Grève du 5 décembre : ce que le mot « réforme » ne veut pas vous dire

Ce 5 décembre, chacun l’a comme murmuré en soi ou formulé à haute voix pour lui-même et pour les autres, pour toutes celles et tous ceux qui vont s’unir autour de lui ou à qui on s’unira : ça ne peut pas continuer ainsi. Ça ne peut plus durer. Ça doit finir. Mais que recouvre plus précisément ce « ça » qu’on entend se dire de réunions en AG, d’AG en conversations autour de la machine à café ? D’évidence, l’infâmante « réforme » des retraites delevoye mais plus encore : peut-être ce que le mot « réforme » même ne veut pas nous dire.

De fait, la désormais tristement célèbre « réforme » des retraites cristallise en ce 5 décembre une juste et vigoureuse protestation face à ce qui promet de détruire, chiffres à l’appui, non seulement une vie de travail mais l’horizon de repos qui, dans nos sociétés, doit logiquement suivre après des années d’exploitation. Car chacun en a fait le constat : les sommes perdues par mois sont considérables (parfois 1000 € pour les enseignants, catégorie parmi les plus touchées pour ne pas dire décimées) et jettent toutes et tous dans une injustice dont le seul synonyme est désormais la maltraitance. Ce n’est un secret pour personne : la « réforme » des retraites n’en est pas une : elle est une maltraitance morale, administrative et financière de la fin de vie de chacun. Ce n’est pas une réforme des retraites : c’est la suppression pure et simple du droit de chacune et chacun à la retraite. En cela, comme il est apparu à toutes et à tous, elle est absolument indéfendable et, partant, doit être arrêtée, cassée net en son centre, évacuée sur la civière et jetée en vrac dans une fosse commune, au carré des indigents où elle promet à chacun de finir.

Cependant, un paradoxe ne cesse d’affleurer à chacune des nombreuses et pléthoriques interventions des ministres venant, avec la complicité classiste des éditorialistes qui sont la négation du journalisme, défendre comment les gens doivent être désormais dépouillés de leurs existences et revêtus de leurs mots. Ce paradoxe, simple et terrible, est le suivant : les ministres, récitant avec application, souvent avec conviction comme des petits curés de campagne, leurs éléments de langage, défilent sur les plateaux pour précisément faire défiler un discours prétendument progressiste, forcément bienveillant, absolument juste : la « réforme » fera le bien de chacun, avec le ton caricatural de la dame patronnesse lors de son gala annuel de bienfaisance à destination des gueux.

Pourtant, en dépit de ce que clament les borne, buzyn, blanquer ou delevoye, chacune et chacun constatent combien tout ce qui est dit est faux. C’est ce ça qui est faux. Chacun perdra des sommes folles et sera bientôt précipité dans la misère continue dont seule la mort les délivrera. Chacun souhaite, à ce compte-là et sans cynisme, si la « réforme » doit être mise en place, qu’elle s’accompagne d’un vrai progrès dans le droit social et qu’elle soit couplée avec l’instauration dans la constitution d’un droit à l’euthanasie afin que chacun puisse en finir au plus vite avec une existence devenue alors impossible. Chacun sait donc que ce que tout ce que ces ministres, VRP d’un néo-libéralisme entré dans sa caricature ultime donc sa violence, disent est faux mais, pourtant, sans coup férir, avec une rare férocité, ils soutiennent tranquillement (et même pas mordicus) le contraire.

C’est là qu’il faut dire ce que le mot « réforme » ne vous dit pas et ce que les ministres ne vous disent pas. De blanquer et sa désastreuse « réforme » des lycées, puissance anti-démocratique totale, et de delevoye et sa « réforme » des retraites sous la forme d’un vol généralisé, il faut dire comment le mot « réforme » fonctionne et pourquoi il faut absolument le placer entre guillemets. Car avec le management macron, c’est le mot même de « réforme » qui est devenu un élément de langage, un élément de langage qui, on va le voir, ignore son passé, refuse son inconscient. Le management a métamorphosé le mot « réforme » en en dévoyant et en en refusant le sens. « Réforme » sous macron ne veut ainsi plus dire réforme moderne.

Dans le management, et sous macron qui invente une présidence managériale rêvant à voix haute de licencier son peuple, le mot « réforme » devient donc un élément de langage : il ne dit pas ce qu’il dit. Mais pour quelle raison pourrait-on dire ? Que signifie-t-il alors ? « Réforme » a dans la bouche de macron ou blanquer ou delevoye toujours le même sens : « suppression » et « économie » pour sens dénotatifs, et « violence » et « vol » pour sens connotatifs. Partant, « réformer » sous macron signifie sacrifier, signifie produire d’injustes économies au nom d’un néo-libéralisme dont, contrairement à ce que Johann Chapoutot affirmait récemment dans une très belle tribune de Libération (https://www.liberation.fr/debats/2019/11/27/macron-ou-le-triomphe-de-la-destructrice-pensee-neoliberale_1765904), le modèle n’est pas thatchérien ni reaganien mais puissamment chinois. Comme un Alain Peyrefitte en coma dépassé, le management macron rêve à voix haute la nuit de la Chine comme vitrine démocratique à une expansion économique sans frein, au prix des gens. Quand on aime, on ne compte pas – surtout les blessés, les éborgnés et les morts.

