de ta race ». Ce bain de feuilles est libérateur puisque quelque temps après, le fils du maître meurt mystérieusement. Le viol – que nous retrouverons décrit sans ambages pour le lecteur, avec force détails et précisions physiques, dans la grande lignée du roman majeur de Toni Morrison, Beloved, dans les romans de Gisèle Pineau ou d’Audrey Pulvar –, reste gravé dans notre esprit et habite notre corps. Quand Lisette craint la capture de Vincent, on ne nous dit pas qu’elle souffre ou angoisse mais qu’ « une douleur lancinante […] joue à cache-cache avec (son) corps ». Nous lisons aussi l’histoire des deux négresses brûlées à petit feu et les coups de fouet incessants : par rapport à la réalité vécue de l’esclavage, on constate combien le Code noir est « sobre » !

La seconde rencontre avec Vincent a lieu quatre mois après la première et Lisette doit affronter un corps amputé et labouré par la violence. L’écrivaine exprime le séisme intérieur qui l’envahit avec les mots du corps : « Je me croyais prête à tout mais mes entrailles trébuchent devant l’horreur. Je m’arrête soudain en plein envol. Car Vincent s’est retourné, et je vois clairement sa silhouette se détacher du tronc de l’arbre, je vois ses yeux embroussaillés sous ses sourcils touffus, son visage ravagé de marques récentes, son buste sensiblement amaigri, ses hanches dont je connais les moindres secousses. Mes yeux descendent le long de ses jambes tenailles avec lesquelles j’ai fait et refait mille escapades. Mes yeux ne voient qu’un seul pied, le gauche. Il a remonté son pantalon et le vide s’empare de mon regard et le cadenasse. Je ne vois que cette place vacante et je tremble […] (Les mains de Vincent) jouent avec mon corps la pantomime du jarret qu’on coupe et qui se meurt. Je l’entends frapper la terre battue giclée de rouge ».

Dans cette souffrance et cette confiance en même temps de se retrouver vivants, Vincent lui raconte sa traversée, lui, le bossale, qui n’est pas né sur l’île et son adaptation jamais totale jusqu’au départ en marronnage. Lisette est retournée dans l’habitation et c’est un nouveau récit d’un des moyens pris par les femmes pour l’affranchissement : l’histoire de Louise qui a fait de son corps une arme d’affranchissement pour ses enfants. Lisette continue la chronique de résistance et de souffrance des esclaves, son éducation, les dangers qui guettent les esclaves d’habitation, les nègres des ateliers, le désespoir partout : « plusieurs ont les yeux tournés en dedans, vers l’enfer ».

Dans le dernier tiers du roman, tout s’accélère : Michaud lui annonce que Vincent est parti. Gracieuse, la cocotte des maîtres, dont Lisette a toujours craint l’ironie et la brusquerie, meurt de trop d’avortements et Lisette découvre sa vraie nature : « Elle s’est servie de son corps pour éviter les champs de cannes et les chaudières de sucre bouillant. Elle a choisi son enfer ». Ne voulant à aucun prix d’enfant, elle a usé son corps dans les avortements. Sa mort déclenche la fureur de maître Fayot qui interroge avec brutalité les esclaves et Lisette, en particulier : « Mon corps est tout zébré de marques rouges, la rigoise a percé le tissu de ma jupe pour rencontrer sauvagement ma peau ». Mais elle n’a plus aucune raison de se protéger désormais, sans Vincent et en ayant compris la vérité de sa condition : elle décide d’aider Michaud comme intermédiaire entre les esclaves et les marrons.

C’est alors qu’Evelyne Trouillot intercale alors, dans son récit, la référence historico-légendaire de la capture et du supplice de Mackandal. Lisette accroît sa lucidité : « Ils peuvent nous brûler à petits feux, nous faire flamber comme une torche, nous faire sauter comme une chaudière. Ils en ont le pouvoir. Nous sommes à leur merci et les choses ne changeront pas sans que nous fassions quelque chose. L’idée me tranche l’esprit comme un coup de machette sur le dos de la main. Le sourire ironique de Gracieuse me remplit d’une douce lumière : « enfin, ma petite ! Tu as pris ton temps pour le comprendre » ».

Elle est prête à entendre le terrible secret de tante Brigitte : s’attaquer à la naissance même de la vie en tuant les nouveaux-nés, en leur enfonçant une aiguille dans la fontanelle et en faisant à chaque fois un nœud dans la corde de 70 nœuds dont Lisette a héritée. Dénoncée par la nouvelle cocotte, elle n’hésite pas à la tuer et à s’enfuir en marronnage : « sur la grande route, vers l’ouest, j’aspire l’odeur tenace de la vie dans l’écorchure des cailloux et du soleil sur ma peau ». Elle doit apprendre à sa fille « à chevaucher les barracons et à arriver jusqu’aux étoiles ».

Dans un article de 1955, « Antillais et Africains », Frantz Fanon prévenait : « cette histoire de nègre est une sale histoire. Une histoire à vous soulever l’estomac. » Pour dépasser toute cette « sale » histoire, il faut brasser la culture du passé et du présent et le faire à grande échelle car la culture « ne se met pas entre lame et lamelle » : « Le corps à corps de l’indigène avec sa culture est une opération trop solennelle, trop abrupte, pour tolérer une quelconque faille […] la plongée dans le gouffre du passé est condition et source de liberté ». Le roman d’Evelyne Trouillot participe, avec une grande efficacité créatrice à ce « corps à corps » dans le gouffre pour être source de liberté.

Evelyne Trouillot, Rosalie l’infâme, éd. Le Temps des cerises, octobre 2019, 128 p., 15 €