Mais il faut, dans ce petit théâtre de la honte que tous les managers jouent, toujours se saisir du langage pour lui faire dire ce qu’il ne dit pas. Il faut trouer le langage pour que les gens puissent être volés de leurs bouches. Les LBD se chargent des yeux mais le gouvernement s’occupent de vos bouches. Il ne s’agit pourtant pas ici d’une quelconque censure. Il ne s’agit pas de trouver des paradigmes de répression hérités du 19e siècle ou des siècles précédents. Le management veut être absolument moderne surtout dans la répression et la délocution de ses opposants. Le management pense peu mais il pense vite. Il trace comme une grenade lacrymogène dans la foule. macron le sait, blanquer le sait, delevoye le sur-sait. Le mot « réforme » est ce grand levier de management, et il déploie une rhétorique noire à deux temps, comme une valse de vieux bandits, qu’il faut examiner dans cette guerre de communication qui va se livrer à partir du 5 décembre. Faire la grève est une nécessité, grever leur langage est tout aussi prioritaire.

Alors en quoi consiste la stratégie rhétorique qui installe avec fatalisme la « réforme » comme une nécessité insurmontable de notre temps ? Deux éléments rhétoriques en deux moments discursifs : le premier temps est celui de la fable. Il faut une histoire pour endormir les enfants le soir ou les hypnotiser avant d’aller au travail lorsqu’ils sont adultes et quand ils ont la chance d’en avoir un. Il faut inventer une fiction comme postulat même à la décision de réduire les moyens des services publics. C’est ici que se déploie plus que jamais le storytelling, propre au management gouvernemental et ici qu’il trouve à nul autre pareil sa justification hallucinatoire. Pour delevoye, le système de répartition des retraites est « injuste ». La fable est celle, presque héritée de La Fontaine, de l’injustice sociale et financière. Pour blanquer, le bac doit être réformé car il faut développer les parcours personnels des élèves, ils doivent pouvoir choisir comme à la cafète d’Hélène et les garçons que blanquer paraît avoir trop regardé. Dans les deux cas, la fable est bienveillante et se propose d’être une manière de développement personnel, à savoir une réparation apaisante de problèmes qu’on n’avait pas avant eux : le développement personnel serait ici la version laïcisée de la charité des catéchumènes, le SAV du management. Mais ce qui ne laisse pas d’étonner chacun, c’est combien dans cette fable, qui est de pure fiction, l’indéfendable trouve sa justification. Par exemple, delevoye, jouissant de privilèges et prônant l’inégalité, promet de mettre fin, par sa « réforme », aux privilèges des salariés et aux inégalités dont ils jouiraient. On croit rêver. Est-on dans la mauvaise foi pure ? Le ministre est-il soudainement frappé d’un AVC sans s’en être rendu compte ? Ou se moque-t-il de toutes et de tous en soutenant le contraire exact de ce qui est ?

C’est sans doute ici qu’intervient le second temps rhétorique du management et son cœur le plus sombre. Ce second temps est celui du langage grevé par la folie managériale qui n’est pas une destruction du langage (ça n’existe pas) mais sa confiscation : c’est le temps managérial où le langage devient un malproprisme généralisé, à savoir quand on fait prendre un mot pour un autre en en dévoyant sciemment le sens. Sous Macron, la « réforme » n’est plus un mot comme un autre dans le langage. Il est comme sorti de sa définition pour finir par échouer dans les rives de la parlure néo-libérale folle. Dans un tour joueur et rieur que le langage joue à ces apprentis sorciers du lexique que sont les managers, le malproprisme provient en vérité d’un usage archaïque du mot « réforme », archaïsme qui réclame encore l’usage des guillemets pour montrer combien il se tient dans notre présent comme une citation du passé qui s’ignore. De fait, dans le libéralisme fou qui nous guide, le mot « réforme » perd son sens courant pour retrouver une étymologie militaire qui n’ose s’avouer. On retrouve dans le management toute la raideur militaire qui fait rêver macron et blanquer le soir. « Réforme » retrouve ainsi à la fois le sens militaire attesté de 1671, celui de la « mesure par laquelle on casse des officiers en leur maintenant une partie de leur solde », celui aussi bien de 1680 de « licenciement partiel des troupes » mais surtout celui de 1837, attesté chez Balzac, où « mettre à la réforme » signifie « mettre au rebut ». Le langage ne pardonne pas. On le manipule mais il a plus de mémoire que vous. Les chantres de la modernisation et de la vie publique que sont les macronistes usent de « réforme » dans un sens archaïque. La « réforme » est chez eux un arriérisme, en lieu et place de toute réelle modernité. Le langage est cruel, surtout avec les cancres. Ils se rêvent modernes et se réveillent arriérés.

Mais à cet archaïsme, né d’un malproprisme où « réforme » veut dire en vérité « suppression » et « sacrifice » vient s’ajouter un corrélat rhétorique : celui de la figure reine du management, l’antiphrase ou dire le contraire de ce que l’on pense. Quand delevoye parle, il est une machine à produire des antiphrases, c’est-à-dire à disjoindre la parole et l’acte. Il ne dit pas ce qu’il fait. Il ne fait pas ce qu’il dit. Il disjoint le dire et le faire : elle est là, dans l’antiphrase, la fameuse disruption macroniste. Loin de toute ironie, ou une ironie assumée et donc sèche – meurtrière, le couronnement même de l’ironie devenue norme même du langage tant, notamment apparue avec Voltaire, l’ironie est une manière bourgeoise et classiste de se saisir du langage dont le macronisme est le dernier stade, qu’on le veuille ou non.

C’est pour cela que ces gens « assument » comme ceux qui font de l’antiphrase une dénégation comme on dit en psychanalyse ou se rendent encore coupables d’une escroquerie comme on dit encore en droit. En marche mais pas droit dans ses bottes, faudrait-il ajouter à l’heure où, dans un palais de l’Elysée conseillé par Bernard Montiel, pénicaud, la ministre du travail, tombe dans les escaliers comme dans le pire numéro de « Vidéo Gag ». Chacun « assume » donc comme si, dans le management, et les « réformes » comme élément de langage suprême (car, devenue premier degré du langage, vidé ainsi de toute phrase), il ne reste plus que de l’anti, de l’antiphrase et de l’antidémocratie. Si bien qu’en fait, comme si plus aucun référent n’existait, on pouvait raconter n’importe quoi non pas au mépris de la réalité mais en méprenant le langage et en le méprisant. On ne s’étonnera guère alors qu’un mot sorte en priorité du langage, celui de « honte », quand ces gens parlent tant, de delevoye à blanquer, ils paraissent être nés avant la honte, c’est-à-dire avant même que le mot n’affleure au langage lui-même.

Ces malproprisme et antiphrase du langage en soi portent une conséquence plus tragique qu’il n’y paraît et qu’il convient de déployer. Car le management macroniste ne se tient pas loin des hommes. Il n’est pas une simple discursivité folle qui tournerait sur elle-même. Le management, et le macronisme, troue la vie de chacun. Il n’est pas là pour faire de belles phrases. Il produit des contre-phrases et des contre-actes. Il est charnel. C’est un langage qui a fait perdre sa bouche aux gens : c’est un des organes majeurs touchés par le macronisme. En ce sens, le management se tient comme une formule de langage bien plus pernicieuse que le nazisme qui est le brouillon du management, son balbutiement organisationnel.

Ainsi, par exemple quand le macronisme réagit aux mouvements sociaux avec des expressions « prise d’otages » ou « coagulation des luttes », le malproprisme se débarrasse de tout archaïsme pour éclater dans toute sa sauvagerie. Le langage est affaire ici de domination et là encore de travestissement : les enseignants font la grève du bac, et les élèves seraient « pris en otage » comme si la France n’avait pas eu en 2015 véritablement à faire avec de véritables preneurs d’otages sanguinaires et terroristes. « Coagulation des luttes » est une image sale pour dire « convergence des luttes » mais trahit combien, à l’origine de « coagulation », il y a du sang versé, en manifestation notamment. Même chose pour le traitement du suicide politique de Christine Renon considéré comme une « détresse personnelle » comme pour admettre qu’en fait l’Education nationale développe une véritable culture du burn-out pour ses personnels. C’est la seule attention qu’elle a, d’ailleurs, pour eux. Le management est une indécence morale et humaine qu’il nous appartient, dès le 5 décembre, de combattre.

Nous aussi, nous reprenons le langage. Nous ôtons désormais les majuscules aux noms propres qui ne les méritent pas. Nous refusons le nom propre aux adeptes du malproprisme et de l’archaïsme dans lequel ils veulent nous jeter. Le langage est à nous. Nous pouvons toujours le dédoubler pour lutter, le retourner pour comprendre. « Réforme » demande à être traduit : c’est toujours une escroquerie morale et financière. « Réforme du bac », c’est la suppression du bac comme diplôme national et c’est un plan social des enseignants. « Système désormais universel des retraites », c’est en vérité le nouveau mot individuel et individualisme.

On le comprend alors : le management est une dégueulasserie et un malproprisme. C’est l’art de prendre les gens pour des imbéciles et un mot pour un autre. Ce que le mot « réforme » ne veut pas vous dire, ce sont la lecture et la littérature qui, peut-être, vous le diront. On doit devenir, pour reprendre une image de Nathalie Quintane, aussi utiles que des petites cuillères. On doit tous devenir des petites cuillères pour creuser la langue managériale et dresser, dans le langage et la vie, des barricades contre ce qui nous promet la mort, très certainement. Le langage doit quitter son bureau et retrouver la rue, à partir du 5 décembre.